AlterAsia

Environnement

Bali : quand le punk rock rime avec culture de la contestation

Forbali

Un samedi soir de mars 2015 dans le centre-ville de Denpasar, le label Rumble, ou RMBL, ouvre ses portes. Fondé en 2010 par des musiciens balinais dont Jerinx, le batteur de Superman is Dead (SID), le label reverse 10% de ses profits à WALHI (Wahana Lingkungan Hidup Indonesia, ou Forum indonésien pour l’environnement), l’ONG indonésienne la plus ancienne et la plus connue du pays.

La soirée d’inauguration est aussi l’occasion de protester publiquement contre le projet immobilier d’un investisseur dans la baie Benoa. Pour WALHI et les supporters du mouvement Tolak Reklamasi (ou « rejet de l’aménagement »), un tel événement est un moyen important pour exprimer la résistance à des plans d’accaparement de terres qu’ils jugent dangereux pour l’équilibre écologique de Bali et l’environnement de nombre de pêcheurs et d’agriculteurs. Durant la soirée, des affiches de contestation sont dévoilées, des vidéos d’autres activités de protestation sont projetées et l’hymne du mouvement est repris en cœur. Les groupes de punk rock les plus connus de Bali jouent sur scène et les coordinateurs du mouvement prennent la parole. À ce moment-là la musique et la contestation entrent en fusion.

Du soutien religieux au soutien artistique

Au milieu des années 1990, les campagnes écologiques étaient fortement liées à la religion. Aujourd’hui le soutien de RMBL à WALHI, ainsi que l’utilisation par le mouvement des réseaux sociaux, de la musique et des performances artistiques visuelles indiquent un changement dans la culture contestataire de l’île. Cela permet aux activistes balinais d’augmenter la visibilité de leurs campagnes et d’élargir le soutien dont ils bénéficient au-delà de l’échelon local et national. Les réseaux sociaux et la technologie mobile leur permettent de bénéficier d’un soutien mondial.

Au milieu des années 1990, les campagnes écologiques étaient fortement liées à la religion.

Des exemples comme les Printemps arabes et le mouvement Occupy illustrent la manière dont les médias sont devenus un outil crucial pour des mouvements non-violents. Ce que Tolak Reklamasi a en commun avec les mouvements contestataires en Egypte, à Boston ou en Espagne est son caractère performant (au sens de l’utilisation de la mise en scène et de la génération de contenus divers). Bien qu’il ne s’agisse pas d’une révolution, la combinaison stratégique du réseautage en ligne et du nombre de personnes connectées « dans le réel » rendent ces mouvements plus influents et à même de faire bouger les lignes. C’est le mélange des défilés, manifestations, concerts, street art et utilisation des médias « nouveaux » et « anciens » qui permet la création d’identités collectives et la possibilité de toucher un public plus large. C’est le recours à la musique, aux arts, au droit, à l’environnementalisme et un activisme global qui forme le nouveau visage de la contestation balinaise.

Les mécontents du tourisme de masse

Au début des années 1970 les plans mis en place pour l’industrie touristique de Bali proposent un modèle de développement du tourisme culturel sur l’île autour de quelques sites précis. À la fin des années 1980 ce modèle est abandonné et laisse place à un modèle dérégulé, permettant des investissements massifs dans des infrastructures et des hôtels tout autour de l’île. Après un recul tout aussi dramatique qu’éphémère à cause des attentats de Bali en 2002, l’industrie touristique est aujourd’hui en hausse comme jamais auparavant. Alors que le gouvernement indonésien façonne Bali autour de son capital culturel, ses politiques de développement visent à augmenter le nombre de touristes et d’infrastructures.

Le recours à la musique, aux arts, au droit, à l’environnementalisme et un activisme global qui forme le nouveau visage de la contestation balinaise.

La première résistance engagée et visible contre ces politiques agressives naît en 1993-1994 à l’annonce d’un plan de construction d’un resort à côté du temple Tanah Lot. Les manifestations étaient principalement menées par des étudiants et un journal local, The Bali Post. La justification de ce mouvement, qui a finalement échoué, se trouvait dans le caractère religieux du site. Le resort a finalement ouvert ses portes en 1997.

Vingt ans plus tard, un autre mouvement d’ampleur vise un très important projet d’acquisition de terres (700 hectares dans la baie de Benoa). L’investisseur, PT Tirta Wahana Bali Internasional (TWBI) dont le propriétaire Tomy Winata, l’un des hommes d’affaires le plus connu du pays, affirme qu’il souhaite un développement écologique qui valorisera les traditions et la culture balinaises, et préservera la faune et la flore. Face à la contestation émergente, il a renommé le projet « réclamation » en « revitalisation » – une revitalisation de l’écosystème à travers la création d’une multitude d’îles artificielles dans la baie de Benoa.

La lutte contre ce projet est conduite de manière très différente de celle de 1993. De nouvelles formes de résistance sont mises en place, et la lutte n’est plus exclusivement étudiante mais menée par des ONG écologiques et soutenue par l’opinion publique. Les sentiments religieux sont relégués au second plan, derrière les problématiques environnementales et anticapitalistes, les arguments juridiques et l’implication des communautés locales. Ainsi, par l’intermédiaire des réseaux sociaux et d’Internet, la lutte implique un public plus large et dépasse largement les cercles intellectuels de Tanah Lot en faisant ainsi partie de la culture de lutte globale décrite précédemment – un privilège donné uniquement aux endroits connectés à Internet de façon intensive comme c’est le cas à Bali. La culture a toujours été utilisée comme une forme de résistance à Bali. Dans la lignée de cette tradition, la culture et l’art sont maintenant utilisées comme des armes contre les intrus et les politiques. 


La culture a toujours été utilisée comme une forme de résistance à Bali.

Le principal acteur du mouvement de contestation et de ses stratégies médiatiques est le Balinese Forum Against Reclamation (ForBali), fondé en 2013. Il s’agit d’une alliance entre étudiants, ONG, musiciens, artistes, citoyens et représentants de villages. Un de ses membres confie qu’ils en ont eu assez de la passivité des Balinais, de l’apolitisme et de la politique menée par le gouvernement. Ils voulaient ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire de la résistance de Bali. Le coordinateur du forum, Gendo Suardana, est un avocat balinais déterminé et ancien responsable de WALHI Bali qui s’appelle lui-même Che Gendovara. Cela reflète la tendance du mouvement à utiliser des symboles mondialement connus de la lutte anti-impérialiste, tel que Che Guevara.

Objectifs et stratégies

Le principal objectif du mouvement est de forcer le gouvernement indonésien à annuler ce décret. Parmi ses slogans :

« Tolak Reklamasi Berkedok Revitalisasi Teluk Benoa » (Non à l’accaparement qui se cache derrière le terme ‘aménagement’ de la baie)
« Batalkan Perpres N° 51 Tahun 2014 » (Retrait du Décret N° 51/2014).

Les médias et l’art contribuent à créer une identité commune qui va bien au-delà, mais qui n’exclut pas des marqueurs culturels spécifiques comme la religion. ForBali fait appel aux réseaux sociaux tels Twitter, Facebook, Instagram et Youtube, utilisés et relayés par les individus du monde entier intéressés par Bali ou, de façon plus générale, par les causes ayant trait à l’injustice sociale et à l’environnement. Des t-shirts arborant les divers slogans sont vendus ou donnés aux opposants à Bali et dans d’autres régions du monde concernées par les accaparements de terres. Le mouvement bénéficie également d’un hymne officiel et de posters à l’effigie de Alit Ambara – un artiste balinais sont le travail de design est principalement mis au profit de la lutte pour les droits de l’homme. Tout ceci passe par des canaux nouveaux ou traditionnels et renforce la portée mondiale de cette lutte.

Le mouvement utilise des plateformes dédiées aux pétitions en ligne comme celle qui demande le retrait du Décret présidentiel N° 51/2014 sur change.org. Il envoie également des lettres aux institutions locales, régionales et nationales, mais aussi à l’investisseur et au grand public de façon plus générale via les réseaux sociaux. Des images et des rapports sur l’étendue de la lutte sont diffusés à Bali et à Jakarta, Washington, Melbourne ou Hambourg. Les membres du mouvement ont l’habitude de se retrouver à Taman Baca, un espace dédié à la littérature alternative, et attirent un public de plus en plus large grâce à des processions, des manifestations ou des concerts, ce qui facilite l’ancrage local en parallèle du combat à l’échelle mondiale. La combinaison de médias « vieux » et « jeunes », mais aussi de « tradition » et de « modernité », permet à ce movement de perdurer et de toucher non seulement les jeunes connectés mais aussi des figures religieuses traditionnelles ou des responsables locaux. Le nombre croissant de followers de ForBali, par exemple, et ses activités à Bali, ont permis au mouvement de passer d’une poignée de personnes engagées en 2013 à plusieurs milliers en 2016.

Le caractère sacré de certains lieux de la baie de Benoa renforce le sentiment de violation de l’identité religieuse hindoue et des figures passées qui ont protégé Bali.

ForBali organise ses propres manifestations, mais profite également des parades religieuses et traditionnelles, comme la procession Ogoh-Ogoh la nuit précédant le nouvel an lunaire, pour déployer ses bannières. Des groupes de musique balinais comme Superman is Dead (SID), Navicula ou Eco Defender joignent leurs voix à la lutte en cours. Ils ont également sorti un album commun, organisent des concerts et chantent l’hymne du mouvement. « La musique est leur arme » comme l’affirme le manager de SID. 



Des références explicites à la mythologie et à l’histoire de Bali font partie intégrante des performances visuelles de ForBali et des réflexions de certains activistes. Puputan, le spectaculaire suicide collectif au début du siècle, est régulièrement considéré comme le geste de résistance le plus fort. La lutte actuelle est perçue comme la suite de ceci, dirigée contre une nouvelle forme de colonisation via le capitalisme mondial et la destruction de l’environnement, en train de détruire l’équilibre entre humains, nature et divinités propre à Bali. Le caractère sacré de certains lieux de la baie de Benoa renforce le sentiment de violation de l’identité religieuse hindoue et des figures passées qui ont protégé Bali.

La population balinaise reste divisée sur la question de ce projet immobilier mais le mouvement Tolak Reklamasi prend de plus en plus d’ampleur.

La population balinaise reste divisée sur la question de ce projet immobilier mais le mouvement Tolak Reklamasi prend de plus en plus d’ampleur. Les soutiens émanant de Bali, Java, Australie, Europe et Etats-Unis sont postés, twittés, et diffusés par des papiers lus dans les conseils de villages, des affiches et des articles de journaux. Mais les opposants à ce mouvement ne faiblit pas et utilise également le même genre de médias. Des panneaux d’affichage sont attaqués par les opposants à Tolak Reklamasi en guise d’intimidation. Fin 2015 les activistes de ForBali ont finalement vu leur participation au festival des écrivains et des lecteurs de Ubud annulée. En 2016 la police a demandé à ceux qui participaient à la procession Ogoh-Ogoh et qui étaient en possession d’affiches et de panneaux en faveur de Tolak Reklamasi de les cacher pour ne pas atteindre à l’ordre public. Le mouvement a approché à plusieurs reprises le président Jokowi, mais attendent toujours que le président se prononce en faveur de leur combat. Néanmoins, la longévité du mouvement constitue un signe positif de changements importants et, de façon plus générale, de succès dans la culture de la lutte indonésienne.

Quelques repères historiques qui mettent la contestation en perspective

Décembre 2011 : une autoroute est construite à travers la baie de Benoa dans le cadre du plan gouvernemental Master Plan for Acceleration of the Development of the Indonesian Economy (MP3EI) malgré le fait que la baie fasse partie d’une zone à protéger (Décret présidentiel No. 45/2011).
Septembre 2012 : TWBI demande à l’Université Udayana de réaliser une étude de faisabilité et une étude d’impact environnemental du projet dans la baie de Benoa.
Décembre 2012 : Sans attendre les résultats de cette étude le gouverneur de Bali apporte son soutien au projet immobilier dans la baie de Benoa par l’intermédiaire d’une lettre non-révélée au grand public.
Juin 2013 : La star de football Ronaldo est invitée par TWBI à devenir l’ambassadeur mondial de l’écosystème de Bali.
Septembre 2013 : L’étude de faisabilité dit « Non » au projet.
Mai 2014 : Un décret présidentiel transforme le statut de la zone de « conservation » de la baie de Benoa en « cultivation » qui fixe à un maximum de 700 hectares l’accaparement de terrain pour ce projet (Décret présidentiel No. 51/2014).


Traduction : François Vézier
Source Birgit Bräuchler* / Inside Indonesia Punkrock and global protest culture
Photo (Punk Menolak Reklamasi) : Birgit Bräuchler

* Birgit Bräuchler (birgit.braeuchler@monash.edu) est chercheuse et maître de conférences en anthropologie à l’école des sciences sociales de l’université Monash. 


Print Friendly

Tagged ,

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.