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Cambodge : la liberté de la presse anglophone masque la censure locale

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La relative liberté dont disposent actuellement les médias étrangers est devenue l’alibi des responsables politiques face aux questions de la presse anglophone sur l’oppression de l’opposition.

En avril dernier, alors que 53 députés d’opposition sollicitaient l’intervention du roi Norodom Sihamoni pour mettre fin à l’aggravation des répressions politiques dans le pays, la réponse de Sok Eysan, le porte-parole du Parti du peuple cambodgien (CPP) au pouvoir, a été cinglante :

“J’attends de voir si The Cambodia Daily va enquêter sur ce sujet. S’il ne le fait pas, c’est que ces accusations sont fausses”.

L’affaire a commencé trois jours après que Om Yentieng, président de l’Anti-Corruption Unit (ACU), ne profite également des journaux anglophones pour répondre aux critiques des députés de l’opposition. Lors d’une conférence de presse, il s’est exprimé à propos du paysage audiovisuel, rappelant des années de tolérance :

The Cambodia Daily n’insulte pas gratuitement. Ses critiques sont argumentées. C’est du haut-de-gamme, pas du petit calibre.
“Croyez vous donc que cela aurait pu durer aussi longtemps sans un état de droit? Il y a nombreuses années que vous vous opposez, maintenant”.

Cet argument est devenu l’alibi des responsables politiques face aux questions de la presse anglophone sur l’oppression de l’opposition.

L’absence de critiques du parti au pouvoir est due au fait que peu de monde lit les journaux.

Selon Moen Chhean Nariddh, directeur de l’Institut cambodgien pour l’étude des médias, la presse anglophone échappe aux atteintes du pouvoir car peu de monde lit ces journaux :

“Pour avoir longtemps travaillé pour le Phnom Penh Post et écrit de nombreux articles pour The Cambodia Daily, je crois que [l’absence de l’absence de critiques officielles] s’explique par la moindre audience [des médias anglophones] comparativement aux médias cambodgiens. La plupart des reportages ou des articles de ces journaux n’ont pas le même impact sur l’opinion publique que la presse locale ou la télévision. La télévision reste la principale source d’informations.”

La TV, principal vecteur d’informations

Au coeur d’une population de plus de 15 millions d’habitants, on évalue les tirages de quotidiens anglophones à quelques milliers seulement alors que plusieurs études confirment que la télévision reste le principal vecteur d’informations.

Suivant une enquête conduite par Asia Foundation en 2014 portant sur l’évolution des habitudes de consommation des médias, 54% des personnes interrogées ont désigné la télévision comme leur principale source d’information, suivie par la radio à 27%, le bouche à oreille 10%, internet 8% et les journaux… proches de 0%.

Pendant des années, les partis d’opposition ont été privés de couverture médiatique ou représentés comme des criminels.

En conséquence, le gouvernement a maintenu son pouvoir sur le marché télévisuel. Pendant des années, les partis d’opposition ont été privés de couverture médiatique ou représentés comme des criminels. Deux semaines avant les élections nationales de juillet 2013, quand des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues afin d’accueillir triomphalement Sam Rainsy, de retour après quatre années d’un exil volontaire, ce rassemblement a été considéré comme le plus important de l’opposition depuis ces vingt dernières années.

Les chaînes de télévision cambodgiennes sont cependant restées muettes.

À l’époque, Ma Yarith, le nouveau directeur de l’information de la Chaîne Apsara TV avait déclaré à ce sujet :

“Toutes les informations ne sont pas propices à la diffusion”.

Le chef des informations de la chaine TV3 Yen Sovey expliquait de son côté :

“Notre émission est sous la direction du Premier ministre Hun Sen. Nous ne voulons pas avoir de problèmes.”

En 2013, alors que l’émergence des médias sociaux a boosté le nombre de voix de l’opposition, le CNRP (Cambodia national rescue party), Sam Rainsy a reconnu en septembre dernier la suprématie des chaînes de télévision comme outil de communication :

“Le public de facebook est jeune, mobile mais aussi plus instruit. La télé s’adresse au grand public, aux personnes âgées et à la population rurale. Il s’agit de personnes plus traditionnelles et conservatrices. Mais nous devons aussi les convaincre.”

En dépit d’un accord post-électoral signé entre le CPP et le CNRP, la mise à disposition d’une licence d’exploitation pour la première chaîne TV d’opposition nationale n’a pas été réalisée. L’antenne n’a pas été installée sous prétexte qu’elle pouvait causer des problèmes de santé aux résidents de la ville de Takhman.

Mam Sonando, le populaire propriétaire d’une station radio, s’est également vu plusieurs fois refuser ses autorisation d’émettre en télévision. En 2014, il a même organisé une manifestation, violemment réprimée par les gardes de sécurité de l’État.

Selon M. Chhean Nariddh au cours des dernières années, les stations qui sont dans la ligne du parti au pouvoir ont néanmoins doucement vers une couverture plus objective, justifiée par la volonté de récupérer l’audience qui part vers les médias sociaux :

“Auparavant, la télévision ne parlait jamais de faits comme l’exploitation illégale des forêts, la corruption des fonctionnaires et du gouvernement. Mais elle reste tout de même timide et pro-gouvernementale, afin de ne pas mettre en difficulté les hauts fonctionnaires de l’État.”

Cette position tranchée en faveur des hauts responsables n’est pas partagée par RFA (Radio Free Asia) et VOA (Voice of America), qui ont ont longtemps été les deux seuls médias de radiodiffusion à régulièrement donner la parole aux politiciens de l’opposition. Sur les stations de radio, les émissions subventionnées par les États-Unis diffusent des nouvelles en continu, de jour comme de nuit ; des émissions sur des sujets d’actualité et des reportages souvent très critiques à l’égard du gouvernement. Pour ses 3,3 millions de fans sur facebook, VOA retransmet aussi des vidéos. Leur influence n’est pas passée inaperçue. Pendant la campagne électorale de 2013, VOA et RFA, privées de diffusion par le CPP, ont pu émettre à nouveau grâce à la pression publique.

Critique constructive vs déstabilisation

Phay Siphan porte-parole du Conseil des ministres, a déclaré que contrairement à la critique constructive des journaux anglophones comme The Cambodia Daily, les stations en langue khmère comme Radio Free Asia, ne faisaient que tenter de déstabiliser le gouvernement :

“Comparons The Cambodia Daily à Radio Free Asia, qui ont comme mission de mettre en difficulté le gouvernement. Nous l’admettons et nous les laissons faire. Mais The Cambodia Daily va droit au but et nous pouvons nous en inspirer et nous améliorer.
« Je ne dirais pas que Radio Free Asia ne nous apprend rien, mais ce n’est pas comme The Cambodia Daily, qui remplit sa mission sans crainte ni favoritisme.”

25,5% des journalistes interrogés avouent avoir déjà été agressés physiquement ou harcelés dans leur travail, mais aussi que des menaces plus graves empêchent un environnement médiatique libre dans le pays.

Dans le passé, M. Siphan, n’a as été aussi complaisant vis-à-vis de ce journal. En 2014 il a profité d’une conférence au sein de la plus importante école de journalisme du pays, le département Médias et Communication de l’Université Royale de Phnom Penh, pour accuser ses journalistes d’être à la solde d’“intérêts spéciaux étrangers”.

“Certains sont aussi opposés au gouvernement qu’une ONG. Ce ne sont pas des journalistes professionnels, comprenez-vous ?”

Il avait même menacé de poursuivre en justice le journaliste qui avait enregistré le cours.
L’ étude publiée en mars dernier par le Centre cambodgien pour les médias indépendants (CCIM) atteste que :

    25,5% des journalistes interrogés avouent avoir déjà été agressés physiquement ou harcelés dans leur travail, mais aussi que des menaces plus graves empêchent un environnement médiatique libre dans le pays ;
    29,4% dénoncent des menaces consécutives à des reportages sur l’exploitation forrestière illégale, la corruption et les conflits fonciers ;
    58% ne se sentent pas libres de faire un article sur certains sujets, sous peine d’en subir les conséquences.

Depuis 1993 au Cambodge, au moins 13 journalistes ont été tués, probablement à cause de leur métier. Quant aux procès autrefois courants pour diffamation, ils ont pratiquement disparu, mais le tirage des quotidiens des médias d’opposition a vu son format diminuer à 4 pages. Des organes de presse en ligne indépendants les ont remplacés à l’exemple de Voice of Democracy Hot News (VOD), dirigé par le Centre cambodgien pour les médias indépendants une organisation qui est aussi composée de médias sociaux dans la ligne du CPP, comme Fresh News, souvent utilisé pour la publication des documents officiels du pouvoir.

Le 9 mai, Sun Narin, directeur de VOD Hot News, a affirmé que les journalistes de son site web rédigeaient sans peur ni contrainte, libres de contredire aussi bien l’opposition que le gouvernement :

“Nous recrutons des journalistes professionnels et nous n’avons aucune appréhension. Nous avons entendu parler de ‘la révolution de couleur’ (un étudiant a été condamné à 18 moins de prison en mars dernier pour avoir appelé sur Facebook à une “révolution de couleur”, ndlr) . Nous sommes avertis, si nous provoquons avec cette histoire, nous serons dans l’illégalité. Sur certains sujets, nous faisons donc attention aux mots utilisés”.

Cependant M. Narin repète que sa rédaction ne reçoit que peu de critiques du gouvernement, ce qu’il attribue au fait d’être surtout un site internet.

“Cependant, j’ai peur que tout ne change à l’approche des élections. Attendons la suite.”

Traduction : Michelle Boileau
Source : Alex Willemyns et Ben Sokhean / The Cambodia Daily Free English Press masks an Unfair Media
Photo : Simon Le Pévédic / Flickr

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