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Timor oriental : quel bilan après 14 années d’indépendance ?

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Le Timor oriental a gagné un long et difficile combat pour l’indépendance il y a plus d’une décennie. Mais le développement économique et humain tarde à se faire sentir par la population.

L’indépendance du Timor oriental a été officiellement restaurée en 2002, à la suite du référendum organisé sous l’égide des Nations-Unies en 1999, mettant fin au régime militaire indonésien en place depuis 25 ans. Les premières élections destinées à élire un président et à constituer un parlement ont eu lieu la même année. Depuis, les Est-Timorais sont retournés aux urnes à trois reprises. Des sommes significatives du budget national ont été votées par le Parlement chaque année, mais aucun changement notable n’a été accompli en termes de développement humain et de croissance économique.

Selon Agio Pereira, ministre d’État et délégué à la Présidence du Conseil des ministres, le Timor oriental connaît une croissance économique prodigieuse, comparativement à d’autres pays sous-développés. Alors que son voisin, le géant indonésien, prévoyait une croissance annuelle de 7%, le Timor oriental a réalisé une croissance moyenne (à l’exclusion du secteur pétrolier) de 11,9% entre 2007 et 2017. Ce chiffre devrait passer à 14% en 2016 et 15% en 2017.

Pourtant la réussite économique figurée par ces chiffres ne représente pas la réalité du terrain. La grande majorité des habitants, environ 68%, vit toujours dans un état de pauvreté extrême, avec un revenu de base inférieur à 1€ par jour. Entre 54 et 55% des enfants sont sous-alimentés et en retard de croissance. Ce pourcentage est le plus élevé des pays de la région proche.

Dépendance aux hydrocarbures

La plus grande part des revenus de l’État vient du pétrole, et le gouvernement fait peu d’efforts pour développer les énergies renouvelables à même d’éviter cette dépendance pétrolifère. L’investissement dans la production agricole fait l’objet de peu d’attention et d’immenses territoires situés en pleine campagne restent incultivés. Aussi le Timor oriental est-il un des plus grands importateurs de riz d’Asie du Sud-Est. La plupart des produits de base sont importés depuis l’Indonésie, l’Australie et Singapour. Malgré ses énormes recettes pétrolières, le pays est très fortement dépendant du monde extérieur.

Le Timor oriental vit aujourd’hui une situation commune à d’autres États pétroliers, où des revenus exponentiels basés sur les ressources naturelles coexistent avec un état de pauvreté inacceptable du côté de la population. Les institutions gouvernementales ne peuvent faire face à la demande d’emploi, du fait du nombre de diplômés qui augmente significativement chaque année. La Banque mondiale remarque que :

« Le Timor oriental est l’un des pays du monde où la population est la plus jeune : 60% ont moins de 25 ans. »

Au mois de mai dernier, la commémoration du 14è anniversaire de la restauration de l’indépendance s’est déroulée dans le district d’Ermera, situé à l’ouest du pays. Ermera est connu pour ses plantations de café, une culture de rente introduite par les colons portugais au XVIe siècle. Bien que l’essentiel de la population produise du café, les habitants d’Ermera vivent dans un extrême dénuement.

Ceci s’explique par le fait que le gouvernement a garanti un duopole sur le café à deux multinationales : l’entreprise américaine NCBA (Association nationale du commerce coopératif), et Timor Global, gérée par le singapourien d’ascendance est-timoraise, Bobby Lay Ny Sing. Les producteurs de café doivent ainsi vendre leur café à ces deux entreprises au lieu de prendre part au marché sans intermédiaire.

Exode rural

L’exode rural est un facteur aggravant : une population croissante se concentre dans le centre de la capitale, Dili, et les bidonvilles prolifèrent en périphérie. La nuit, des enfants non-scolarisés vendent des journaux, des cartes téléphoniques et tirent des pousse-pousse garnis de fruits et légumes. Certains d’entre eux s’allongent même dans les couloirs de modestes supermarchés, ou n’importe où ailleurs pourvu qu’ils trouvent l’endroit assez confortable pour y passer la nuit. Le phénomène des enfants de la rue, et celui de la prostitution, prennent de l’ampleur.

Dans le secteur éducatif, la plupart des infrastructures de base ont été mises à feu lors du départ des troupes indonésiennes au lendemain de la restauration de l’indépendance. Beaucoup de professeurs ont quitté le pays. D’importantes sommes ont été allouées à l’éducation, mais le projet gouvernemental à long-terme d’amélioration de l’enseignement est encore loin d’être réalisé, à cause du manque de ressources humaines et de la pénurie de matériel pédagogique.

Quant au système de santé, même si l’accès aux soins est gratuit pour les citoyens, les centres médicaux locaux et le niveau du personnel qualifié se sont détériorés.

Mer de Timor : un enjeu stratégique

Le défi à relever en matière de développement économique suppose de négocier avec le gouvernement australien afin de sécuriser la frontière maritime, enjeu qualifié très à-propos par Xanana Gusmão, négociateur en chef pour la mer de Timor, de « question de vie ou de mort ».

L’Australie et le Timor oriental sont engagés dans un différend de longue date concernant les ressources extracôtières en hydrocarbures. Une série de traités visant à résoudre le conflit ont fait l’objet d’un accord entre les deux pays. Mais l’Australie résiste en ce qui concerne le tracé d’une frontière maritime permanente, et a récemment demandé l’intervention des Nations-Unies.

Les efforts du gouvernement est-timorais pour pousser le gouvernement australien jusqu’à la table des négociations portent leurs fruits : deux représentants ont été mandatés dans le cadre de l’approche conciliatrice menée par Xanana Gusmão.

Le gouvernement a placé l’équivalent de 15 millions d’euros en sécurité à la Banque centrale américaine. La somme, issue des revenus pétroliers, a servi à financer le budget national d’aide au développement.

Vers les élections de 2017

La société civile s’inquiète sérieusement de l’épuisement de la production de pétrole génératrice de revenus et craint que le Timor oriental ne devienne la proie de la «malédiction des ressources naturelles», étant données les faibles tentatives gouvernementales de diversification économique. Il faudrait pourtant construire des infrastructures basiques afin de stimuler la production agricole, développer le tourisme communautaire, promouvoir les sites historiques à dessein d’attirer les touristes étrangers.

La restauration de l’indépendance est célébrée chaque année dans un lieu différent. Chaque commémoration vise à renforcer le sentiment national et revigorer l’énergie indépendantiste. Mais une certaine ironie perce sous l’incohérence manifeste dont témoigne la démesure des festivités face à la réalité du terrain. Les nécessiteux habitant les régions reculées continuent de se battre afin d’améliorer leurs conditions de vie, usant de tous les moyens disponibles, pendant que les membres du parlement et les responsables gouvernementaux sont engagés dans une nuit de spectacle, laquelle consiste en de longs discours voués à encourager le peuple à rester fort et à faire preuve de patience dans les moments difficiles.

Malgré 14 années d’indépendance et l’essor des revenus pétroliers, seul un petit nombre d’Est-Timorais s’est enrichi alors que la plupart des citoyens se sont appauvris. À un an et demi des prochaines élections, il faut procéder à des mises au point. Le futur gouvernement devra éviter d’infliger plus de dommages aux Est-Timorais, et à leur espoir d’une vie meilleure.

Traduction : Amandine Le Goff
Source (Ivo Mateus Goncalves / New Mandala) : East Timor : independent under despair
Photo : Flickr / Janina M Pawelz

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