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Récit : l’Isaan dans les années 1960 (2)

Isaan_Maha_Sarakham_ 1960

AlterAsia traduit un essai publié par The Isaan Record, écrit par Kermit Krueger, volontaire du Peace Corps, qui a travaillé à l’université de Maha Sarakham pour former les enseignants, entre 1963 et 1965. Le récit de sa vie comme professeur étranger est publié en trois parties. Voici la seconde partie précédée de quelques mots d’introduction par l’auteur. Vous pouvez lire la première ici.

À vrai dire, la plupart d’entre eux portent des t-shirts et des shorts de sport et ne s’embarrassent pas de selles. Bien que je ne fusse et ne sois pas un fan de poneys, je sais en revanche que le protocole des courses exige que l’on ouvre ces dernières par une fanfare de trompettes. Elle alerte les parieurs que le temps presse, et que dans quelques minutes, les chevaux, et leurs jockeys élégamment vêtus de couleurs vives, seront conduits chacun dans leur boxe. Une fois qu’ils sont en place, les guichets de pari ferment, le silence se fait, le coup d’envoi est lancé.

Les jockeys et leurs casaques de soie

Mais comme le turf de Maha Sarakham n’était pas aussi splendide que les plus grands hippodromes du monde cherchent à l’être, quelques agréments faisaient défaut : les trompettes annonciatrices de la course à venir, par exemple. À la place, entraîneurs et garçons d’écurie menaient silencieusement les chevaux et leurs jockeys sur la piste. Il n’y avait nul besoin de boîtes de départ. Un bâton et une ligne invisible suffisaient amplement. Les entraîneurs (ou garçons d’écurie) conduisaient chaque cheval et son jockey à leur place, puis les faisaient tourner en petits cercles jusqu’à qu’ils soient presque alignés, c’est-à-dire orientés plus ou moins vers la même direction. Une fois les entraîneurs/garçons d’écurie partis, un juge tintait une assez large cloche depuis la tribune principale. Les guichets de pari fermaient alors, bien que l’on pût se demander comment ils parvenaient à entendre le tintement dans tout ce vacarme — avec l’inlassable clameur des vendeurs à la criée !

Un raisonnable sceptique demanderait en toute sagesse : « N’y avait-il pas beaucoup de faux départs ? Après tout, cela ressemble à un système plutôt primitif ! » Je suis heureux de répondre : « Non. Il n’y a pas eu un seul faux départ au cours de tous ces après-midi de courses ! En outre, pourquoi ergoter sur des choses telles qu’un magnifique étalon mal aligné ? Seule compte la course. Ce n’est qu’un jeu. Peu importent les petits détails ! »

Pendant ce temps, dans les tribunes, seule comptait la conversation, non la course. On partageait, sondait les rumeurs politiques et sociales et, sans l’ombre d’un doute, les résolutions prévues. Au bord de la piste en revanche, au milieu d’une foule irrégulière, les uns mangeant, d’autres se poussant pour avoir une meilleure vue, régnait une grande confusion mêlée d’excitation, centrée sur la course. Si vous cherchiez une vue imprenable et complètement dégagée, l’hippodrome de Maha Sarakham avait une particularité unique, réservée à un très petit nombre de vrais passionnés.

Vue du cockpit

Oui, vous avez bien lu. Le sujet de ce récit est le suivant : la vue depuis le cockpit situé au milieu de l’hippodrome de Maha Sarakham. À ma connaissance aucun autre champ de courses du monde n’eut un jour l’opportunité ou la témérité d’accepter cette innovation. Comment et pourquoi les fans de courses du turf de Maha Sarakham profitent-ils d’une chose si merveilleuse ? Laissez-moi vous expliquer.

Il y a bien longtemps (pendant la Seconde Guerre mondiale), la Thaïlande était gouvernée par une puissance étrangère : l’Empire du Japon. L’armée japonaise considérait comme stratégique — que seuls auraient pu manquer des imbéciles — cette partie du pays nommée l’Isaan et appelée « Nord-est » par le reste du monde. D’obscurs sites — dans lesquels aucun patriote Thaï combattant pour la résistance n’aurait songé à se cacher — furent identifiés. Maha Sarakham était un de ces endroits. Les terres environnantes étaient plates, très plates. Aucune route n’arrivait ni ne partait de là. Le chemin de fer était à 80 kilomètres. Pouvaient-ils trouver un lieu plus digne d’être défendu ? Difficilement ! Alors à la lisière de ce qui était à ce moment-là une capitale provinciale paisible et isolée, l’armée japonaise construisit une piste d’atterrissage destinée au ravitaillement de ses forces. Les militaires construisirent des pistes d’atterrissage similaires dans d’autres sites de l’Isaan, mais jamais un avion ne se posa sur l’une d’elles avant la chute de l’Empire japonais et la fin de la guerre. Cela dit tout le monde savait que d’une manière ou d’une autre, un jour, quelqu’un pourrait avoir besoin de tels sites. À Maha Sarakham, au moins, la piste d’atterrissage et le paysage alentour furent protégés des mauvaises herbes et ne servirent à rien. Jusqu’à ce qu’un individu entreprenant conclût qu’il était possible d’avoir un champ de courses entourant la piste d’atterrissage sans la détruire. Et voilà : l’hippodrome de Maha Sarakham ! C’est ce qu’on appelle en Occident : une utilisation efficace du territoire.

À l’insu des adeptes de courses et des politiciens locaux, les pistes édifiées par les Japonais devinrent cependant une donnée sur les cartes de l’US Air Force, à l’usage de leurs pilotes amenés à être dans le coin. Naturellement, nos aviateurs ne volaient pas depuis ou vers la Thaïlande afin de bombarder la piste Hô Chi Minh non plus que d’autres zones à proximité, au Laos et au Cambodge. Pourquoi avaient-ils alors besoin de cartes et de pistes ? Au milieu des années 1960, les vols commerciaux étaient encore presque inconnus en Thaïlande, à l’exception de Bangkok, Chiang Mai et quelques villes du sud. Quelques Australiens près de Khon Kaen avaient reconstruit la piste d’atterrissage afin de l’utiliser mais, bien que l’armée américaine ne soit pas en Thaïlande, elle ne pouvait pas utiliser cette piste de peur que sa non-présence ne fût révélée au monde. La piste de Khon Kaen ne figurait pas sur les cartes de l’US Air Force à titre de site d’atterrissage en cas d’urgence, mais il y avait, au su de tous, une piste toute proche et en parfait état, à Maha Sarakham ! Laquelle se trouvait par conséquent sur toutes les cartes de l’US Air Force.

En août 1963, un mois avant mon arrivée à Maha Sarakham, un avion-cargo de l’US Air Force, petit mais perdu ou en détresse, chercha un site d’atterrissage d’urgence, et choisit la piste de la ville. Hélas, celle-ci depuis longtemps inutilisée, amollie par deux décennies de négligence et de saisons des pluies, enveloppa l’avion à son atterrissage, lequel s’enlisa ainsi dans un bourbier liant solidement l’appareil et la terre. « Vous pourrez garder notre avion ! » déclara généreusement l’US Air Force à la Force aérienne royale thaïlandaise (FART), « aussitôt que nous en aurons retiré nos choses secrètes. » « Il s’est écrasé », répondit sûrement la FART.

« Il n’est pas en bon état. Pourquoi le voudrait-on ? En plus, ni vous ni l’avion ne se trouvent dans ce pays ! Emmenez-les ailleurs, vos affaires secrètes et le reste ! »

Ah… la vue depuis le cockpit de cet ex-avion ruiné, voué à ne plus jamais s’envoler. Malgré tout, les sièges du cockpit étaient en nombre très limité. Seul(s) un ou deux individus chanceux pouvaient partager cette vue panoramique. Si vous regardez attentivement [la photo illustrant l’article], il y a une belle vue de la course en cours. Que se passe-t-il si un cheval a déjà plusieurs longueurs d’avance ? Il est trop tôt pour le dire ; même ceux qui sont loin derrière ont des chances de gagner. Questionnez n’importe quelle personne suivant de près les chevaux à propos de leurs aptitudes ! Il y a toujours une possibilité pour que n’importe quel étalon l’emporte par un accès d’énergie. La chance fait partie intégrante de la course, autant que le talent. Bien sûr, les parieurs avisés choisissent leur cheval en fonction de ce qu’ils estiment être un talent inattaquable. Mais ils prennent toujours la chance au sérieux.

N’était-ce pas réellement providentiel que l’avion de l’US Air Force s’écrase sans entraver les extraordinaires courses de l’hippodrome de Maha Sarakham, augmentant même le plaisir des fans ? Ah ! Mais nous ne devons pas oublier les mystérieuses négociations autour de ce pauvre avion…

Quoi qu’il en soit, avant que vous ne lisiez la troisième partie de cet essai, qui peut-être vous amènera par chance à la conclusion du récit, je dois vous informer que la prochaine sous-partie comporte une diatribe, ainsi qu’une preuve qui légitime la diatribe, et une explication du sens de cette preuve. Évidemment, si vous êtes pressé de connaître la fin de l’essai, sautez cette partie et allez directement au moment où nous parlerons des coupes de cheveux — oui, des coupes de cheveux ! Cela dit, la diatribe vaut le détour puisqu’elle est essentielle à la contextualisation politique de cette histoire. Les coupes de cheveux peuvent attendre.

Diatribe, preuve et explication du Bong Fai

À l’époque dont je parle, l’US Air Force n’était pas en Thaïlande, non plus que notre armée ou notre flotte ! Il suffit de demander au département d’État ou de la Défense. Peu importe la présence de l’US Air Force près de l’aéroport Don Muang de Bangkok. Nous n’avions ni bases, ni forts, ni ports à l’ouest du Vietnam ! Nos troupes ne sont venues en Thaïlande qu’à des fins récréatives.

Il demeure donc mystérieux que les avions de l’US Air Force et de la CIA aient pu voler à l’est et bombarder presque chaque jour la piste Hô Chi Minh ainsi que d’autres cibles. Les avions chargés de bombes de l’US Air Force en direction du Laos et du nord du Vietnam volaient si bas qu’on les voyait depuis la terre. De retour vers l’ouest, libérés de leurs lourdes charges, ils volaient si haut qu’ils ne pouvaient pas du tout être aperçus. Les vols étaient si fréquents que les villageois proches de Maha Sarakham ont confectionné des répliques des appareils qu’ils voyaient dans le ciel afin de mieux rivaliser avec les autres, espéraient-ils, au cours de leur festival annuel, le Bong Fai [fête des fusées], qui se tient en l’honneur de Tan, le dieu des pluies.

L’avion-cargo qui s’est crashé avant mon arrivée ressemblait plus à un avion de la CIA de retour d’une mission de ravitaillement des forces alliées du Laos (naturellement, la CIA était encore moins en Thaïlande que l’armée américaine et ses équipements). De tels avions s’écrasent, mais des jets trimballant des bombes semblent invincibles, assez pour impressionner Tan. À ce que je sache, le gouvernement américain, cinquante ans plus tard, refuse toujours de reconnaître sa présence militaire en Thaïlande au début des années 1960. Les villageois le savent bien cependant. Mais : peu importe ! (« mai pen rai » en Thaï ou « Baw pen yang » en Lao).

Traduction : Amandine Le Goff
Source (The Isaan Record / Kermit Krueger) : Isaan in the 1960’s – Part two
Photo : Kermit Krueger / The Isaan Record

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