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Récit : l’Isaan dans les années 1960

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AlterAsia traduit un essai publié par The Isaan Record, écrit par Kermit Krueger, volontaire du Peace Corps, qui a travaillé à l’université de Maha Sarakham pour former les enseignants, entre 1963 et 1965. Le récit de sa vie comme professeur étranger sera publié en trois parties. Voici la première partie précédée de quelques mots d’introduction par l’auteur.

Préambule

Un volontaire du Peace Corps à Maha Sarakham il y a cinquante ans… Permettez-moi de dire qu’être assigné là-bas, c’était comme rentrer à la maison. J’ai grandi dans de minuscules villages ruraux du Midwest, dans le Minnesota puis dans le Michigan. Pour moi, Maha Sarakham ressemblait aux chefs-lieux du conté où nous vivions, et où nous allions un ou deux samedi(s) par mois faire quelques courses — Albert Lea (Minnesota) et Howell (Michigan).

Cinquante ans, c’est long pour notre ère moderne (bien que pour ma mémoire, ce soit presque comme hier). Je n’ai pas pu retourner en Thaïlande depuis, mais je sais en revanche que le monde dans lequel j’ai travaillé n’est plus le monde d’aujourd’hui. Il y a quatre ou cinq ans, des amis ont découvert que j’avais été volontaire du Peace Corps et m’ont posé des questions sur cette expérience. Alors j’ai concocté ce texte à propos du début des années 1960 dans l’Isaan.

L’art du café

Malgré les cours à préparer et à enseigner, les copies à corriger et de merveilleux élèves, la vie à l’université de Maha Sarakham ne se résumait pas au travail. À quelques pas de ma salle de classe se tenait le café de l’université, où le café était servi dans des verres brûlants. Le café thaï est composé d’une moitié de café turque, épais au point de faire passer un expresso ordinaire pour un décaféiné, ce que Starbucks et sa clique présentent comme un peu mieux que du jus de chaussette. L’autre moitié : du lait concentré sucré. L’appauvrissement économique des étudiants ces dernières années me contraignit à renoncer à tout, tout sauf au café dans mon café. Je demandais aux étudiants qui faisaient office de barista (comme nous appellerions aujourd’hui les machines à café) d’ajouter au café, à la place du lait, de l’eau chaude et plate ; j’obtenais ainsi une infusion proche de la perfection. En tant que farang (étranger, en thaï), l’on me trouvait déconcertant, et j’étais ainsi poliment incompris. En tant qu’enseignant en revanche j’étais considéré, avec excès, comme un sage. C’était une raison suffisante pour les étudiants-barista de s’accommoder gaiement de ma manie du café.

Le marché

Naturellement, le centre-ville proposait des distractions 24/24h. Dès avant l’aube jusque tard dans la nuit, le marché grouillait de gens. La plupart venaient faire leurs courses, certains retrouvaient leurs amis, d’autres allaient manger un morceau dans n’importe quel café du marché ou simplement apprécier l’humanité fourmillante. Derrière le marché, des rues pleines de petites boutiques vendaient tout ce que vous désiriez, enfin… Presque tout.

Cinéma et combats

La nuit tombée, les cinémas diffusaient les derniers films thaï (les films américains et indiens passaient souvent le week-end). Les films étrangers étaient évidemment tous doublés en thaï. Entendre John Wayne parler avec une voix douce et aigue… Inoubliable ! On pouvait aussi assister aux combats de coq, voir de la boxe thaïe (beaucoup de paris dans les deux cas). Et le week-end, il y avait même des courses de chevaux ! L’hippodrome Maha Sarakham était près de l’université, ainsi nous, enseignants, peut-être trop souvent, laissions de côté notre travail pour assister aux courses.

Hippodrome de Maha Sarakham

Je sais… Tous les ethnocentristes, les snobs de la culture occidentale feront la moue : « Ce n’est certainement pas l’hippodrome de Churchill ! » C’est vrai. Ce n’était pas non plus Arlington Park, Pimlico, Santa Anita, ou que sais-je encore. Malgré tout, l’hippodrome de Maha Sarakham disposait de guichets à paris mutuels, devant lesquels s’alignaient de longues files de parieurs passionnés, dont chacun était absolument certain de savoir quel cheval était une valeur sûre. Dites ou pensez ce que vous voulez, mais l’hippodrome avait tout ce dont un amateur de courses pouvait avoir besoin ; c’était l’endroit à la mode, où il fallait être et se faire voir les samedi et dimanche après-midi ! Il était composé de deux tribunes : la principale et une plus petite, destinée à l’élite.

Le drapeau thaïlandais déployé au-dessus de la tribune principale indiquait aux passants — en particulier les durs de la feuille — qu’aujourd’hui était un jour de courses. Les tribunes étaient remplies de personnes importantes : juges de courses, fonctionnaires provinciaux, professeurs de lycée et d’université, leurs amis et invités ; et de n’importe qui prêt à payer un baht ou deux (équivalent à l’époque de 5 ou 10 centimes d’euros aujourd’hui) pour être admis.

Nous préférions la tribune nord. Mais même ainsi, je dois vous dire qu’il faisait souvent extrêmement chaud dans les tribunes. De fins toits en tôle peuvent bien bloquer le soleil mais ils sont peu utiles quand il s’agit de bloquer la chaleur. Aussi dois-je admettre qu’à part les juges, pour la plupart nous étions plus intéressés par les conversations spirituelles à propos des derniers scandales sociaux et intrigues politiques que par les courses elles-mêmes.

Entre les tribunes se trouvait une section semi-couverte destinée aux stands alimentaires et guichets de pari. J’appelais cet endroit les gradins. Les parieurs sérieux et les vrais supporters préféraient risquer l’insolation et se pressaient dans un espace à ciel ouvert, sans chaises, contre une balustrade incertaine. Ils préféraient rester là pour voir l’action de près. En outre, les ouvertures de la balustrade permettaient aux parieurs réfléchis d’entrer sur la piste, afin de mieux conseiller les jockeys qui montaient les chevaux sur lesquels ils avaient parié. Essayez de faire ça dans un hippodrome de ces prétentieux Etats-Unis d’Amérique ! Une dernière particularité existait qu’aucun autre hippodrome de toute la création n’a jamais partagée, mais pour en savoir plus, vous allez devoir attendre. Souvenez-vous, la patience est une vertu.

Traduction : Amandine Le Goff
Source (The Isaan Record / Kermit Krueger) : Isaan in the 1960’s
Photo : Kermit Krueger / Isaan Record

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