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Vietnam : la mort de milliers de poissons, un test pour le nouveau régime

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Le 20 avril dernier, la nouvelle a fait la une de toute la presse nationale : des bans de poissons morts se sont échoués tout au long des 200 km de côtes du centre du Vietnam jusqu’à Hue, dans le Sud du pays.

Des pêcheurs côtiers et le personnel local de l’Agence vietnamienne de la pêche (Vietnam’s Fisheries Agency) dénoncent un rejet de produits chimiques à proximité de la zone industrielle de Vung Ang. Ils ont rapporté aux journalistes que depuis le 6 avril, la vague toxique a poursuivi son chemin en longeant la côte sud de quatre provinces, provoquant la mort des poissons des fermes aquacoles, mais également des espèces sauvages.

Une aciérie taïwanaise mise en cause

Indépendamment des dommages, cela ressemble plus à un conflit classique entre industrialisation et environnement. Cet épisode n’est probablement que la première partie d’un processus qui testera la pertinence de la politique du nouveau régime vietnamien. Dans la ville de Vung Ang (province de Ha Tinh), à 430 km au sud de Hanoï, Formosa Ha Tinh Steel (FHS), qui appartient à un conglomérat taïwanais (Formosa Plastics), exploite une aciérie, une centrale thermique et un complexe portuaire sur une surface de plus de 3000 hectares. La première phase de 10,5 milliards de dollars est en cours d’achèvement : le premier haut fourneau est opérationnel depuis le mois de décembre dernier et il devrait produire 7 tonnes d’acier par an.

Un communiqué du 24 avril sur le site du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles (MONRE) indique que des experts étaient sur place afin d’enquêter sur cette incroyable extermination de poissons. Les scientifiques de l’Agence de la pêche, une division du ministère de l’Agriculture et du développement rural (MARD) a promis une première évaluation dans un délais de 10 jours.

Le lendemain, le vice premier ministre Trinh Dinh Dung et des responsables du gouvernement sont arrivés sur place afin d’examiner les pertes subies par les familles de pêcheurs locaux. Le maire de la province a pressé le gouvernement de prévoir une aide financière urgente pour les pêcheurs contraints au chômage. Le premier ministre a assuré aux autorités locales qu’il allait s’y consacrer entièrement et que l’enquête progresserait rapidement. Si la culpabilité d’un organisme ou d’une entreprise était démontrée, cela donnerait lieu à des poursuites. En attendant, le vice-président (DPM) a demandé des rapports complets sur les provinces affectées. Selon un haut fonctionnaire du ministère de l’Agriculture et du Développement rural (MARD), après examen des rapports, les conclusions du vice-Premier Ministre Vu Van Tam indiquent que la gigantesque pollution aurait été causée par « un puissant poison chimique ou biologique ».

Au ministère de l’Environnement, les journalistes ont appris que le conduit d’évacuation des eaux usées, dont la bouche d’un diamètre de 120 cm se trouve à 1 km au large des côtes, avait été nettoyé avec des produits chimiques toxiques sans en avertir les autorités vietnamiennes. Pour le vice-ministre Vo Tuan Nban :

« Ce drainage est une opération légale. Le problème est de savoir quoi et depuis combien de temps FHS déverse dans la mer. »

Dans son bureau de Hanoi, horripilé par les journalistes (l’entretien a été enregistré) Chu Xuan Phan, officier de liaison de FHS, a parlé de concessions mutuelles :

« La construction d’une aciérie n’est pas sans conséquences sur la vie maritime, il va de soi que FHS a déjà consenti de gros efforts pour se conformer aux règlementations gouvernementales. Vous ne pouvez cependant pas tout avoir il faut choisir entre une aciérie ultra moderne ou le poisson. Le Premier ministre lui-même ne peut avoir les deux. »

L’histoire a généré une avalanche de critiques et de moqueries. L’ahurissante sincérité de Chu, dont le commentaire a été illustré par une image sous-titrée « Tôi chon ca » (« Je choisis les poissons » / « I choose fish »), a enflammé les réseaux sociaux.

FHS nie en être l’auteur

À la demande des dirigeants de FSH, une conférence de presse s’est tenue pour souligner que Chu n’avait pas été autorisé à s’exprimer au nom de la compagnie et qu’il serait sanctionné. Celui-ci se dit désolé de s’être moqué des gens. Truong Phut Ninh, le directeur général adjoint de FHS, a exprimé le souhait de voir aboutir rapidement l’enquête gouvernementale sur la mort des poissons. Quant aux accusations d’un traitement incorrect des déchets de l’usine entraînant la mort des poissons dans quatre provinces, c’est impensable, selon lui :

« Formosa a investi 4,5 millions de dollars US rien que pour la gestion des déchets liquides et toute l’eau que nous rejetons respecte les normes vietnamiennes. »

Un des meilleurs scientifique du ministère a critiqué la « réaction très lente » des autorités locales envers la crise, à l’instar de celle du gouvernement central, traduisant un manque évident de coordination. Plus de 100 journalistes convoqués le 27 avril pour une conférence de presse au ministère ont patienté longtemps jusqu’à ce qu’elle soit reportée. Lorsqu’à 21 h, la rencontre avec le ministre Vu Tuan Nhan a enfin eu lieu, celui-ci a seulement déclaré que le lien entre les activités de Formosa ou d’autres entreprises de la zone industrielle de Vung Anh et la mort de ces poissons n’était pas encore établie. Le ministre a refusé de répondre aux questions.

Depuis, la spéculation occupe une place majeure dans les conversations du pays. Une photographie de la secrétaire générale du parti communiste Nguyen Phu Thong, prise fortuitement quelques jours l’accident alors qu’elle visitait tout sourire le projet de FHS, est devenue une affaire d’État. Les journalistes et les blogueurs ont fureté dans l’histoire de Formosa plastics au Vietnam et ils se sont souvenus de la confrontation il y a deux ans avec les navires chinois à cause d’une plateforme de forage pétrolier située dans les eaux vietnamiennes mais revendiquée par Pékin. Les ouvriers du bâtiment travaillant sur le chantier s’étaient violemment insurgés contre la surveillance rigoureuse des contremaîtres chinois. En allant plus loin, certains se sont souvenus de la longue discussion entre les autorités de la province de Ha Tinh et les ministères sur les avantages antérieurement accordés à la société taïwanaise.

Développement industriel

Selon le célèbre blogueur Anh Ba Sam, pour les 3300 hectares d’usines, la centrale électrique et les installations portuaires, Formosa Plastics a bénéficié d’un bail de 70 ans assorti d’un loyer annuel de 1230 Euros par m². En mars 2015 les médias vietnamiens avaient fait savoir que selon l’ex premier ministre Nguyen Tan Dung le gouvernement respecterait les accords convenus entre Formosa Plastics et les autorités de la province de Ha Tinh ce qui préoccupait sérieusement les auditeurs de l’État.

Alors qu’un changement de régime se prépare au Vietnam, cette grande destruction de poissons tombe mal. Le nouveau gouvernement d’Hanoi est susceptible d’être tenu en étroite surveillance par le secrétariat du parti Communiste. Après une longue décennie, la tendance s’inverse. N’Guyen Xuan Phuc, Premier Ministre successeur de Nguyen Tan Dung, a prêté serment le 7 avril mais n’a pas encore formé son cabinet.

Le 25 avril, l’agence officielle de presse vietnamienne, suite au rapport du vice Premier ministre Nguyen Xuan Phuc sur la situation de la province de la ville de Trinh Din, a ordonné une aide accélérée aux familles de pêcheurs côtiers et chargé les ministères d’élucider rapidement les causes de la mort de ces millions de poissons. Indépendamment des faits, que le déversement soit intentionnel ou pas, il s’agit d’un coup dur pour le vice Premier ministre. À supposé que l’enquête apporte la preuve de la culpabilité de la société taïwanaise, il sera obligé de faire preuve de fermeté pour montrer l’exemple aux autres investisseurs étrangers et préserver sa propre crédibilité. Et si la preuve est impossible à produire, le gouvernement aura bien du mal à convaincre qu’il a agi au mieux.

Cette affaire rappelle un scandale découvert en 2008 par la police environnementale vietnamienne dans la province de Bien Hoa, à l’Est de Ho Chi Minh Ville. La société Vedan, le n°1 mondial des exhausteurs de goûts et la plus grosse usine de la région MSG, avait délibérément détourné pendant 15 ans le cours de ses déchets toxiques vers la rivière Thi Vai. Quelques mois l’éclatement du scandale, Vedan avait dû payer une grosse amende d’environ 6,5 millions d’euros au gouvernement vietnamien. Dans ce règlement, aucun dédommagement prévu pour les quelque 3000 familles de pêcheurs victimes du comportement criminel de Vedan. S’en est suivi un remarquable élan de solidarité de la part des associations locales d’avocats, des syndicats et plus tard des agriculteurs, des associations de consommateurs pour contraindre Vedan. En août 2010, face à une prévisible défaite devant le tribunal, Vedan s’est incliné et s’est résigné à verser de 8,8 millions d’euros aux familles de pêcheurs. D’un point de vue politique, la jurisprudence est claire et l’incident Great Fish Kills est loin d’être terminé.

Traduction : Michelle Boileau
Source (David Brown*/Asia Sentinel) : Huge Fish Kill Tests Vietnam’s New Regime

* Ancien diplomate américain à la retraite David Brown vit aux USA et collabore régulièrement à Asia Sentinel.

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