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Cambodge : après les arrestations aux ‘Black Mondays’, la tension politique monte d’un cran

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Le Parti du peuple cambodgien (PPC) en place est un expert dans la gestion des menaces contre le pouvoir. Après un résultat serré aux élections de 2013, il ne prend aucun risque avant le prochain scrutin. Mais après 7 semaines consécutives de « black mondays », la tension continue de monter.

La première et la plus évidente des cibles est le Parti national de sauvetage du Cambodge (CNRP) continuellement attaqué depuis novembre 2015 quand Sam Rainsy son leader charismatique menacé d’arrestation pour diffamation s’est volontairement exilé en France.

Sam Rainsy a déjà éprouvé des séjours analogues à l’étranger avant les deux dernières élections de 2008 et 2013. Aujourd’hui mis hors de portée, l’appareil du Parti du peuple cambodgien (PPC) s’est tourné vers une nouvelle cible, Kem Sokha, le vice président du mouvement d’opposition. Retranché depuis le 26 mai dans les bureaux de son quartier général à Phnom Penh, Kem Sokha livre un bras de fer avec le gouvernement.

Retranché depuis le 26 mai dans les bureaux de son quartier général à Phnom Penh, Kem Sokha livre un bras de fer avec le gouvernement.

La chasse aux sorcières contre Kem Sokha a commencé quand des enregistrements d’une conversation téléphonique présumée entre lui et sa maîtresse ont été divulgués sur les réseaux sociaux. On ignore encore dans quelles conditions cette conversation téléphonique a été enregistrée et si elles sont le résultat d’écoutes téléphoniques. Peu importe, l’Unité anti corruption (ACU) a conduit cette affaire avec un dévouement qui lui manque lors des investigations sur l’exploitation forestière et l’accaparement des terres.

Durant tout le mois de mars l’histoire a fait la « une » des journaux. La femme supposée avoir une relation avec Kem Sokha, 25 ans, s’appelle Khom Chandaraty. Elle également connue sous le pseudonyme de Srey Mon. Bien qu’elle ait d’abord nié sa relation avec le politicien, après plusieurs interrogatoires de l’ACU elle a avoué que son avocat l’avait convaincue de mentir sur sa liaison. On raconte qu’en échange de sa déclaration Srey Mom serait blanchie d’autres charges potentielles pesant contre elle.

Cinq membres de l’ONG des droits de l’homme ADHOC ont été emprisonnés dans cette affaire très largement médiatisée. Chaque semaine depuis ces arrestations, la société civile organise une manifestation de protestation : « Lundi Noir ».

ADHOC (Association pour les droits de l’homme et le développement au Cambodge), l’une des plus anciennes organisations des droits de l’homme cambodgiennes qui a procuré un avocat à Srey Mon, est bien sûr la prochaine cible des investigations de l’ACU. Quatre membres du bureau d’ADHOC et un délégué du Comité national d’élection ont déjà été emprisonnés au motif d’avoir soudoyé Srey Mom dans cette affaire très largement médiatisée.

Lundis Noirs

Chaque semaine depuis ces arrestations, la société civile organise une manifestation de protestation : « Lundi Noir », afin de maintenir la pression sur le gouvernement et d’obtenir la libération les travailleurs des organisations de droits de l’Homme. Ces manifestations n’ont jusqu’à présent abouti qu’à plus d’arrestations. Ces incarcérations font partie de la « gymnastique » légale pour tenter de légitimer l’arrestation de Kem Sokha, le leader actuel du parti d’opposition qui, à l’instar des autres membres de l’Assemblée nationale, bénéficie en théorie de l’immunité parlementaire. Cependant pour contourner ce problème le PPC a requalifié en « flagrant délit d’exception », l’article de la constitution qui permet l’arrestation d’un parlementaire surpris en flagrant délit de crime.

Pour contourner l’immunité parlement, le PPC a créé le « flagrant délit d’exception ».

La semaine dernière, les média sociaux ont été inondés d’images montant les forces militaires lourdement armées dans leur tentative d’arrêter pour « flagrant délit » de non réponse à une sommation – laquelle sans mandat n’a d’ailleurs pas été correctement émise – le bras droit du chef de l’opposition tant dans sa voiture qu’au siège du CNRP. À deux reprises, Kem Sokha, non instruit les « charges », a ignoré les sommations à comparaître comme « témoin » dans l’affaire Srey Mon.

L’agitation du gouvernement pour essayer de faire apparaître légitime l’arrestation de Kem Sokha montre à quel point le pays s’est éloigné de la « culture de dialogue » souhaitée l’année dernière par les deux principaux partis.

Au cours des vingt dernières années, des opposants au gouvernement ont été emprisonnés et la Licadho a été menacée de « lourdes conséquences » pour avoir publié une liste de noms de prisonniers politiques sur son site internet.

Ou Virak, analyste indépendant et responsable du Forum de l’avenir, a été lui aussi pris dans le tourbillon qui entoure ce scandale décidément obscur. Lors d’une interview sur Radio Free Asia, Ou Virak a suggéré que le procès de l’Unité anti corruption (ACU) contre Kem Sokha était politiquement motivé. Poursuivi pour diffamation envers le PPC, il a été condamné à verser une somme de 90 000 euros à titre de dédommagement.

Face aux observateurs internationaux de plus en plus préoccupés par la situation actuelle, le Comité cambodgien des droit de l’homme, une émanation du gouvernement, a tenté de justifier les actions du PPC. Cette initiative a lamentablement échoué. Le comité à publié sur internet une courte vidéo – malheureusement retirée depuis – intitulée «  Using Rights in Anarchic Way » (Utiliser ses droits de manière anarchique), montrant sur une musique bouleversante des photos juxtaposées de la Syrie et de la Libye avant et après la guerre civile et « l’usage excessif des droits » responsables d’avoir provoqué la destruction.

Il a fallu moins de 24 heures pour s’apercevoir que les images postées sur le net n’étaient que des images de Singapour à la place de la Libye, des images de Doha et des embouteillages au Vietnam pour stigmatiser le Cambodge d’aujourd’hui.

Singapour_Libye

Le gouvernement agite régulièrement le spectre de la guerre civile et plus particulièrement l’exemple de la Syrie pour prévenir de ce qui arrive lorsqu’un État concède une trop grande liberté à ses concitoyens. Ces fragiles énigmes juridiques utilisées par le gouvernement pour atteindre ses adversaires montrent à quel point il est effrayé de perdre les prochaines élections. Le Premier ministre Hun Sen, qui n’a que 63 ans, précise qu’il a l’intention de se représenter pendant encore une trentaine d’années. Mais certains spéculent sur son remplacement par son fils.

Si la tendance actuelle se confirme et que le CNRP gagne l’élection en 2018, le PPC devra choisir entre admettre ou refuser la perte du pouvoir. L’une ou l’autre de ces situations pourrait entraîner des incidences financières pour le pays, dépendant des pays donateurs.

Une victoire confortable à la prochaine élection leur serait très utile pour amadouer les donateurs. Victoire rendue plus facile si les leaders d’opposition et les critiques sont derrière les barreaux ou exilés.

Avec Sam Rainsy éloigné en France, l’assignation à résidence de Kem Sokha s’expose à la comparaison avec Aung San Suu Ky et son écrasante victoire de l’année dernière, un risque qui inquiète le PPC. Une chose est sûre, le chemin vers les élections législatives de l’année prochaine sera semé d’embûches.

Traduction : Michelle Boileau
Source Ana Mckenzie* / New Mandala : Cambodia’s Latest Crackdown, An Affair To Remember

* Ana McKenzie est un nom de plume. Cette auteure est consultante et écrivaine basée en Asie du Sud Est.

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