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Thaïlande : à l’école du fascisme

Thailande_ecole_militaire

Dans certaines écoles maternelles thaïes, on inculque la discipline aux jeunes enfants par le port de l’uniforme (militaire), un entraînement militaire et en leur apprenant à faire le salut Nazi. Dans n’importe quel autre pays, cela aurait déclenché une opération immédiate de sauvetage de la part des services sociaux incluant une aide psychiatrique et une déprogrammation. En Thaïlande, au contraire, l’administration centrale a couvert l’école d’éloges.

Quelques Thaïlandais se sont néanmoins fait du soucis en apprenant que des élèves de l’école maternelle de la Dun Sat Community School, dans le district de Kranuan, dans la province de Khon Khaen, portaient un uniforme militaire tous les jeudis (photo).

Selon le principal de l’école, les enfants portent l’uniforme chaque jeudi depuis maintenant 4 ans. Ceci n’est pas un cas unique de fascisme militarisé dans le système éducatif thaïlandais. Le port de l’uniforme fait partie du projet scolaire « Little Soldiers of Princess Mother » (Les Petits Soldats de la Princesse Mère), qui vise à inculquer la discipline aux enfants à partir de 3-5ans et de les sensibiliser à la contribution sociale de feue la Princesse Srinagarindra, la mère de Son Altesse Royale, le Roi Bhumibol.

Apparemment, les enfants et les parents sont très coopératifs. Une des raisons (du côté parental), est que leur non coopération pourrait être perçue comme un crime de lèse-majesté. De plus, l’uniforme et l’entraînement militaire sont considérés comme des méthodes efficaces pour inculquer la discipline aux jeunes enfants, qui étaient encore dans le ventre de leur mère il n’y a pas si longtemps.

La preuve : chaque jeudi matin, après le sermon sur les valeurs de la discipline et sur la vie de la Princesse Srinagarindra, les enfants ramassent les déchets.

En parlant de collecte de déchets, permettez-moi une petite digression mais qui a son importance. Maj Gen Rienthong Nanna, le fasciste et « ramasseur de déchets humains » favori de Thaïlande, médecin et président du RCO (Rubbish Collection Organization), un groupe ultra-royaliste avec 226 729 « likes » sur Facebook, et dont les membres vantent les vertus du fascisme militarisé (c’est-à-dire l’exécution des antiroyalistes-, vient d’associer la médecine à la politique. Il garantit à ceux qui viendraient se faire soigner dans son hôpital qu’ils seront pris en charge par une équipe médicale pro-NCPO (National Council for Peace & Order).

Le nom de la Princesse Mère utilisé à mauvais escient

Avant de poursuivre, une petite note au sujet de la contribution sociale de la Princesse Mère s’impose. Il n’y a aucune preuve que la Princesse Srinagarindra ait jamais vanté les vertus des jeunes enfants à porter l’uniforme. En fait, sa page hagiographique Wikipédia énumère un grand nombre d’œuvres sociales, incluant divers projets dans plusieurs domaines: le bien-être social (la « Border Patrol Police Support Foundation » et la « New Life Foundation »), la pédagogie (le projet « Border Patrol Police School »), la santé publique (la « Princess Mother’s Volunteer Flying Doctor Foundation »), l’écologie (le « Doi Tung Development Project », la « Hill Tribes Products Promotion Foundation » ainsi que la « Mae Fah Luang Foundation »), l’astronomie, la botanique et la photographie.

En fait, un an après le coup d’Etat de 1932 qui a renversé sa famille, la Princesse Srinagarindra a cherché un pays neutre, la Suisse, pour s’y réfugier avec ses enfants et pour y rester le plus longtemps possible. Ensuite, après un accident causé par un revolver à l’un de ses enfants, Son Altesse Royale le Roi Rama VIII, la Princesse Mère (peut-être mal à l’aise vis-à-vis de cet incident) a fait la promotion de toute une série d’œuvres de charité qui n’avaient aucune orientation militaire.

La Troisième Vague

Venons-en maintenant à une autre expérience fasciste mais ici dans un lycée, pour essayer de comprendre pourquoi le fascisme militaire au sein du système scolaire est une mauvaise idée. L’expérience s’appelle « La Troisième Vague » et a d’ailleurs inspiré le cinéma à plusieurs reprises : le téléfilm « The Wave », lauréat d’un Emmy Award, « Die Welle », un film allemand de 2008, nominé aux Oscars et perçu en Allemagne comme un manuel scolaire sur une expérience fasciste. Il y eut également un film documentaire sur le sujet dont le titre est « Lesson Plan ».

En 1967, un professeur d’histoire à la Cubberley High School à Palo Alto, Californie, M. Jones, rencontre des difficultés à expliquer l’autocratie à ses élèves et la manière dont tout un peuple, les Allemands, a pu adhérer à l’idéologie nazie et commettre les crimes les plus affreux contre les Juifs, les Tziganes, les mendiants, les syndicalistes, les intellectuels et académiciens ou encore les étrangers.

La première semaine d’avril 1967, M. Jones prend la décision fatale de montrer à sa classe comment l’Holocauste a pu avoir lieu. L’expérience n’a duré que 4 jours avant que M. Jones ne réalise l’horreur qu’il avait créée et y mis donc fin au 5è jour.

Jour 1 : Les règles

Le 1er jour, M. Jones décide d’inculquer le sens de la discipline à ses élèves. Pour ce faire, il prend le rôle d’un personnage autoritaire de haut rang (comme le Général Prayut) et établit quelques règles de bases :
Les étudiants doivent être assis bien droit avant la 2è sonnerie du début du cours,
Les étudiants doivent se lever pour poser ou répondre aux questions et le faire en 3 mots ou moins,
Les étudiants doivent commencer chaque phrase par « M. Jones ».
Son but est relativement simple : faire comprendre l’ordre et la discipline aux élèves en les transformant en personnages autoritaires de droite, tout comme le fit le Général Prayut en introduisant les 12 Valeurs Fondamentales (« 12 Core Values ») comme règlement de base dans chaque école. Il est à noter que ces règles sont pareilles à celles mises en place à La Dun Sat Community School.

Jour 2 : Le sens collectif de la discipline

Le 2è jour, M. Jones décide de développer ce qu’il a créé en inculquant le sens collectif de la discipline. Cela implique de donner un nom spécial à sa classe, « La Troisième Vague » – une évocation consciente au Troisième Reich, juste comme la Dun Sat Community School l’a fait avec son mouvement « Little Soldiers of Princess Mother », et comme l’a fait le Général Prayut avec son mouvement « Return Happiness ». Et tout comme à la Dun Sat Community School, M. Jones instaure un salut obligatoire de style nazi, à faire dans l’enceinte de l’école mais également en dehors.

Jour 3 : Poussée exponentielle et autorégulation

Au 3è jour, l’expérience commence à déraper. Des étudiants d’autres classes rejoignent spontanément le mouvement. Les élèves reçoivent une carte de membre, comme le passeport du mérite du Général Prayut, et on leur attribue des tâches spéciales : dessiner le drapeau de la Troisième Vague et exclure délibérément les non-membres de la classe – comme les pratiques d’exclusion des minorités ethniques, des femmes, des communistes, des intellectuels, etc. sont fondamentales pour définir la fibre autoritaire de droite du groupe. Étant donné la volonté d’autres étudiants de rejoindre le groupe, M. Jones explique à son « personnel dirigeant » comment former de nouveaux membres. Il commence avec 30 étudiants pour terminer à 200 à la fin de la journée. Fait décisif, les membres de la Troisième Vague commencent leurs propres pratiques de police secrète, dénonçant à M. Jones ceux qui ne respectent pas les règles – exactement la façon dont procède le Rubbish Collection Organization (RCO) de Maj Gen Rienthong Nanna.

Jour 4 : Une Machine autoritaire de droite

Le 4è jour, M. Jones réalise qu’il a créé un monstre. Il commence à perdre le contrôle de l’expérience. Des projets de discipline de la part d’étudiants générèrent un mouvement interne : une machine autoritaire de droite réussie et efficace a vu le jour. Par un acte désespéré mais inspiré, il annonce aux étudiants que leur projet fait en fait partie d’un mouvement national et que au 5è jour, un candidat pour la Présidence de la Troisième Vague sera présenté à la télévision – tout comme il y eut des rumeurs en Thaïlande, fortement entretenues par les mouvements pro-Junte, qu’un individu non élu et choisi par les militaires deviendrait Premier Ministre.

Jour 5 : Arrêt d’urgence

Le 5è jour, des centaines d’étudiants membres de la Troisième Vague se rassemblent pour l’élection nationale du candidat président. Mais au lieu du candidat, on leur présente un écran vide. M. Jones explique alors à ses étudiants qu’ils ont participé à une expérience sur le fascisme. Pour certains d’entre eux, c’est une expérience qui a changé leur vie à jamais.

Que faut-il retenir de cette expérience ?

La leçon à tirer de cette Troisième Vague est extrêmement troublante : en seulement 4 jours, il a été possible de mettre en place une machine autoritaire fasciste, prenant des proportions à une vitesse incroyable et créant des tactiques dignes d’une police secrète et cela, dans une structure scolaire. Ce qui est terrifiant, c’est que le Général Prayut n’a eu besoin que de 2 ans pour conditionner les enfants de toute la nation, en utilisant des pratiques de psychiatrie politique. Conditionner les enfants au Nazisme s’est révélé extrêmement efficace.

Ce que beaucoup de Thaïlandais ne réalisent pas, c’est que des jeunes enfants régentés et entrainés militairement resteront une source intarissable de recrues pour des individus fascistes tels que le Maj Gen Rienthong Nanna.

Traduction : Roxane Cordisco
Source : John Draper / Prachataï School Experiments in Militarised Fascism: Thai Kindergartners in Military Uniforms and The Third Wave
Photo : DR

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