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Elections aux Philippines : un retour à l’autoritarisme?

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La popularité de Rodrigo Duterte fait craindre l’une des crises les plus sérieuses qu’ait connu la démocratie philippine depuis que le “pouvoir du peuple” a renversé la dictature de Marcos il y a trente ans. Julio C. Teehankee, professeur émérite de l’Université de La Salle à Manille et Mark R. Thompson, professeur de sciences politiques et chercheur à l’Université de Hong Kong, livrent leur analyse de la situation.

Il y a près de deux ans, plusieurs contributeurs du New Mandala doutaient de l’engagement du candidat à l’élection présidentielle indonésienne Prabowo Subianto en faveur de la démocratie (s’inquiétant plus précisément de la menace qu’il représentait pour cette dernière). Prabowo, l’un des généraux les plus répressifs du régime dictatorial de Suharto, a finalement perdu de peu les élections de juillet 2014 au profit de Joko Widodo qui, bien qu’ayant déçu beaucoup de ses partisans, n’a représenté aucune menace significative sur les institutions démocratiques indonésiennes.

C’est aujourd’hui aux Philippines de compter dans la course à la présidence un candidat aux penchants autoritaires. Le maire de Davao Rodrigo « Digong » Duterte, qu’un récent sondage de Pulse Asia place en tête des intentions de vote avec un tiers des voix (qui se traduirait par une avance confortable de 5 millions d’électeurs sur les quatre autres candidats en lice), montre peu d’égard envers les institutions démocratiques – souvent fragiles – de l’archipel [l’article est paru avant les résultats des élections du 9 mai, remportées par Rodrigo Duterte]. Son langage fleuri et ses déclarations choc ont récemment été repris par les médias internationaux, qui ont notamment relayé son intention assumée de recourir à des exécutions extrajudiciaires afin de « purger » le pays de ses criminels et de ses trafiquants de drogue. Habitué des provocations, le favori de la présidentielle a également tenu des propos déplacés et misogynes, largement repris, suite au viol et au meurtre d’une religieuse australienne dans une prison de Davao.

Le succès de Rodrigo Duterte est symptomatique de la frustration et de la colère engendrées par par les régimes faussement engagés en faveur de la démocratie.

Dans la lutte pour la présidence, Rodrigo Duterte mise sur son bilan après plus de 22 années passées à la tête de la sulfureuse Davao, située sur l’île de Mindanao. Le maire de 71 ans prétend avoir éradiqué gangs de dealers, meurtriers et criminels des rues de sa ville. Balayant les critiques de ceux qui l’accusent d’avoir eu recours aux escadrons de la mort pour parvenir à ses fins, il promet de reproduire le modèle de Davao à l’échelle nationale et défie les activistes des droits humains d’essayer de l’en empêcher. Il a par ailleurs menacé de dissoudre le Parlement et de mettre au pas les tribunaux s’ils ne coopèrent pas à ses plans radicaux pour rétablir la paix et l’ordre.

Rodrigo Duterte menace de dissoudre le Parlement et de mettre au pas les tribunaux s’ils ne coopèrent pas à ses plans radicaux pour rétablir la paix et l’ordre.

Selon le même sondage, Ferdinand « Bongbong » R. Marcos Junior, le fils du dictateur Ferdinand E. Marcos, se situe à la tête de la course pour la vice-présidence, une élection qui se tient séparément aux Philippines et sacre généralement le candidat d’un parti différent de celui du Président. Un nouveau signe funeste pour l’avenir du pays lorsque l’on sait que le candidat refuse de présenter des excuses publiques pour les crimes commis sous le régime de son père – à la fois en terme de violations des droits humains et de pillage des richesses nationales, accusations qu’il réfute catégoriquement.

Du populisme au néo-autoritarisme

Le style peu orthodoxe de la campagne de Rodrigo Duterte enthousiasme les électeurs philippins. Pour beaucoup, son parcours politique rappelle celui de l’ancien président destitué Joseph « Erap » Estrada, archétype du populiste philippin. Tous deux proviennent de familles de classe moyenne, sans connexion avec le monde politique, et ont très tôt tissé des affinités avec les milieux les plus pauvres. Tous deux ont été renvoyés de leur école jésuite, pour ensuite entamer avec succès une carrière de maire: Estrada sous le régime de Marcos, Duterte dans les années ayant suivi la chute du dictateur. Tous deux jouissent auprès des Philippins d’une image de siga, de « dur à cuire ». Cette réputation, Estrada, ancien acteur, se l’est forgée au travers de ses films et durant ses mandats à la tête de la ville de San Juan (région du Grand Manille), tandis que Duterte l’a acquise en dirigeant une Davao infestée de communistes et de criminels.

Estrada a néanmoins réussi à émerger sur la scène politique nationale bien plus tôt que Duterte. Elu maire de San Juan à la fin des années 1960, peu avant la promulgation de la loi martiale, il intègre le Sénat en 1987 avant d’être élu vice-président en 1992 et président en 1998. Duterte, lui, passe une grande partie de sa carrière politique à Davao (si l’on exclut une courte période au Parlement de 2001 à 2004). Si Estrada était traité avec suspicion par les élites et jouissait d’une popularité sans faille auprès des électeurs les plus pauvres, la base électorale de Duterte s’appuie en grande partie sur les classes moyennes et aisées.

L’électorat aux tendances néo-autoritaires de Duterte s’est d’abord concentré au sein de l’élite et de la classe moyenne avant de descendre dans l’échelle sociale.

Les appels de Rodrigo Duterte à l’établissement d’un système fédéral se nourrissent du sentiment de ras-le-bol face à la centralisation du pouvoir à Manille, un sentiment largement partagé dans le sud de l’archipel. Mais loin de se contenter de sa base électorale régionale (qui s’étend jusqu’aux îles Visayas, dans le centre du pays), le candidat anti-establishment entend également s’appuyer sur les électeurs de la capitale, auprès desquels ses promesses d’instaurer immédiatement et par la force le règne de « la loi et l’ordre » trouvent une résonnance particulière.

Rodrigo Duterte bénéficiant du fort soutien des élites et de la classe moyenne, sa campagne se distingue du populisme pro-pauvres d’Estrada et de l’un de ses adversaires dans la course à la présidence, l’actuel vice-président Jejomar « Jojo » Binay. Ayant fait ses armes à la mairie de Makati, située dans le Grand Manille, ce dernier est reconnu pour son action sociale en faveur des nécessiteux. Au contraire, l’électorat aux tendances néo-autoritaires de Rodrigo Duterte s’est d’abord concentré au sein de l’élite et de la classe moyenne avant de descendre dans l’échelle sociale. Rodrigo Duterte est aujourd’hui le candidat des classes aisées, des nouveaux riches, des nantis et des citoyens plus modestes ayant réussi (notamment les chauffeurs de taxi, les petits commerçants et les travailleurs philippins expatriés).

La fin du « pouvoir du peuple » issu de la révolution

La progression de Rodrigo Duterte dans les sondages est symptomatique de la frustration et de la colère engendrées par les limites des réformes engagées par l’administration de Benigno Aquino III, et plus généralement par les régimes faussement engagés en faveur des pratiques de bonne gouvernance de Fidel Ramos et Corazon Aquino. Il faut cependant distinguer ce mécontentement de celui qui avait mené Estrada au pouvoir en 1998. À l’époque, à la fin du mandat présidentiel de Fidel V. Ramos, comme aujourd’hui sous l’administration Aquino, la forte croissance économique n’avait eu aucun effet sur la réduction du taux de pauvreté.

La montée en puissance de Duterte ne doit rien à la colère des dépossédés et des grands perdants de cette croissance « exclusive ». Elle reflète au contraire les inquiétudes face à la criminalité rampante, aux trafics omniprésents et à la corruption gouvernementale.

La campagne de Duterte s’éloigne également des tentatives du vice-président actuel Binay de rassembler les votes des couches les plus pauvres de la population à grands coups de promesses en matière d’assistance publique. La montée en puissance de Duterte ne doit rien à la colère des dépossédés et des grands perdants de cette croissance « exclusive ». Elle reflète au contraire les inquiétudes face à la criminalité rampante, aux trafics omniprésents et à la corruption gouvernementale partagées par une grande partie de la population, celle qui a tiré le meilleur profit des dernières décennies de croissance économique.

Comme Prabowo en Indonésie, Duterte séduit les plus fortunés de la société philippine en basant son programme sur la discipline, un héritage direct de la dictature de Marcos, dont le célèbre slogan scandait « Pour progresser, le pays a besoin de discipline » (Sa ikauunlad ang bayan, disciplina ang kailangan). Ces attentes en matière de rigueur font aussi écho aux paroles tristement célèbres du Premier ministre singapourien Lee Kuan Yew s’adressant à des entrepreneurs philippins lors d’une visite officielle dans les années 1990 :

« Les Philippines ont besoin de discipline plus que de démocratie ».

La popularité grandissante de Rodrigo Duterte représente potentiellement la crise la plus sérieuse qu’ait connu la démocratie philippine depuis que le « pouvoir du peuple » a renversé la dictature de Marcos il y a trente ans de cela. L’étendue des pouvoirs dont dispose traditionnellement la Présidence conjuguée aux liens étroits unissant Rodrigo Duterte à l’armée (confirmés par sa promesse d’augmenter le salaire des militaires) sont autant d’indices nous portant à croire que les menaces de celui que l’on surnomme « le Punisseur », c’est-à-dire d’appliquer la méthode Davao à l’échelle nationale, en tuant les criminels sans aucune forme de procès et en piétinant délibérément les institutions démocratiques – pourraient très vraisemblablement se réaliser.

Traduction : Jade Dussart
Auteurs : Julio C. Teehankee et Mark R. Thompson / New Mandala The neo-authoritarian threat in the Philippines
Photo : Keith Bacongco (AKP Images)/Flickr

Découvrir notre dossier sur les élections aux Philippines

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