AlterAsia

Société

Thaïlande : Libération de la célèbre Da Torpedo

da_torpedo

La libération de la célèbre activiste Da Torpedo ne doit pas faire oublier le sort des centaines de prisonniers thaïlandais jugés par la junte.

La libération le 27 août dernier de la prisonnière politique Daranee Charnchoengsilpakul, plus connue sous le nom de « Da Torpedo » ainsi que de deux autres femmes condamnées à de longues peines pour crime de lèse-majesté ne doit pas occulter le fait que des centaines de prisonniers continuent d’être jugés par des tribunaux militaires sans qu’aucun de leurs droits ne soit respecté, et ce depuis le coup d’État qui a permis au Conseil National pour la Paix et l’Ordre (l’incarnation politique de la junte, NDLR) d’accéder au pouvoir en 2014.

Da Torpedo, l’une des prisonnières les plus célèbres de Thaïlande, et les deux autres activistes ont été libérées à la faveur d’une grâce royale, dont ont également bénéficié une centaine de femmes incarcérées, indique Weeranan Huadsri de Thai Lawyers for Human Rights, une organisation qui recense notamment les arrestations auxquelles a procédé la junte depuis son arrivée au pouvoir.

La Thaïlande dispose de l’un des arsenaux législatifs les plus répressifs au monde en matière de lèse-majesté, qui criminalise toute insulte à la monarchie dans son ensemble. On peut ainsi être arrêté pour avoir insulté le chien du Prince Maha Vajiralongkorn, entre autres.

La Thaïlande dispose de l’un des arsenaux législatifs les plus répressifs au monde en matière de lèse-majesté, qui criminalise toute insulte à la monarchie dans son ensemble. On peut ainsi être arrêté pour avoir insulté le chien du Prince Maha Vajiralongkorn, entre autres.

Selon le site Political Prisoners in Thailand, il n’existe aucune statistique sur le nombre de personnes arrêtées pour crime de lèse-majesté. En 2010, l’organisation estimait à 300 cas au moins le nombre de poursuites depuis le coup d’État de 2006, qui avait démis de ses fonctions l’ancien Premier Ministre Thaksin Shinawatra.

Ces dix dernières années, depuis la chute de Thaksin Shinawatra et au cours de plusieurs années de graves tensions politiques ayant abouti au coup militaire de 2014, la Thaïlande a sévèrement renforcé son arsenal de lois répressives – notamment sur le crime de lèse-majesté et les crimes informatiques.

Sans compter les charges de lèse-majesté, près de 2 000 personnes ont été arrêtées et jugées par des tribunaux militaires. Dans un communiqué publié le 24 août, Thai Lawyers for Human Rights a déclaré avoir obtenu des informations auprès du département du Juge-avocat général, selon lesquelles 1 811 civils ont été jugés par un tribunal militaire au cours de 1 546 affaires entre le 22 mai 2014 et le 31 mai de cette année.

Des conditions de détention controversées

Comme le reportait Asia Sentinel en février 2015, les tribunaux militaires ressemblent peu aux cours civiles. Ils font l’objet de virulentes critiques de la part de Human Rights Watch, d’Amnesty International et d’autres ONG de défense des droits humains, notamment pour avoir maintenu en détention des suspects sans qu’aucun mandat d’arrêt n’ait été produit ni aucune charge retenue contre eux, et en gardant secret le lieu de leur détention, laissant ainsi des familles entières dans l’ignorance la plus totale quant au sort de leurs proches. Beaucoup se sont vus refuser le droit à un avocat ou à recevoir des visites.

Les autorités militaires sont également suspectées d’avoir torturé des détenus afin de leur soutirer des aveux. Les informations ainsi obtenues ont ensuite servi à engager des poursuites à l’encontre de personnes nommées sous la torture.

La loi martiale est omniprésente tout au long du processus, puisque ce sont des soldats qui procèdent aux arrestations des civils et s’appuient ensuite sur des confessions obtenues en détention, souvent sous la torture, comme le dénoncent les organisations de défense des droits humains. Les droits de l’habeas corpus sont loin d’être respectés. L’armée peut profiter de la période de garde à vue pour obtenir des preuves avant même que le suspect n’ait comparu devant un tribunal.

Les prévenus n’ont pas droit à un avocat. La prise de notes est prohibée durant le procès. Souvent, les affaires sont jugées à huis clos, et ni les familles ni les activistes des droits humains n’ont accès aux tribunaux.

Les prévenus n’ont pas droit à un avocat. La prise de notes est prohibée durant le procès. Souvent, les affaires sont jugées à huis clos, et ni les familles ni les activistes des droits humains n’ont accès aux tribunaux. Les demandes de libération conditionnelle ne sont quasiment jamais accordées, les autorités invoquant le caractère politique des affaires pour ne pas accéder aux demandes des prévenus.

Les tribunaux militaires prononcent des peines généralement bien plus sévères que celles des cours civiles, forçant ainsi les prévenus à plaider coupable aux accusations dont ils font l’objet plutôt que de s’en défendre. Par ailleurs, rien n’est fait pour enquêter sur les antécédents des accusés, ce qui devrait être pris en compte en vue d’une éventuelle réduction de peine. L’inquiétude occasionnée par les pratiques iniques des cours martiales thaïlandaises a contraint de nombreux citoyens à fuir le pays et à s’exiler.

Actuellement, selon Thai Lawyers for Human Rights, 517 affaires sont en cours de traitement par des tribunaux militaires, et 1 029 sont closes. 44 d’entre elles concernent le non-respect des ordres émis par la junte, 63 le crime de lèse-majesté, 5 semblent relever de la sédition et 1 434 sont liées à des infractions impliquant des armes à feu.

Quelque 175 affaires concernant 275 accusés civils ont été jugées sous la juridiction du tribunal militaire de Bangkok. Dans les autres provinces du pays, 1 536 civils ont été jugés ou sont dans l’attente d’un jugement auprès de cours martiales locales dans le cadre de 1 371 affaires.

Les condamnations prononcées dans le cadre d’affaires de lèse-majesté sont le plus souvent complètement disproportionnées, bien que nombre d’entre elles aient été réduites, certaines de moitié, après que l’accusé a plaidé coupable ou s’est vu accorder une grâce royale, comme pour Daranee. Beaucoup estiment que la dégradation de l’état de santé du roi Bhumibol Adulyadej a engendré une montée des tensions autour de sa succession au sein des cercles du pouvoir, et ce malgré le fait que le Prince Vajiralongkorn, très impopulaire, ait été désigné comme son successeur légitime.

Condamnation, puis libération de Da Torpedo

Daranee a été arrêtée et condamnée à 15 ans de prison en 2011 sous trois chefs d’accusation de diffamation du monarque lors d’un discours prononcé à un rassemblement de pro « chemises rouges » en 2008. Cette condamnation n’était pourtant pas basée sur ses propos directs, mais sur ce qu’en a répété au cours d’un autre rassemblement Sondhi Limthongkul, magnat des médias et ultra-royaliste ayant entraÎné le camp des « chemises jaunes » dans un long cycle de violence contre le gouvernement constitutionnellement élu. Sondhi a lui aussi fait l’objet d’accusations de lèse-majesté pour avoir cité les mots de la militante. Après avoir été déclaré innocent lors d’un premier procès, il a été condamné après un appel de l’accusation à deux ans de prison. Libéré sous caution, il n’a finalement pas purgé sa peine.

La libération de Daranee s’est accompagnée de celle de Pornthip « Golf » Munkong, une activiste arrêtée en 2014 et condamnée en février 2015 pour avoir mis en scène avec Patiwat Saraiyaem – un autre étudiant activiste incarcéré – la pièce de théâtre politique « La fiancée du loup » qui mettait en scène un royaume fictif et son monarque. Une pièce que les autorités thaïlandaises ont jugée n’être pas assez fictionnelle. Les demandes de libération sous caution de Pornthip ont été refusées à plusieurs reprises avant que, comme Patiwat, elle ne plaide coupable et ne demande une suspension de peine.

La troisième femme libérée, Thitinant Kaewjantranont, de nationalité néo-zélandaise, avait été déclarée mentalement instable par les médecins du tribunal. Elle avait néanmoins été condamnée en 2014 à deux ans de prison. Les détails de l’affaire sont flous. Selon le site Political Prisoners in Thailand. Elle aurait été détenue tour à tour dans des prisons et des hôpitaux.

Traduction : Jade Dussart
Editing et relecture : Sophie Saint-Blancat
Source (Asia Sentinel) : Thailand’s Notorious ‘Da Torpedo’ Goes Free
Photo : DR/Prachataï

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.