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Présidence de Jokowi : bilan de mi-mandat

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Le président indonésien Joko Widodo a été porté au pouvoir par une vague d’optimisme sans précédent quant à l’avenir du pays, mais a-t-il réellement répondu aux attentes de ses électeurs ? Colin Brown, professeur associé à l’Université Griffith, analyse les forces et les faiblesses du mandat de Jokowi, un an et demi après son investiture.

La victoire de Joko Widodo – communément surnommé Jokowi – aux élections présidentielles indonésiennes de juillet 2014 a été perçue par de nombreux observateurs comme une rupture de l’establishment. Véritable « Monsieur Propre », cet ancien businessman devenu politicien était prêt à s’attaquer aux puissants lobbys du pays, à remettre de l’ordre dans la vie politique et économique indonésienne et à éliminer (ou du moins réduire substantiellement) la corruption endémique.

Une victoire d’autant plus symbolique que son adversaire n’était autre que Prabowo Subianto, général de l’armée indonésienne et ancien gendre de Suharto, considéré par ses opposants comme l’antithèse d’un dirigeant moderne et transparent.

Tout comme leurs homologues indonésiens, les observateurs internationaux ont relayé des signaux globalement positifs, mais ont néanmoins tempéré l’enthousiasme général en évoquant les problèmes auxquels Jokowi serait confronté avant de pouvoir combler les attentes de ses électeurs.

Les 18 mois du mandat de Jokowi suggèrent que nombre de ces réserves étaient justifiées.

Jokowi applaudi sur l’économie

En ce qui concerne le côté positif de son bilan, si la composition initiale du cabinet de Jokowi avait été critiquée pour être trop alignée avec les élites indonésiennes, son remaniement d’août 2015 a reçu un meilleur accueil. La nomination de Thomas Lembong au poste de ministre du Commerce en particulier a été considérée comme un avant-goût des mesures de nationalisme économique qui seraient prises sous son administration.

Bien que les dépenses allouées au développement d’infrastructures dont manque cruellement l’Indonésie — une promesse de campagne clé — aient été faibles durant la première année du mandat de Jokowi, elles semblent aujourd’hui rattraper leur retard.

Les subventions publiques au secteur de l’énergie — qui représentaient en 2014 plus de 20% du budget national — ont été supprimées dans les premiers mois du mandat de Jokowi. Une mesure approuvée par les économistes bien que fortement critiquée par les consommateurs, qui ont vu les prix de l’essence augmenter de 30%.

Par ailleurs, Jokowi a introduit un système efficace de santé, de protection sociale et d’éducation à l’égard des populations les plus pauvres d’Indonésie.

Le président Jokowi s’est également tenu à l’écart de toute accusation de corruption et a cultivé une image d’homme politique honnête et transparent. En véritable homme du peuple, il continue de rendre des visites inopinées à des communautés locales et de déambuler à travers des marchés, les manches de sa chemise blanche relevées.

Un bilan à nuancer

Mais derrière cette façade se cache un bilan plus sombre. Le célèbre institut de recherche Setara a révélé en janvier 2016 que les cas de violations de la liberté religieuse en Indonésie avaient augmenté de près de 50% entre 2014 et 2015. La perception de ce pays à majorité musulmane comme un havre de tolérance religieuse — un statut dont se flattent régulièrement les autorités — est de plus en plus menacée.

La nouvelle approche de Jokowi vis-à-vis de la question papoue, qui avait été tant annoncée, a tourné court après la libération très médiatisée de plusieurs prisonniers politiques papous en mai 2015. Fait significatif, l’un des militants libérés, Filep Karma a déclaré :

« Je fais confiance à Jokowi en tant que personne, mais pas en tant que Président… En tant que Président et commandant suprême, il n’a aucune influence sur l’armée et la police ».

Au cours de la première année du mandat de Jokowi, l’économie indonésienne a en outre connu un taux de croissance décevant, affaibli par la chute des prix des matières premières, la politique protectionniste menée par Jakarta, la corruption rampante ainsi que le manque d’infrastructures.

Les avancées de Jokowi en faveur de la transparence et de l’intégrité politique ont été sévèrement ternies par la nomination à la tête de la Police nationale de Budi Gunawan, un officier suspecté de corruption par la Commission d’éradication de la corruption (KPK). Contraint de faire machine arrière, Jokowi a néanmoins adopté une position ambigüe des mois durant, et ce alors que le Parlement envisageait de limiter l’action de la KPK en révisant ses bases législatives et que la police arrêtait deux enquêteurs haut placés de la Commission. Si le projet de loi ainsi que les arrestations ont finalement été suspendues, le manque de soutien présidentiel envers la KPK n’est pas passé inaperçu.

Au cours des dernières semaines, l’Indonésie a par ailleurs connu une multiplication des prises de position anti-LGBT au sein de l’élite politique et des dirigeants de communautés, tendance couronnée par les déclarations de l’Association Indonésienne de Psychiatrie selon laquelle les homosexuels et les bisexuels auraient des « problèmes psychiatriques », tandis que les personnes transgenres souffriraient de « troubles mentaux ». Aucune initiative n’a été prise au niveau présidentiel pour enrayer cette campagne haineuse.

Bien sûr, Jokowi n’est pas à blâmer pour toutes les lacunes de son gouvernement, ni pour son manque apparent de leadership. Durant une grande partie de son mandat, il n’a pas bénéficié du soutien d’une majorité parlementaire, bien qu’avec le déclin de la coalition d’opposition, le problème se soit amoindri. Il a également été entravé par le manque de soutien évident de Megawati Sukarnoputri, l’actuelle présidente du parti de Jokowi, le Parti démocratique indonésien de lutte (PDIP).

D’une certaine manière, son manque de leadership lors de prises de décisions pourrait être le produit du contexte culturel dans lequel il a évolué. Évoquant le refus de Jokowi de rejeter catégoriquement les révisions législatives du Parlement au sujet de la KPK et sa décision de les reporter à une date indéfinie, l’un de ses partisans explique que « pour un Javanais, reporter quelque chose revient à le rejeter ».

Une popularité au beau fixe

Malgré ces problèmes, Jokowi conserve une côte de popularité très élevée auprès du public indonésien.
Après son investiture en octobre 2014, une enquête d’opinion fiable enregistrait 75% de soutien à Jokowi, bien plus que les 53% recueillis lors des élections, trois mois plus tôt.

Si sa popularité a décliné au milieu de l’année 2015, elle a rapidement remonté, avec 63% de sondés déclarant fin 2015 être confiants ou très confiants sur sa capacité à offrir un meilleur futur à l’Indonésie.

Il est également le Président favori des Indonésiens. D’après les résultats d’un sondage réalisé en décembre 2015, qui demandait aux personnes interrogées lequel des 37 politiciens présentés serait le plus à même de diriger le pays, Jokowi était de loin le choix le plus populaire, avec 33% des voix. 21% de répondants lui préféraient son ancien opposant, Prabowo, tandis que Megawati Sukarnoputri se plaçait en 9e position, recueillant le soutien de seulement 1,7% des sondés.

Il devient alors évident que les dirigeants politiques qu’attendent les électeurs ne partagent pas le style affirmé et décisif de nombre des critiques de Jokowi. Aujourd’hui, le flegme force davantage l’admiration que la faculté de s’imposer. Jusqu’ici, Jokowi semble combler les attentes de l’électorat indonésien.

Traduction : Jade Dussart
Source : Colin Brown / New Mandala Assessing the Jokowi presidency
Photo : ahmad syauki/Flickr

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