AlterAsia

A la Une

Cambodge : l’adieu du photographe John Vink

12/09/2016 by AlterAsia in A la Une

blog_john_vink

John Vink, photographe belge né en 1948, est membre de l’agence Magnum. Il a vécu seize ans au Cambodge, témoin privilégié des mutations du pays dont il n’a cessé de nourrir son travail. Son départ est l’occasion pour lui de dresser un état des lieux. Un bilan en forme d’adieu.

Tournant des années 1990

Tout a commencé en 1989 alors que je faisais des pieds et des mains afin de remplacer un collègue contraint de renoncer à un visa pour le Cambodge, et s’est terminé par un séjour de seize ans et quelques mois, assez de temps pour observer de profonds changements dans un pays encore sous le choc de la dévastation structurelle et psychologique que les Khmers rouges ont laissée derrière eux.

Entre mon retour en 2000 et mon départ en 2016, le rythme de reconstruction et développement a été extraordinaire. J’ai été le témoin direct des mécanismes à l’œuvre au cœur d’un tel développement.

Les fautes commises en un demi-siècle en Occident l’ont été en dix ans au Cambodge.

Les fautes commises en un demi-siècle en Occident l’ont été en dix ans au Cambodge. Instaurer une démocratie viable exigeait plus que les 1,4 milliards d’euros dépensés par l’O.N.U. sous l’Autorité provisoire des Nations unies (APRONUC) instituée en 1991.

Si les Nations Unies ont réussi à organiser des élections en 1993, elles ont ensuite accumulé les bourdes. Sous la pression de Hun Sen, candidat du Parti du peuple cambodgien (PPC) au plus haut poste du gouvernement, elles ont en effet nommé deux Premiers ministres au lieu d’un. Le prince Norodom Ranariddh, à la tête du parti royaliste (Funcinpec), avait obtenu davantage de voix que le PPC (45,5% contre 38,2%), mais a dû soudain partager le pouvoir avec Hun Sen. Les graines du désordre étaient semées.

Voilà pourquoi je suis resté si longtemps. Je pressentais qu’il vaudrait la peine de mener un travail de fond.

L’ancien khmer rouge devenu Premier ministre

Je ne me doutais pas que le Premier ministre que je photographiais en 1989, pendant la journée de commémoration du génocide au mémorial de Choeung Ek, serait encore à la tête du pays en 2016.

Je ne me doutais pas que le Premier ministre que je photographiais en 1989 (…) serait encore à la tête du pays en 2016.

Durant cette journée torride, au pied du stupa contenant les ossements des victimes tuées après leur interrogatoire à la prison S-21, Hun Sen, à l’instar des autres officiels – noyau du réseau sur lequel il allait compter pour rester au pouvoir pendant les décennies suivantes – était modestement vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche. Ses lunettes dissimulaient partiellement la cicatrice au-dessus de son sourcil gauche et le regard fixe de son œil de verre. C’étaient les vestiges de ses années passées comme soldat khmer rouge, avant qu’il n’ait pris la fuite et, avec l’aide du Vietnam, ne revienne mettre en déroute ses anciens camarades, tout en s’emparant des rênes du pouvoir.

Hun Sen et la corruption généralisée

Depuis 1997, date à laquelle Hun Sen s’est emparé du pouvoir après une série de combats entre factions, le Cambodge a eu sa part d’épreuves politiques : élections irrégulières, assassinats de dirigeants syndicaux et opposants politiques, mise en œuvre, par un système judiciaire peinant à faire preuve d’indépendance vis-à-vis de l’exécutif, d’un certain nombre de lois suffisamment vagues pour envoyer les critiques en prison pour diffamation ou autres futilités. Grâce à tout cela, Samdech Akka Moha Sena Padei Techo Hun Sen, Monsieur le Premier Ministre, Chef militaire suprême Hun Sen, a gardé la mainmise sur le pouvoir.

Selon un rapport récent publié par Global Witness, la famille de Hun Sen dispose d’un vaste réseau de liens d’affaires d’une valeur supérieure à 177 millions d’euros. Ce n’est, selon l’ONG, que la partie émergée de l’iceberg. Rien de surprenant. En 2015, Transparency International a classé le Cambodge 150è sur 168 pays, en fonction du degré de perception de la corruption.

Crise politique après les élections de 2013

Les élections de 2013 ont constitué la première menace, depuis 1997, à l’encontre du régime autocratique de Hun Sen.

Les élections de 2013 ont constitué la première menace, depuis 1997, à l’encontre du régime autocratique de Hun Sen. Le parti d’opposition (CNRP), dirigé par Sam Rainsy et Kem Sokha, avait récolté 44,46% des votes contre 48,33% pour le CPP. Il a contesté les résultats et accusé de fraude le parti au pouvoir. Cela a constitué le début d’un long bras de fer : le CNRP a refusé d’occuper les 55 sièges (sur 123) auxquels il avait droit, puis organisé des manifestations pendant plusieurs jours. Les ouvriers du textile se sont mis en grève, exigeant une augmentation de leurs salaires et l’amélioration de leurs conditions de vie. La pression de la rue gagnait du terrain.

La dynamique de changement a brutalement pris fin au début du mois de janvier 2014, après que l’armée a ouvert le feu sur les ouvriers en grève, tuant plusieurs manifestants. Le “parc de la liberté”, emplacement choisi par l’opposition pour organiser un forum public quasi-permanent, a été évacué et fermé. Au cours des trois années suivantes, la moindre dissidence publique a été sévèrement réprimée, et le système judiciaire, partial, a utilisé la loi afin d’emprisonner membres de l’opposition, défenseurs des droits humains, parlementaires et activistes environnementaux.

Une opposition muselée

Sam Rainsy a été contraint de s’imposer l’exil en 2015. Kem Sokha a dû trouver refuge au siège du CNRP au mois de mai 2016, par crainte d’être arrêté pour n’avoir pas honoré une convocation au tribunal, liée à une présumée infidélité conjugale. La culture du dialogue initiée entre les deux principaux partis afin de sortir de l’impasse après les élections n’est plus qu’un lointain souvenir.

Assassinat de Kem Ley

Curieusement, au cours des 18 mois qui ont suivi les élections de 2013, pendant lesquels j’ai couvert plus de 200 manifestations, mes collègues et moi n’avons jamais été empêchés de travailler, de rendre compte des bouleversements, de la brutalité, de la déception, de la peur, de la colère, des espoirs.

Ce n’est que récemment, quelques jours seulement après l’assassinat, le 10 juillet 2016, de Kem Ley, un analyste politique connu pour son franc-parler, critique à l’égard des deux partis, que certains de mes collègues étrangers et moi-même avons commencé à sentir que nous devenions de potentielles cibles pour les autorités.

Si la Belgique m’a donné la vie, le Cambodge me l’a fait mieux comprendre, grâce à son incroyable générosité envers le photographe que je suis. J’aurais pu connaître la cupidité et l’arrogance, mais j’ai essentiellement appris la résilience, le pouvoir de résistance, et le courage.

Les dizaines de milliers de personnes qui ont suivi la procession funéraire de Kem Ley deux semaines après son assassinat montrent clairement que le régime, basé sur la corruption et la répression, chapeauté par des voyous brutaux et sans pitié, des cours biaisées au nom de la loi sur fond de peur ou de cupidité, ne trouve pas un écho favorable auprès d’une très large proportion de la population. Le Cambodge arrive sans aucun doute à un tournant décisif.

Quel avenir pour la dissidence ?

On m’a demandé d’ajouter quelques réflexions personnelles sur mes années passées au Cambodge, maintenant que je pars. Ce n’est pas une chose avec laquelle je me sens à l’aise, parce que je crois toujours que l’essentiel dans le photojournalisme est le message, et non le messager. Je peux cependant dire ceci : si la Belgique m’a donné la vie, le Cambodge me l’a fait mieux comprendre, grâce à son incroyable générosité envers le photographe que je suis. J’aurais pu connaître la cupidité et l’arrogance, mais j’ai essentiellement appris la résilience, le pouvoir de résistance, et le courage.

Je ne peux pas croire que tous ceux qui ont lutté ne soient pas bientôt récompensés par une vie plus juste et paisible.

Traduction : Amandine Le Goff
Editing et relecture : Sophie Saint-Blancat
Source (John Vink / The Cambodia Daily) : Bearing Witness
Photo : Capture du blog de John Vink

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.