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La question du genre en Indonésie : affronter un passé violent

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Des réformes juridiques d’importance accompagnées d’un effort d’éducation à la tolérance, la diversité et l’égalité des genres sont les seuls moyens de stopper la violence sexuelle en Indonésie, écrit Saskia Wieringa*.

Le viol collectif et le meurtre horrible de Yuyun, une écolière de 14 ans de la province Bengkulu, Sumatra, a fait les gros titres internationaux. Mais cette histoire n’a été portée à la connaissance du monde entier qu’après le lancement d’une campagne sur les réseaux sociaux par des militants féministes, soit un mois après la découverte du corps de l’adolescente.

La violence sexuelle est monnaie courante en Indonésie. Dans une autre affaire récente, une jeune fille a été violée à Manado et deux de ses agresseurs ont été identifiés comme étant des policiers. Il y a des cas de viol ou de violences sexuelles quasiment tous les jours et beaucoup d’agressions se terminent par le meurtre de la victime.

Les affaires qui font la une des journaux ne sont que la partie visible de l’iceberg. En Indonésie, les facteurs de caste ou interreligieux n’expliquent pas d’emblée l’explosion actuelle des violences sexuelles. Mais les facteurs raciaux, ethniques et de classe jouent cependant un rôle important.

La Commission nationale sur les violences contre les femmes estime que 35 femmes sont victimes de violences sexuelles chaque jour et que, comme partout ailleurs dans le monde, les violences aux femmes sont loin d’être toutes déclarées. De même, l’Association des Femmes pour la Justice, avec ses 18 bureaux à travers le pays, traite de nombreux cas de violences domestiques et autres formes de violences contre les femmes.

La commission a été mise en place par l’ancien Président Habibie à la chute du régime militaire du Président Suharto, après le viol et le meurtre d’un grand nombre de jeunes filles et femmes chinoises durant les soi-disant « Émeutes de Mai » en 1998. L’équipe chargée d’établir les faits, formée par le gouvernement pour enquêter sur ces événements, avait vérifié 66 viols de femmes, majoritairement Sino-indonésiennes, comme de nombreux actes de violences contre les femmes. Elle avait également constaté que les violences sexuelles s’étaient produites avant et après les émeutes de mai.

Le régime du Président Suharto reposait sur une culture militaire virile dans laquelle les droits des femmes étaient bafoués.

Un régime bâti sur les calomnie sexuelle des femmes communistes

Le soi-disant « Ordre nouveau » du Président Suharto reposait sur une culture militaire virile dans laquelle les droits des femmes étaient bafoués. Le régime a été bâti sur le massacre de centaines de milliers de personnes de gauche et encouragé par la calomnie sexuelle envers les femmes communistes. Dans le processus, les militaires ont violé, infligé des sévices sexuels et assassiné des dizaines de milliers de femmes et de jeunes filles.

Cela a commencé quand un groupe d’officiers de rang intermédiaire a enlevé des hauts-gradés de l’armée indonésienne. Les corps des militaires kidnappés ont été jetés dans un puits désaffecté d’un terrain d’entraînement des forces aériennes appelé Lubang Buaya (Crocodile Hole, ou Le trou du crocodile). Jusqu’à aujourd’hui, le mystère entoure ces événements. Ce qui est clair, c’est qu’au bout du compte, Suharto a réussi à renverser le Président Sukarno en mars 1966 et que ces meurtres ont été attribués au parti communiste.

À partir de début octobre, l’armée a mené une campagne acharnée pour accuser le Parti Communiste. En particulier, elle a construit une campagne de terreur sexuelle autour des jeunes filles présentes à Crocodile Hole. Elles ont été accusées d’avoir séduit les généraux dans une danse scabreuse (Flagrant Flowers Dance) et de les avoir castrés et assassinés.

Les “preuves” de ces histoires provenaient de “confessions” signées après de lourds sévices sexuels ou physiques et la prise de photographies des filles nues en prison.

Sous Suharto, la subordination des femmes s’est ancrée dans la structure juridique et sociale du pays.

La Commission nationale des Droit humains d’Indonésie a publié en 2012 un rapport déclarant les militaires responsables de violations des droits humains manifestes en 1965. Le bureau du procureur a rejeté le rapport.
Sous Suharto, la subordination des femmes s’est ancrée dans la structure juridique et sociale du pays. Dans la Loi de 1974 sur le mariage, les femmes sont définies comme des femmes au foyer qui doivent satisfaire sexuellement les besoins de leur mari, chef de famille. Si elles ne le font pas, leur mari a le droit de se marier avec une ou plusieurs épouses supplémentaires. Le mot utilisé pour une femme hétérosexuelle ayant une relation sexuelle avec son partenaire est « servant » ce partenaire. Ainsi, les femmes sont devenues des objets dans cette loi ainsi que dans d’autres. Les femmes des classes inférieures et celles appartenant à des minorités ethniques et religieuses sont particulièrement vulnérables dans ce régime de forte inégalité entre les genres.

Un ministère impuissant

Le ministère chargé de défendre les droits des femmes, actuellement le ministère pour l’Autonomisation des femmes et la protection de l’enfant, ne fait rien. Loin de rendre autonomes et de protéger les femmes et les fillettes, il les marginalise. Il promeut le concept d’« harmonie des genres » qui consacre la subordination des femmes. Le rôle de ces dernières est défini comme l’instrument le moins important dans l’orchestre destiné à produire cette harmonie. Un autre concept dont il se fait le défenseur est le terme arabe pour « heureux » dans la construction de la « famille heureuse ». Ce type de famille se compose de femmes pieuses, obéissantes et de pères tout puissants.

L’assujettissement des femmes est aussi préconisé par les nombreux prédicateurs, écoles et institutions du courant néo-salafiste (connu également comme l’islam wahhabite) qui ont fleuri depuis la chute de Suharto. La supériorité masculine et la soumission féminine ne sont pas considérées comme résultant de facteurs historiques, culturels et religieux mais sont naturalisées. Les cas extrêmes de violences comme le viol collectif et le meurtre sont souvent décrits comme provoqués par des facteurs externes et par conséquent « différents de nous ». Les coupables peuvent être des étrangers comme dans l’affaire très médiatisée de l’enseignant canadien Neil Bartleman reconnu coupable de sodomie pédophile sur des bases extrêmement fragiles ou des membres de la communauté LGBT systématiquement associée à la pédophilie, même par les leaders politiques et intellectuels, pourtant formés à mieux connaitre les choses.

La supériorité masculine et la soumission féminine ne sont pas considérées comme résultant de facteurs historiques, culturels et religieux mais sont naturalisées.

Sinon, la violence est attribuée à des facteurs moraux qui sont la cible de campagnes d’inspiration fondamentaliste spécifiques comme celle contre l’alcool. Les garçons qui ont collectivement violé Yuyun à Bengkulu ont été décrits comme s’étant enivrés avec de l’arak distillé maison. Ce qui n’est pas reconnu en tant que causes de cette violence contre les femmes ce sont l’histoire, la culture et les normes sociales du pays. Alors quelle est la réponse ?

Un renforcement de l’enseignement des religions au cours du cursus scolaire, une nouvelle institution pour la protection de l’enfance, un projet de Loi sur l’éradication des violences sexuelles ou des sentences sévères pour les coupables sont actuellement en cours de discussion.

Cette forme d’éducation doit être basée sur la tolérance religieuse et sur les nombreuses recommandations faites par la Commission nationale sur les violences contre les femmes. De tels changements ne vont pas conduite immédiatement à la disparition de la culture de violence, ni à l’essor de la culture du respect des droits humains et des femmes. Pour ça, l’Indonésie doit faire face à son passé violent et éduquer sa population à la tolérance, la diversité et l’égalité des genres.

Traduction : Edith Disdet
Source : Saskia Wieringa / New Mandala Confronting a Violent Past

* Saskia Wieringa est Professeur and Présidente de Gender and Women’s Same-Sex Relations Crossculturally, à l’Université d’Amsterdam. Cet article est une collaboration entre New Mandala et le Forum des politiques, la plate-forme principale d’Asie et du Pacifique d’ information et de débats sur les politiques.

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