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Philippines : La politique paradoxale de Duterte

10/09/2016 by AlterAsia in A la Une

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Les Philippines sont-elles en train d’évoluer vers un régime autoritaire ?

En mai dernier, le controversé Rodrigo Duterte, ancien maire de Davao City, est arrivé en tête aux élections présidentielles des Philippines avec ses discours musclés. Avant sa victoire, il avait promis d’éradiquer en soixante jours la criminalité et la corruption endémique de ce pays, l’une des plus élevées en Asie. Il concrétise à présent ses promesses de campagne en menant une guerre sanglante contre le trafic de drogue dans un pays où une très grande partie de la population vit dans la pauvreté.

Plus de 1200 personnes ont été tuées selon les estimations des médias philippins depuis le début de sa présidence en juillet dernier et cette série d’assassinats extrajudiciaires divise la nation. Elle suscite également une condamnation de sa politique aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, y compris par les Nations Unies et les organisations de défense des droits de l’homme.

En dépit d’évolutions politiques tumultueuses depuis la chute du dictateur Marcos (et la révolution du People Power en 1986), les Philippines représentent un modèle de démocratie exemplaire sur le continent asiatique. Ce pays a aussi atteint un développement économique impressionnant avec une moyenne de +6 % de croissance du PNB chaque année. Il convient toutefois de noter que le respect de l’autorité de la loi est resté à la traîne du développement démocratique.

Le gouvernement précédent, celui du président Benigno Aquino Jr, avait  conclu des négociations de paix avec le plus important groupe d’insurgés musulmans, le Front de Libération Islamique Moro, qui menait une insurrection dans le Mindanao depuis 1969. La communauté internationale avait largement soutenu l’accord de paix. Ces évolutions seront-elles maintenues sous Duterte ?

Sa politique brutale en matière de lutte contre le trafic de drogue est incompréhensible si on la met en parallèle avec d’autres mesures gouvernementales et réformes.

Une politique brutale, mais un gouvernement qualifié

Le charismatique « Président Rody », comme le surnomment nombre de Philippins, apparaît comme une énigme. Nombre d’universitaires et d’observateurs se posent la question de savoir si les 100 premiers jours de Duterte ne constituent pas un prélude à l’implantation d’un régime autoritaire. Son mode de gouvernement est paradoxal.

Sa politique brutale en matière de lutte contre le trafic de drogue est incompréhensible si on la met en parallèle avec d’autres mesures gouvernementales et réformes. Rodrigo Duterte a par exemple nommé dans son gouvernement un personnel diversifié et hautement qualifié, provenant de l’ensemble du spectre politique, tout comme du monde universitaire et du secteur privé.

Le nouveau président a également signé une directive sur la liberté de l’information, éludée par les gouvernements précédents. Rodrigo Duterte tente également d’obtenir un accord de paix plus global avec les rebelles communistes et d’autres groupes insurrectionnels musulmans. Son administration s’attaque aux « oligarques » qui ont influé ou manipulé la vie politique du pays, aux grandes fraudes fiscales et récemment à une bureaucratie pléthorique, grouillante « d’amis » politiques.

Un agenda économique salué

Les membres nouvellement élus du Congrès philippin étudient actuellement un système fédéral de gouvernement. Le président a également fait preuve d’une certaine retenue dans ses négociations avec la Chine suite à un arbitrage favorable à son pays dans le conflit en Mer de Chine méridionale.

En dépit de la guerre de Rodrigo Duterte contre la drogue, le monde économique domestique et international applaudit l’agenda économique global de son administration. On s’attend à une expansion des affaires et à une croissance rapide sous le « regard d’acier » du Président.

La politique paradoxale de ce dernier est certainement l’un des plus importants puzzles que les Philippines et les autres pays de la région devront résoudre au cours des prochaines années.

Comment analyser la nouvelle présidence philippine et dans quelle mesure ses nouvelles orientations affecteront-elles les perspectives politiques et économiques du pays ? Quelles en seront les conséquences pour l’avenir de la démocratie aux Philippines et dans la région ?

Apres soixante-dix ans de relations bilatérales, comment l’Australie pourra-t-elle poursuivre de façon constructive avec le gouvernement de Rodrigo Duterte son engagement en faveur des valeurs de la démocratie, de l’État de droit, sans oublier la croissance et la promotion de la paix et de la stabilité en Asie ?

Ces questions cruciales ont été examinées l’une après l’autre par des experts, universitaires et décideurs dans le cadre de la Philippine Update Conference les 2 et 3 septembre derniers à la Australian National University. Ces spécialistes venus du monde entier ont inventorié les développements politiques, économiques et sociaux du gouvernement précédent ainsi que les perspectives des Philippines sous le gouvernement de Rodrigo Duterte.

La politique paradoxale de ce dernier est certainement l’un des plus importants puzzles que les Philippines, les autres pays de la région et l’Australie devront résoudre au cours des prochaines années.

Traduction : Jean-Claude Walfisz
Editing et relecture : Sophie Saint-Blancat
Source (Imelda Deinla* / New Mandala) : The Duterte Paradox
Photo : Keith Bacongco / Foter

* Dr Imelda Deinla est chercheuse au sein de la School of Regulation and Global Governance, Australian National University, et co-organisatrice de la Philippine Update Conference 2016, qui s’est déroulée les 2 et 3 septembre derniers.

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