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Cambodge : entre dette et sécheresse

11/09/2016 by AlterAsia in A la Une

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Face à la sécheresse, de nombreux agriculteurs ont recours à l’endettement pour pouvoir subvenir à leurs besoins et pallier le manque de récolte.

Province de Takeo – Agée de 50ans, Mme Om Mat a, pour la première fois, demandé un emprunt auprès d’un organisme de microfinance afin d’acheter douze porcelets. Elle explique qu’ « à 25 dollars pièce c’était moins cher que des vaches ». Elle a confectionné des moustiquaires sous lesquelles ils dormaient mais celles ci n’ont pas suffit à les protéger de la vague de chaleur du début de l’année et en 10 semaines, les porcelets sont morts. Dans un soupir, elle explique :

« Il faisait trop chaud, nous n’avons pas pu obtenir les médicaments suffisamment tôt ».

La deuxième fois, Mme Mat a emprunté 500 dollars auprès d’une autre institution de microfinance (MFI). Elle les a dépensés afin d’acheter une moto permettant à l’un de ses cinq enfants d’aller travailler dans une usine de vêtement du voisinage.

Le deuxième prêteur était peu complaisant avec les retards de paiement. Lorsque les cochons sont morts, redoutant de voir sa maison saisie, elle a demandé de nouveau un prêt à la première institution afin de rembourser son en-cours et de pourvoir aux frais du mariage d’un autre de ses enfants.

Elle a emprunté une quatrième fois au mois de mai pour acheter de nouveaux cochons, mais cette fois-ci elle a été prudente et n’en n’a acheté que deux. Un est mort tout de suite. L’autre a engraissé jusqu’à la taille d’un petit chien puis, malade à cause de la chaleur, il est mort lui aussi.

La grand-mère a toujours des dettes, mais elle n’ose plus emprunter.

Elle ne doit que 7,50 dollars pour les deux porcelets mais 270 dollars (deux mensualités en retard) pour la moto. Elle affirme recevoir chaque jour une participation – parfois 0,50 dollars, parfois plus – de la part de son enfant qui travaille à l’usine de confection. Mais elle est effrayée :

« J’ai peur qu’ils me reprennent tout : ma maison, ma moto, tout ce que j’ai acheté ! »

Mme Mat est l’un des nombreux fermiers du pays à avoir emprunté auprès des 78 institutions de microfinance et prêteurs ruraux agrées, pour maintenir leur foyer à flot pendant la période de sécheresse dévastatrice.

Au début de l’année, le premier ministre Hun Sen déclarant la sécheresse la pire catastrophe du siècle, a lancé une vaste campagne d’aide. Pendant toute une semaine, des centaines de camions militaires ont apporté de l’eau dans les provinces les plus affectées.

Nombre d’agriculteurs luttant malgré tout pour augmenter les cultures, élever le poisson ou le bétail, se sont enfoncés plus profondément dans la dette.

Pour venir en aide aux victimes de la sécheresse l’année dernière, Hun Sen, via un post sur Facebook, avait également invité les banques et les institutions de microfinance à réduire leurs taux d’intérêt, échelonner les remboursements et renoncer à la saisie des biens des agriculteurs défaillants.

Les précipitations de cette année n’ont pas encore rempli les réserves d’eau et les dégâts causés par deux saisons de sécheresse n’ont pas encore été réparés. Nombre d’agriculteurs luttant malgré tout pour augmenter les cultures, élever le poisson ou le bétail, se sont enfoncés plus profondément dans la dette. À l’instar de Mme Mat, nombre d’entre eux, entraînés dans la spirale de la dette ont soit multiplié les emprunts pour couvrir les premiers, soit commencé à rater des règlements.

Selon le directeur de l’investissement et consultant de la société Mekong Strategie Partners, Stephen Higgins, le nombre d’emprunteurs avec des retards de remboursement de plus de 30 jours a augmenté de 50% ces 6 derniers mois, toutes catégories de prêts confondues. Selon lui, la tendance n’est pas particulièrement inquiétante :

« Même si la hausse semble forte, les gens ne doivent pas s’alarmer exagérément car on est parti d’un très très petit nombre, à un légèrement moins petit nombre. 
« Le taux moyen des arriérés pour les grandes institutions de microfinance est inférieur à 0,7% ce qui reste faible comparé au taux du secteur bancaire cambodgien et à l’échelle mondiale. »

En termes absolus, le secteur de la microfinance a continué de se développer au Cambodge et les prêts aux entreprises du secteur agricole ont augmenté. Mais ces derniers ont enregistré une baisse de 42 à 35% au cours des cinq dernières années, par rapport aux autres catégories de prêts, du fait de l’adaptation des IMF à l’évolution économique. Stephen Higgins précise :

« Cette part a diminué conformément à la place de l’agriculture dans l’économie ».

Selon Adrian Merryman, directeur général de Vision Fund, une filiale de l’ONG World Vision – qui travaille avec les enfants pauvres – les prêts à l’agriculture restent « un des secteurs les plus risqués ».

Selon Adrian Merryman, directeur général de Vision Fund, une filiale de l’ONG World Vision – qui travaille pour les enfants pauvres – les prêts à l’agriculture restent « un des secteurs les plus risqués ».

« 65% du portefeuille de prêts de Vision Fund concernent le secteur agricole. La sécheresse de l’année dernière et celle de cette année qui se prolonge, ont véritablement affecté notre activité de prêt et la qualité de notre portefeuille. Ces circonstances nous ont progressivement amenés à élargir nos offres de prêts à d’autres secteurs. »

Il a noté qu’après un premier échec, des fermiers ont changé plusieurs fois de cultures multipliant les dépenses et les pertes :

« Ils ne peuvent donc ni rembourser leur prêt, ni avoir de revenu suffisant pour subvenir aux besoins de leur famille. Dans certains cas, les clients éprouvés par la sécheresse se tournent de plus en plus souvent vers des prêteurs locaux ou d’autres institutions financières, ce qui les mène au surendettement ».

Malgré le niveau d’endettement actuel, Vision Fund souhaite conserver son activité de prêt aux agriculteurs, mais s’assurer de leur capacité à utiliser l’argent pour assainir leurs dettes. Les clients ont appris de meilleures pratiques agricoles et ont été encouragés à diversifier leurs sources de revenus.

Malgré les mesures visant à ralentir les prêts suite aux mises en garde contre cette manne providentielle, le secteur de la microfinance a connu ces dix dernières années un essor rapide. L’Association Microfinance Cambodge, avec 3,26 milliards de dollars de prêts à la fin des 6 premiers de cette année, enregistre une augmentation de 11% par rapport à l’année dernière. Pour son président, Hout Ieng Tong :

« La sécheresse n’a pas eu d’impact sur le secteur de la microfinance ».

Dans une interview le mois dernier, il a déclaré :

« La saison sèche revient chaque année. La particularité c’est que cette année elle se prolonge ».

Le désespoir des emprunteurs

Mam Sroeun, un petit prêteur de la province de Takeo, a cependant fait un nouveau constat : 5% de ses clients ont abandonné l’espoir de rembourser leur emprunt et ont tout laissé derrière eux. Le mois dernier, interviewé dans un restaurant, il confiait :

« Il arrive qu’en se rendant au domicile d’une personne, on s’aperçoive qu’elle a quitté la maison avec femme et enfants. Interrogés, les voisins nous répondent que certains sont partis à la recherche d’un travail pour pouvoir rembourser tandis que d’autres ont tout bonnement disparu.
« Ils partent travailler dans le secteur agroalimentaire – dans les champs de quelqu’un d’autre – dans des provinces éloignées, voire en Thaïlande. Ils n’ont plus rien à vendre et aucun moyen de gagner de l’argent à la maison ».

Cette année a été particulièrement difficile pour les agriculteurs, confirme M. Sroeun. Les réserves d’eau se sont asséchées en même temps que leurs espoirs de voir pousser suffisamment de riz.

« Quand les agriculteurs empruntent, c’est en espérant que le prix du riz augmente afin d’être en mesure de nous rembourser. S’ils n’ont pas suffisamment de riz ils cessent de payer. Si l’année a été bonne, et que la quantité de riz est suffisante les cours s’effondrent et ils doivent le vendre à bas coût. »

Diversifier ses revenus

La quasi totalité des 300 clients de M. Sroeun sont des fermiers. Mais la plupart d’entre eux n’empruntent plus pour les cultures. Ils ont renoncé à gagner de l’argent grâce à leurs champs et cherchent d’autres sources de revenus. Certains ont réussi. Il y a près d’un an, Samith Neath a emprunté à M. Sroeun pour démarrer une entreprise de charbon de bois. À ce jour, c’est une entreprise rentable bien que déplaisante. Tout en entassant les briques sous sa maison dans le district de Traing, elle ironise :

« Ce n’est ni pour les riches ni pour le beau monde.
« Mes enfants sont toujours sales. Ils ont de la poussière dans le nez et les yeux. Et ils en sont malades ».

Mme Neath cultive une parcelle de riz près de sa maison dans la commune de Roeneam, mais n’envisage pas de démarrer une nouvelle affaire. Depuis qu’elle a emprunté 2500 dollars, elle n’a eu aucun retard de paiement. Elle vend jusqu’à 150 dollars de charbon par jour, tout en n’étant pas certaine de ses dépenses. Aujourd’hui, son fils étudie à Phnom Penh et elle a de grands espoirs en l’avenir :

« Si vous êtes suffisamment courageux pour emprunter de l’argent, vous luttez. Vous luttez et vous travaillez.
« Avec le riz on ne gagne pas suffisamment, parfois rien du tout ».

Traduction : Michelle Boileau
Editing et relecture : Sophie Saint-Blancat
Source (Sonia Kohlbacher et Aisha Down/The Cambodia Daily) : Debt and Drought
Photo : USAID/Flickr

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