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Le symposium sur 1965 : une lueur d’espoir en Indonésie ?

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L’Indonésie pourrait être à la veille d’une avancée majeure en matière de droits de l’homme grâce aux assises consacrées aux massacres de 1965.

Le Symposium national sur 1965, sous-titré une « Approche historique », s’est tenu à Jakarta les 18 et 19 avril 2016. L’accord du gouvernement indonésien pour la tenue de ce symposium était déjà en soi une avancée étant donné la réduction constante de l’espace politique susceptible d’accueillir une discussion sur la violence anti-communiste en Indonésie.

Bénéficiant du soutien du gouvernement, le symposium n’a pas été la cible de protestations contrairement à d’autres événements liés à 1965, qui ont connu perturbations, intimidations et annulation. Parmi ces événements figurent le Festival des Ecrivains d’Ubud (voir notre article) en 2015 et les projections du nouveau film sur l’île-prison de Buru, « Buru ma patrie ».

Un soutien public inédit

L’implication du ministère des Affaires politiques et de la sécurité, ainsi que de la Commission nationale des Droits de l’Homme a rendu possible cet événement. Le fait que l’une des figures-clé de ces assises soit Agus Widjojo, le fils d’un procureur général de l’armée assassiné, le lieutenant-général Sutojo, a également contribué à renforcer sa légitimité.

Widjojo avait récemment été nommé à un poste de dirigeant du Lemhanas (Institut de résilience nationale), une agence gouvernementale responsable devant le président. Il fait partie du groupe FSAB (Forum de solidarité des enfants de la nation) qui rassemble des enfants de leaders communistes, comme Ilham Aidit (le fils du premier Secrétaire du Parti communiste indonésien) ou, comme lui, ceux des officiers assassinés à Lubang Buaya par le Mouvement du 30 septembre, dont Amelia Yani (fille du Général Ahmad Yani, à la tête de l’armée en 1965). La position de Widjojo est que la réconciliation dans la vérité est vitale pour que l’Indonésie puisse aller de l’avant.

Les médias et les commentateurs se sont emparés des déclarations de deux officiers à la retraite pour soutenir que rien n’avait changé en Indonésie et que l’impunité continuait d’être la règle. Il n’est pas surprenant que des hommes avec un passé militaire comme le ministre de la Sécurité Luhut Panjaitan, ancien officier des Forces Spéciales (Kopassus) et son ancien supérieur, le général à la retraite Sintong Panjaitan soutiennent la thèse de l’armée qui nie le massacre des militants de gauche en 1965 : le premier a demandé où étaient les fosses communes, s’il était vrai qu’un demi-million de personnes avaient été assassinées, alors que le second a déclaré qu’il n’y avait eu à sa connaissance qu’une seule personne tuée à Java Centre. Ce sont là des rengaines familières typiques du déni déjà utilisées par le gouvernement et les militaires. La mise en exergue de ces opinions, une fois de plus, lors du symposium n’avait rien d’extraordinaire. Mais en réalité, le symposium était bien plus que cela.

Une nouvelle voix se fait entendre

L’un de ses aspects les plus surprenants a été la prise en compte des opinions des universitaires et intellectuels autrefois opposés à la version des faits donnée par le gouvernement, et tout particulièrement celle selon laquelle le massacre des militants de gauche après le meurtre des officiers à Lubang Buaya serait le résultat d’un conflit horizontal dans la société.

L’infatigable historien, Asvi Warman Adam, de l’Institut indonésien des sciences, qui s’est toujours prononcé en faveur d’une enquête sur les violences anti-communistes et pour la vérité historique a pu s’y exprimer. L’historien Baskara Wardaya de l’Université Sanata Dharma à Yogyakarta, a encouragé l’Indonésie à s’engager sur la voie d’une réconciliation fondée sur la vérité.

Les militantes féministes bien connues, Kamala Chandrakirana de la Coalition pour la vérité et la justice et Galuh Wandita de Droits et justice en Asie ont toutes deux pressé le gouvernement de répondre aux besoins des victimes et ont indiqué les moyens pour y parvenir.

La Commission nationale sur la violence contre les femmes a mis en lumière la condition des femmes victimes de 1965 et instamment demandé que soient prises des mesures immédiates en leur faveur permettant de répondre à leurs besoins élémentaires. L’ancien prisonnier politique et écrivain de gauche, Putu Oka Sukanta, a témoigné de son expérience.

Définition des dommages

Donc, même si le symposium a vu l’expression d’opinions refusant que l’État porte la moindre responsabilité dans les violences de 1965, il a aussi été un forum dans lequel les organisations travaillant avec les victimes, les victimes elles-mêmes et les intellectuels, ont eu la possibilité d’appeler l’État indonésien à prendre des mesures de réparation.

Les conclusions de Sidarto Danusubroto, du Conseil consultatif présidentiel ont montré que l’hostilité du ministre Luhut Panjaitan ne reflétait pas nécessairement l’opinion de tous les membres du gouvernement. Sidarto Danusubroto a fait la liste des torts subis par les victimes, dont beaucoup allaient au-delà de la violence immédiate ou de l’emprisonnement et s’étendaient jusqu’à la discrimination ou la stigmatisation de la gauche sous le régime de l’Ordre Nouveau.

Cette caractérisation des torts aurait été très satisfaisante pour les anciens prisonniers politiques et leurs familles. Elle a laissé entrevoir ce à quoi la responsabilité de l’État pourrait ressembler en Indonésie et comment alléger le fardeau de l’histoire, construit sur des mensonges et des tromperies.

Le Conseil consultatif est peu puissant au sein de la bureaucratie indonésienne mais il s’est signalé pour avoir déjà essayé de prendre des mesures concernant des violations des droits de l’homme commises dans le passé : en 2012, Albert Hasibuan, un de ses membres, avait préparé un texte pour présenter des excuses aux victimes de violations des droits de l’homme pour le président d’alors, Susilo Bambang Yudhoyono. Suite à l’opposition venue de certains milieux influents, ces excuses n’ont jamais été prononcées.

Maintenant, une équipe va rédiger des recommandations à partir des matériaux présentés au symposium pour que Joko Widodo décide de la suite à donner à l’événement. L’Indonésie pourrait être à la veille d’un moment décisif en matière de responsabilité dans le domaine des droits de l’homme, en fonction des recommandations du symposium et de la réaction de Joko Widodo. Reste à voir quelles mesures le gouvernement va prendre.

Traduction : Hélène Poitevin
Source Vannessa Hearman* / New Mandala 1965 Symposium : a glimmer of hope ?

* Vannessa Hearman est enseignante en études indonésiennes à l’Université de Sydney.

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