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Cambodge : Une victime du trafic humain témoigne

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Longdy Chhap a passé une partie de son enfance à mendier en Thaïlande. Aujourd’hui âgé de 27 ans, le jeune cambodgien triomphe de son passé en aidant les autres. Il témoignait lors d’un débat sur la lutte contre le trafic d’enfants et l’esclavage, organisé par la Fondation Thomson Reuters.

À 5 ans, la polio a ravagé le corps de Longdy Chhap, le confinant à un fauteuil roulant pour jouer dans les rues de son village non loin de la ville frontière miteuse de Poipet au Cambodge.

Selon ses dires, sa famille s’est appauvrie à cause de lui. Alors, lorsqu’une entremetteuse est passée dans le voisinage et a proposé aux enfants difficiles ou handicapés de gagner de l’argent facilement en faisant la manche de l’autre côté de la frontière en Thaïlande, pour Longdy, le choix a été vite fait. À cette époque, il devait avoir 8 ans.

Tenant sa main contre une oreille, il raconte qu’il a entendu une voix lui dire : « un enfant handicapé rend une famille pauvre ». Dans l’autre oreille, il a entendu la voix de l’entremetteuse lui murmurer : « tu gagneras de l’argent pour aider ta famille ».

Et c’est comme ça que Longdy est devenu un de ces enfants mendiants, victimes du trafic d’êtres humains entre le Cambodge et la Thaïlande. On en dénombre au moins 1000 dans les rues de Thaïlande. D’après le Mirror Foundation, une œuvre de charité thaïe dont le rôle est de sensibiliser la population au problème du trafic d’enfants, la plupart de ces enfants viennent du Cambodge. Chaque année, cette fondation en sauve une cinquantaine.

Une voix me disait « un handicapé appauvrit sa famille », pendant que l’entremetteuse me disait « tu auras de l’argent pour aider ta famille».

Les enfants comme Longdy mendient sur les passerelles ou dans les rues commerçantes très fréquentées de Bangkok ou d’autres villes du pays. Longdy y a passé des années, assis sur les trottoirs à faire la manche. Il a même appris à connaître le système policier et lorsque sa famille lui manquait de trop, il se laissait arrêter pour être reconduit chez lui.

Aujourd’hui âgé de 27 ans, il raconte son histoire lors d’un débat au Trust Forum Asia, un événement organisé fin avril à Singapour par la Fondation Thomson Reuters, dont le thème portait sur la lutte contre le trafic d’enfants et l’esclavage.

« Ce n’est pas mon monde »

À Poipet, Longdy aidait ses parents qui tenaient un magasin de nouilles et de rouleaux de printemps. Il se levait à 3 heures du matin pour découper les légumes et la viande avec ses 4 frères et sœurs tandis que leur mère cuisinait.

Pendant la saison des pluies, les roues de son fauteuil s’enfonçaient dans la boue des rues du village. Il restait donc chez lui à regarder les autres enfants partir vers l’école. Son père lui demanda un jour s’il voulait les accompagner. Dans cet hôtel singapourien, ses béquilles à ses côtés, Longdy se souvient :

Embarqué dans une voiture avec d’autres enfants, recouverts d’une bâche et envoyés clandestinement en Thaïlande.

« J’en avais vraiment envie, mais je les regardais jouer sur leurs deux jambes et je me disais: non, ce n’est pas mon monde »

Quand l’entremetteuse a débarqué chez lui, elle lui a fait plein de promesses :

« Tu t’assieds et tu demandes, et les Thaïlandais te donneront de l’argent ».

C’est comme ça qu’un jour, il a été embarqué dans une voiture avec d’autres enfants, recouverts d’une bâche et envoyés clandestinement en Thaïlande. Lorsque les trafiquants sont arrivés près du poste frontière, les enfants sont sortis de la voiture et ont marché à travers la jungle, l’un d’eux poussant Longdy dans son fauteuil. Une fois la frontière passée, la voiture les a récupérés et le voyage s’est poursuivi.

Les premières semaines, les enfants étaient bien nourris et pouvaient regarder la télévision à leur guise – un vrai cadeau pour Longdy puisque dans son village, il n’y avait qu’un seul poste de télévision qu’il pouvait regarder en échange de quelques bières de mauvaise qualité au propriétaire.

L’entremetteuse lui disait qu’elle envoyait ses gains à sa famille mais sa mère ne recevait qu’à peine un tiers du salaire.

Mais ensuite, les enfants ont commencé à mendier pendant de longues journées. On les déposait en ville à 5 heures du matin et on les récupérait à 6 heures du soir, leur interdisant de se déplacer pendant la journée. Si Longdy ne ramenait pas assez d’argent, on ne lui donnait pas à manger. L’entremetteuse lui disait qu’elle envoyait ses gains à sa famille mais sa mère ne recevait qu’à peine un tiers du salaire.

Changement radical

La dernière fois qu’il a été retiré de la rue, Longdy a été emmené vers un foyer géré par l’Organisation Internationale pour la Migration à Battambang, une ville cambodgienne située au sud-est de Poipet, suffisamment éloignée pour le tenir hors de la rue.

Après 3 ans, alors âgé de 13 ans, il a déménagé vers un autre foyer à Phnom Penh, Hagar International, une organisation d’aide humanitaire. Il raconte qu’il frappait les autres enfants, entrait dans des rages folles détruisant téléviseur, ventilateurs électriques ou chaises. D’une voix douce, Longdy reconnaît que c’est grâce à eux qu’il a changé :

« Certains membres du personnel me détestaient vraiment à cause de mon comportement. Aujourd’hui ces personnes me disent que j’ai bien changé. Avec Hagar, je suis devenu quelqu’un d’autre ».

Au début, il ne voulait pas voir de conseiller, mais après que celui-ci l’amadoue avec des bonbons, des gâteaux et du Coca Cola, leurs relations se sont améliorées. Il s’est ouvert et la vie est devenue meilleure.

Il aidait le personnel d’Hagar au bureau et il est ensuite devenu mentor pour le programme d’aide aux garçons. Quand il a terminé l’école à 23 ans, il a décidé de poursuivre ses études. Il est à présent à mi-parcours pour l’obtention d’un diplôme en psychologie grâce à une bourse à l’Université Royale de Phnom Penh. Il étudie également l’anglais.

Pendant son temps libre, il est conseiller volontaire pour l’association Flame, une organisation locale qui aide les enfants des bidonvilles.

Il espère obtenir un master, voire un doctorat afin d’aider les enfants comme lui à guérir de leurs traumatismes :

« Je veux partager mon savoir, mon expérience. Je ne me sous-estime plus. Certaines personnes peuvent me regarder et se moquer de moi, mais ça m’est égal. Je sais ce que j’ai à faire. Je connais mon passé : j’étais un mendiant. Mais maintenant, je suis un conseiller ».

Traduction : Roxane Cordisco
Source : Alisa Tang / Fondation Thomson Reuters Interview : Former Cambodian child beggar triumphs over trafficked past to help others
Photo : Alisa Tang / Fondation Thomson Reuters

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