AlterAsia

Politique

Indonésie : ouverture d’un dialogue historique sur les massacres de 1965

Indonesie_Generaux

Le symposium sur les tristement célèbres massacres perpétrés en Indonésie en 1965 a suscité doutes et divisions. Pourtant, tout espoir de réconciliation avec un passé qui continue à hanter le pays n’est pas perdu selon Ariel Heryanto.

Personne ne conteste le fait que le « Symposium national sur la tragédie de 1965 » qui s’est tenu à Jakarta les 18 et 19 avril derniers ne constitue un tournant historique eu égard aux difficultés de l’Indonésie à faire face à la page la plus sombre de son histoire, le bain de sang anti-communiste de la fin 1965. Toutefois, aucun accord ne s’est dégagé sur la lecture que l’on doit en avoir, sur la façon dont il faut répondre à cette initiative et sur ce que l’on peut en attendre. L’événement lui-même était plein d’ambiguïtés et de contradictions qui ont disparu dans la plupart des rapports et des commentaires des médias internationaux.

Le massacre, la mémoire et les blessures de 1965

L‘événement a été financé et organisé conjointement par des partenaires improbables : des officiers de l’armée membres du gouvernement et ses principaux opposants. Une des leçons que j’ai retirées du fait d’avoir été l’un des intervenants invités (le seul à venir de l’extérieur de l’Indonésie) a été que le Symposium a manifesté, plus clairement que jamais auparavant, les doutes, l’indécision et les divisions aussi bien à l’intérieur de l’élite politique du pays que parmi ses opposants et les militants des droits de l’homme, concernant ce qu’il convient de faire de ce passé obsédant et le moyen de parvenir à tourner la page.

Le Symposium a le mérite d’avoir été le premier forum national, retransmis en direct pour le public mondial, où des personnes d’appartenances extrêmement diverses, ont pu échanger leurs vues.

Malgré ces questions sans réponses, le Symposium a le mérite d’avoir été le premier forum national, retransmis en direct pour le public mondial, où des personnes d’appartenances extrêmement diverses, ont pu échanger leurs vues. Plus important encore, chaque partie s’est engagée à écouter avec attention les propositions déplaisantes des autres parties.

Il y a eu des exceptions à cette nouvelle civilité. Elles ont été rares, avec des incidents mineurs et sans conséquences et d’autres qui méritent qu’on les examine de plus près. Par exemple, le public a hué et interrompu le poète anti-communiste Taufiq Ismail qui s’était mis à lire de la poésie, une suite de slogans sur la cruauté des communistes. En ouvrant le Symposium, deux généraux à la retraite ont fait des remarques très provocantes.

Le ministre coordinateur pour la Politique, le Droit et la Sécurité, Luhut Panjaitan, a déclaré d’une voix de stentor qu’il était absolument exclu que son gouvernement demande pardon aux victimes des massacres de 1965. Il a remis en cause l’opinion largement partagée sur le grand nombre de ces victimes (de 500 000 à 1 million). Son second, Sintong Panjaitan, qui a parlé après lui, a appuyé ses déclarations. Au contraire de sa réaction aux propos du poète Taufiq Ismail, le public a retenu son souffle quand les deux anciens généraux ont parlé et ont immédiatement lancé une série d’objections à l’encontre de la proposition formulée juste quelques minutes auparavant par le Lieutenant-Général à la retraite, Agus Widjojo, président du comité consultatif du Symposium. Avec une humilité et une ouverture d’esprit admirable, Agus Widjojo avait invité tous les participants à parler franchement et conformément à la vérité, à être prêts à écouter les différences et à travailler en commun à la recherche du meilleur scénario possible pour l’ensemble des victimes.

L’Indonésie rompt le silence

Agus Widjojo, l’un des officiers les plus libéraux de son grade, a été l’initiateur-clé du Symposium. Une autre personne-clé du Symposium, un haut responsable politique, Sidarto Danusubroto, a clôt l’événement avec des déclarations extrêmement prometteuses, dans la lignée de celles d’Agus Widjojo.

Mais les mauvaises nouvelles font les bonnes nouvelles. Ce sont les déclarations des deux Panjaitan qui ont le plus attiré l’attention des reporters et des commentateurs dans les médias internationaux pendant les jours qui ont suivi. Leurs articles suggéraient que le Symposium était une complète imposture ou qu’il avait été conçu pour échouer. Si c’était vrai, pourquoi le gouvernement se serait-il donné la peine de l’organiser ? Mais les journalistes qui peignent tout en noir et blanc sont mal préparés pour répondre à une telle question.

Des excuses officielles de la part de l’État faisaient l’objet de sérieuses considérations.

Au moment où Luhut Panjaitan montait dans sa voiture pour quitter le Symposium, il a assoupli sa position face aux activistes qui contestaient sa déclaration. Il s’est engagé à visiter les fosses communes des massacres de 1965. Quelques jours après, sa position s’est encore assouplie quand le Président lui a ordonné d’être plus ouvert sur la question. Moins d’une semaine plus tard, il déclarait que des excuses officielles de la part de l’État faisaient l’objet de sérieuses considérations.

Vérité et réconciliation

C’est l’opposition binaire du bien et du mal, perspective dominante au plus fort de la Guerre Froide, qui a conduit aux massacres de 1965. Cet héritage est toujours vivant aujourd’hui et il n’est pas l’apanage des observateurs internationaux de l’Indonésie. Les objections au Symposium sont venues de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche actuelles.

Un certain nombre des défenseurs des droits de l’homme et des avocats des victimes de 1965 ont critiqué le Symposium. Certains y voyaient une ruse du gouvernement pour se blanchir et se disculper. D’autres ont appelé au boycott et ont qualifié de traîtres les activistes qui y assistaient.

À l’autre extrémité du spectre politique, une milice anti-communiste, le Front Pancasila, a dénoncé le Symposium en le qualifiant d’événement communiste. Il a juré de mobiliser la masse de ses militants pour perturber la réunion. Ils se sont effectivement rendus sur les lieux, étroitement gardés, pour se faire rapidement repousser par la police après quelques échauffourées.

Des sources internes m’ont révélé que l’armée était très hostile au Symposium. Des officiers au sommet de la hiérarchie ont réprimandé Luhut Panjaitan pour avoir ouvert l’événement, qualifiant Agus Widjojo de communiste (alors qu’il est le fils d’un général assassiné ‘par un mouvement de gauche’ en 1965) et ont appelé à l’annulation du Symposium. Certains des officiers militaires haut gradés qui devaient s’y exprimer ne sont pas venus.

Les bribes d’information dont je disposais sur le moment m’ont amené à relire les fluctuations de la position de Luhut Panjaitan. Lorsqu’il a ouvert le Symposium, il s’adressait moins au public en face de lui qu’à l’armée à l’extérieur pour réaffirmer sa loyauté mise en cause à son corps d’origine. Il est probablement plus préoccupé par sa carrière et sa réputation que par le problème de 1965 et la manière dont il peut être résolu.

S’il y est forcé, il assouplit rapidement sa position et se réfugie sous l’égide de la politique plus libérale du Président Widodo. De même, si les circonstances l’exigent, il sera capable de travailler avec les militants des droits de l’homme mais il préfèrera que ce soient ces derniers qui fassent le travail sale et difficile consistant à recueillir les preuves des crimes de l’État.

C’est pour être sûr qu’il continuera à être accepté par ceux qui s’opposent à la révélation de la vérité sur les massacres de 1965 et à toutes les conséquences qui pourraient suivre une telle révélation.

Traduction : Hélène Poitevin
Source (Ariel Heryanto* / New Mandala) Massacre, memory and the wounds of 1965
Photo : Julius Livre 1/Flickr

* Ariel Heryanto est professeur à la Faculté « Culture, Histoire et Langage » de l’Université Nationale Australienne. Il était intervenant invité au Symposium de deux jours sur les massacres en Indonésie, « Débat sur la tragédie de 1965 ».

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.