AlterAsia

Culture

Récit : l’Isaan dans les années 1960 (3)

Isaan_1960

AlterAsia traduit un essai publié par The Isaan Record, écrit par Kermit Krueger, volontaire du Peace Corps, qui a travaillé à l’université de Maha Sarakham pour former les enseignants, entre 1963 et 1965. Le récit de sa vie comme professeur étranger est publié en trois parties. Voici la troisième et dernière partie. Vous pouvez lire la première partie ici et la seconde partie .

Le festival Bong Fai a lieu au début du mois de juin dans les villages de l’Isaan où la culture du riz est l’activité essentielle. Cette fête est un héritage de l’Empire Khmer et a de ce fait une lointaine origine hindoue ; la bénédiction des fusées par les moines bouddhistes est un ajout ultérieur des Laotiens. Quelles que soient ses racines, les agriculteurs de l’Isaan estiment le Bong Fai nécessaire à une récolte abondante. Et puis, c’est amusant.

Le Bong Fai expliqué

Environ un mois avant le festival, de jeunes hommes partent à la recherche d’une large tige de bambou. Une fois trouvée, ils la coupent et l’effeuillent. Le tronc restant est mis à sécher au soleil. Pendant ce temps ils fabriquent de la poudre à fusée, très similaire à la poudre à canon. Une fois sec, le bambou est décoré avec du papier bariolé. Traditionnellement les fusées sont à l’effigie de dragons, mais les avions de chasse américains devinrent une forme nouvelle de Bong Fai au début des années 1960, sans aucun doute en raison du fait que ces appareils étaient aperçus quotidiennement dans le ciel.

Le jour du festival, plusieurs villages peuvent se réunir, chacun avec sa ou ses propre(s) fusée(s) ; les villages assez grands organisent leur propre Bong Fai. Tôt le matin, les fusées sont amenées au temple désigné. Aux alentours de midi un cortège fait trois fois le tour du temple (c’est une pratique bouddhiste traditionnelle). Certains jouent des percussions, d’autres, en particulier les femmes, dansent et scandent des psaumes. Enfants et personnes âgées restent spectateurs. Après le défilé, des prières sont offertes et les fusées sont lancées vers le ciel. Le but est de célébrer la saison des pluies et les récoltes de riz de l’année. Les agriculteurs de l’Isaan croient que si les fusées sont lancées suffisamment haut, le dieu hindou de la pluie, Tan, se réjouira et assurera des pluies suffisantes à une récolte abondante. Naturellement ces agriculteurs gardent la foi même si les fusées ne montent pas en flèche pour contenter Tan. Une fois les fusées lancées, la fête bien entamée continue, mêlée de whisky de riz fermenté en abondance, jusqu’avant dans la nuit.

Le Ritz-Carlton de Maha Sarakham

Pendant que les généraux débattaient de la façon dont gérer l’engin tombé, l’US Air Force fit stationner deux policiers militaires, plus une Jeep, près de l’avion, afin de le protéger. Ils prirent des chambres ainsi que des repas au Ritz-Carlton de Maha Sarakham. Bon. Ce n’était pas exactement le Ritz-Carlton, mais un nouveau bâtiment tout à fait satisfaisant, dont le restaurant se targuait d’offrir une cuisine fusion internationale. Je n’ai jamais été capable d’identifier quels mets nationaux étaient proposés, bien que j’eusse souvent suspecté cette cuisine de ne pas être de ce monde. Et oui, l’agréable bâtiment de l’hôtel aurait pu faire pleurer Ludwig Mies van der Rohe de désespoir, mais cela n’a aucune importance ! Les policiers militaires dormaient là, divertissaient leurs invités la nuit, savouraient de la grande cuisine et/ou le fast-food du gouvernement américain (alias la ration C), buvaient une quantité considérable de bières Singha, et se languissaient d’à peu près n’importe quoi d’américain. La seule chose qui les intéressait, c’étaient les courses autour de leur avion en fin de semaine.

Besoin d’une coupe de cheveux ?

La présence des policiers militaires faisait en effet de ces courses une merveille touristique régionale, et, après leur départ, un plan de relance économique. Sur la photo [illustrant l’article] un policier militaire se fait couper les cheveux dans le salon de coiffure mobile de l’hippodrome. La file compte des clients attendant leur tour et des touristes en bermuda. Les visages pâles des étrangers avaient de quoi émerveiller à cette époque dans ce pays si lointain !

Peu après que cette photographie eut été prise, l’US Air Force et la Force aérienne royale thaïlandaise parvinrent à un accord. On retira de l’avion des choses secrètes et utiles avant de faire exploser la carcasse. Aussitôt après la détonation la foule se précipita vers les débris pour s’emparer d’éclats métalliques. Au bout de quelques jours on pouvait acheter partout dans l’Isaan des cendriers en métal. Il n’y en avait pas deux de semblables !

Il est une règle en aviation : ne pas atterrir dans des mares de boue, même à Maha Sarakham. Et puisque, grâce à un accord international, cet avion s’est évaporé — ou a été recyclé avec un coup de main de la population locale, si vous préférez — l’hippodrome manqua soudainement d’ombre et de présence extraterrestre. Aussi les barbiers regagnèrent-ils leurs boutiques, situées juste derrière le Ritz-Carlton, au marché. Depuis, l’hippodrome de Maha Sarakham s’est contenté d’offrir des courses de chevaux, sans vue spectaculaire.

Je dois le confesser : craignant que l’excitation des courses n’eût préséance sur le sens du devoir capillaire, je préférais me faire couper les cheveux dans l’un des salons de coiffure du marché. Ce choix, cependant, présentait ses propres risques, en particulier pour les estomacs fragiles. Voyez-vous, lorsque vous vous rendiez chez le coiffeur du marché, vous étiez tenu d’ignorer comment la commission d’hygiène provinciale chargée d’éradiquer la vermine et autres nuisibles, avait éliminé la plupart des chiens sauvages du quartier la nuit dernière, à l’aide de morceaux de viande savamment distribués et fourrés à la strychnine. Longtemps avant l’aube, à l’ouverture du marché, ils utilisaient la petite place face aux salons de coiffure pour empiler les carcasses canines.

Aussi dois-je admettre, en guise de conclusion, que dès que possible je retardais ma coupe jusqu’aux vacances suivantes où je pouvais effectuer le voyage jusqu’à la lointaine, mais civilisée, ville de Bangkok. J’avais foi dans le fait que c’était là un snobisme pardonnable. Après tout, nous, les farang, sommes un lot déconcertant !

Traduction : Amandine Le Goff
Source (The Isaan Record / Kermit Krueger) : Isaan in the 1960’s. Part three.
Photo : Kermit Krueger / The Isaan Record

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.