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À Singapour, toutes les mères ne sont pas égales

Maternite_Singapour

Inégalités et privations subsistent pour les mères seules, tant célibataires que divorcées.

La Fête des Mères a une signification particulière cette année. Elle arrive peu après l’annonce de l’octroi de congés de maternité identiques et d’une prime de 2 000 € au titre du Compte de développement de l’enfant à toutes les nouvelles mères d’enfants singapouriens, indépendamment de leur situation de famille.
Lors de cette annonce, le ministre du Développement social et de la famille a parlé de soutenir les « efforts des mères célibataires pour s’occuper de leurs enfants » et de son intention de « réduire les inégalités auxquelles peuvent être confrontés leurs enfants à la naissance. » Ne pas être mariée ne diminue pas la valeur de la relation de la mère à son enfant ou l’urgence des besoins matériels de la famille.
Mais des inégalités et privations subsistent pour les mères seules, tant célibataires que divorcées. Si notre société veut vraiment traiter les enfants de la même façon et aider les mères, nous devons aller plus loin que l’allègement du poids des soins au nourrisson et considérer d’autres freins structurels à leur bien-être.

Légitimité de l’enfant

En premier lieu, on pourrait supprimer la notion légale d’ « illégitimité » qui vient du droit coutumier britannique et que le Professeur Leong Wai Kum, expert juridique en droit de la famille, décrivait comme « mûre pour l’abolition » en 2011. Un enfant n’est « légitime » que si ses parents étaient valablement mariés à sa naissance. Un enfant « illégitime » est avant tout désavantagé au niveau de la succession : il n’a aucun droit au titre de la loi sur l’héritage (Dispositions sur la famille) et est exclu de la définition d’« enfant » dans la loi sur les successions ab intestat. Il ne peut ainsi rien réclamer si son père meurt sans avoir fait de testament et n’obtient la succession ab intestat de sa mère que si elle n’a pas d’autres enfants « légitimes. »

Un enfant n’est « légitime » que si ses parents étaient valablement mariés à sa naissance.

Bien que les changements de statut aient réduit son emprise au fil du temps, l’« illégitimité » est d’importance pour cibler directement les enfants en leur attribuant un statut inférieur du fait des circonstances à leur naissance. C’est aux antipodes de l’engagement du gouvernement à assurer l’égalité des chances pour tous. Cela produit aussi de drôles de résultats comme dans le cas de cette mère non mariée avec laquelle a travaillé l’Association des femmes pour l’action et la recherche (AWARE). Cette femme essaie d’adopter légalement son propre fils biologique pour obtenir une reconnaissance et une assistance plus formelles – afin que la paperasserie confère au lien mère-enfant la légitimité qui, apparemment, n’a pas résulté de la grossesse, de la naissance et des années de soins.

Un second domaine de réforme est le logement. L’année dernière, l’ONG AWARE a mené des entretiens approfondis avec plus de 50 mères seules (célibataires et divorcées) et plus 20 enfants de mères seules. À maintes reprises, la difficulté de trouver et de garder un logement est apparue comme un obstacle majeur à l’amélioration de leur bien-être et de leur stabilité socio-économique.

Il est plus difficile pour les mères non mariées d’accéder à un logement abordable car, en tant que célibataires, elles ne peuvent acheter des appartements HLM que lorsqu’elles atteignent 35 ans.

Le casse-tête de l’accès au logement

Il est plus difficile pour les mères non mariées d’accéder à un logement abordable car, en tant que célibataires, elles ne peuvent acheter des appartements HLM que lorsqu’elles atteignent 35 ans. Si elles ne peuvent se permettre un appartement sur le marché de la revente et ont besoin d’un HLM subventionné, elles n’ont droit qu’aux deux pièces dans les quartiers nouveaux [loin du centre], ce qui peut ne pas convenir à leur famille. À l’inverse, leurs consœurs mariées, qui peuvent avoir un double revenu, peuvent acheter des appartements subventionnés HLM plus grands dans les quartiers de leur choix.

S’il est possible que d’autres membres de la famille permettent à ces mères et à leurs enfants de partager l’espace physique, un traitement méprisant et générateur de culpabilité peut créer un environnement hostile. Les pressions financières liées au logement laissent également moins de ressources pour la vie familiale et le bien-être de l’enfant. Pour ce qui concerne le logement, il vaudrait mieux reconnaitre au parent non marié et à son enfant le statut de « cellule familial ».

La maternité a joué un rôle dans l’appauvrissement de ces femmes : beaucoup avaient quitté leur travail durant leur mariage pour prendre soin de leur famille, réduisant leurs économies et leur capacité d’insertion professionnelle.

Bien que les mères divorcées et leurs enfants puissent constituer cette “cellule familiale”, ils n’en sont pas moins confrontés à d’importantes difficultés au niveau du logement. Un bon nombre de nos interlocutrices ont vendu leur appartement matrimonial à cause du divorce, ce qui leur a laissé peu d’argent en raison de l’hypothèque et des autres frais légaux restants, et ont été ensuite soumises à une période d’exclusion de 30 mois pendant laquelle elles ne pouvaient pas louer directement dans un HLM. En outre, comme beaucoup gagnaient plus de 1 000 € (le plafond de revenus pour louer un HLM) mais ne pouvaient s’offrir une maison, leurs options étaient très limitées. Obligées de louer sur le marché libre, où les loyers par pièce peuvent être supérieurs de plusieurs multiples à ceux des HLM, leurs ressources – quel qu’ait été leur niveau – ont rapidement fondu. Traverser ces difficultés en a appauvri certaines qui, initialement, étaient aisées.

Seul recours : interpeller son député

Une société qui attache de la valeur à ceux qui prennent soin des autres devrait trouver cela gênant. La maternité a joué un rôle dans l’appauvrissement de ces femmes : beaucoup avaient quitté leur travail durant leur mariage pour prendre soin de leur famille, réduisant leurs économies et leur capacité d’insertion professionnelle. Certaines, dont les revenus se situent juste en dessous du seuil de subvention, hésitaient à gagner plus car dépasser le plafond de ressources pouvait menacer leur accès au logement et les revenus supplémentaires éventuels n’étaient pas été assez élevés pour compenser. Mais subvenir aux besoins de leur famille sur la base d’un revenu familial de 1 000 € a été un combat.

La situation de ces familles ne sera pas réglée par le prochain programme Fresh Start Housing [Logement pour un nouveau départ] qui vise à faciliter l’acquisition d’un logement pour ceux qui avaient été auparavant propriétaires de leur résidence et qui ont des enfants. Elles ont plutôt besoin d’un accès plus direct au logement locatif après la rupture de leur mariage, grâce par exemple à la levée de la période d’exclusion de 30 mois et l’augmentation du plafond de ressources. Comme pour les mères non mariées, partager l’espace avec d’autres parents est souvent une solution inadaptée.

Les mères seules peuvent faire appel aux parlementaires mais tout le monde n’a pas la confiance et l’énergie pour traverser ce processus qui prend du temps, pour les individus comme pour les députés. En outre, tous les recours aux députés n’aboutissent pas et l’incertitude du résultat est très stressante. Dans un cas, une organisation caritative bénévole assistant une mère seule a dû l’accompagner pour plaider haut et fort sa cause dans les locaux de l’organisme HLM avant qu’elle puisse louer un appartement. Si les règles étaient modifiées pour assurer clairement des résultats positifs pour plus de familles monoparentales, peu de cas atteindraient ce procédé arbitraire.

Étant moi-même mère, pour la Fête des Mères, je ne veux pas des gâteaux ou des manucures colportées par les publicitaires chaque année à cette époque. À la place, je veux que soit donné au dur travail de mère la valeur et la dignité qu’il mérite par une société qui s’efforce de satisfaire les besoins de tous les enfants et leurs mères, quelle que soit leur situation de famille.

Traduction : Édith Disdet
Source : Jolene Tan* / Online Citizen Recognise and support all mothers equally
Photo : DR/ TOC

* L’auteure est Responsable Principale des Programmes et Communications chez AWARE.

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