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L’histoire des migrations birmanes en Thaïlande contredit l’analyse actuelle

Thailande_Refugies_Birmans

L’opinion actuelle qui consiste à voir dans les Birmans émigrant en Thaïlande, soit des manœuvres, soit des réfugiés, vole en éclat dans une perspective historique, selon l’analyse de TF Rhoden*.

Le discours prépondérant sur la migration des quelque trois millions de personnes originaires du Myanmar vivant actuellement en Thaïlande est essentiellement binaire. On considère généralement qu’ils sont soit des manœuvres, soit des réfugiés. En termes de causalité, la première catégorie serait incitée à se déplacer « de son plein gré » pour des raisons économiques tandis que la seconde serait « contrainte » pour des motifs politiques.

Une vision simpliste

Cela peut sembler être une rapide simplification des recherches des autres mais plus on se penche attentivement sur les écrits, plus cette vision binaire réfugié vs manœuvre constitue le cadre théorique dans au moins trois disciplines : les politiques migratoires contemporaines, la législation internationale sur les réfugiés et travail, ainsi que les études des organisations non gouvernementale. Je crains que cela ne soit plus une figure rhétorique qu’un élément étayé par des preuves en provenance du terrain.

L’année dernière, Adam Saltsman a expliqué dans The Diplomat que trop de différenciation entre les réfugiés et les manœuvres pourrait en fait nuire à ceux auxquels les analystes et chercheurs souhaitent venir en aide, alors que tant de ceux qui furent autrefois des « réfugiés » sont déjà entrés dans le réservoir de main-d’œuvre en Thaïlande. Il fait valoir que « le plaidoyer pour les réfugiés doit être relié à la défense des intérêts des migrants et du droit du travail » afin d’aboutir à des « solutions durables ».

Mes recherches approfondies sur les Birmans en Thaïlande ont apporté des éléments tant qualitatifs que quantitatifs qui réfutent cette distinction binaire. Une première façon de remettre en question cette différenciation causale entre les réfugiés et les manœuvres du Myanmar consiste à raisonner au-delà l’époque contemporaine. Si, en plus des données récentes collectées à la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, on étudie la question sur la durée, certains aspects de ce discours seraient plus nuancés.

Par exemple, les migrations passées vers ce qui constitue le bassin Chao Phraya (situé dans le centre de la Thaïlande) ont ainsi plus de similitudes avec la migration contemporaine en provenance du Myanmar qu’on ne le pensait au départ. En remontant au-delà, l’étude sur deux millénaires des migrations humaines vers et hors de l’ensemble du bassin Chao Phraya nous délivre une toute autre histoire que les expériences quelque peu limitées, bien qu’évidemment toujours sincères, vécues par certaines des personnes qui font de nos jours la route entre la Birmanie et la Thaïlande.

Des millénaires de mouvements massifs


Le bassin Chao Phraya a été le témoin de mouvements massifs de populations pendant des milliers d’années, encore très forts au moins jusqu’au début des années 1900. Ces déplacements marquent encore la conscience collective des Thaïlandais, en particulier le regard qu’ils portent sur leur propre migration et sur celle de « l’autre » – en l’occurrence, des Birmans – dans leur société politique aujourd’hui.

Comprendre l’histoire de toutes les migrations sur les deux derniers millénaires vers la sphère politique thaïe n’est pas chose facile. Mes tentatives pour y arriver sont maintenant disponibles pour revue et commentaires. Cette synthèse de deux mille ans d’instances et de modèles migratoires basée sur les récits incroyablement riches des historiens est détaillée sous forme argumentaire dans un chapitre qui en est à son premier stade et s’intitule « Histoire analytique des migrations vers la Thaïlande : de la préhistoire à 1917 » [Analytic History of Migration into Thailand: Prehistory to 1917].

Deux thèmes principaux émergent quand on se lance dans une telle étude. Et aucun des deux n’est fonction d’un clivage supposé entre migrant « réfugié » et « manoeuvre » ou entre migration « volontaire » et « forcée ». À la place, deux modèles de causalité apparaissent sur le long terme :

  • De fortes migrations sur une courte période ;
  • Des migrations de faible volume sur une longue durée.
  • Les fortes migrations sur une courte période sont provoquées par le rejet ou la conquête d’une société politique en guerre. Les mouvements des personnes parlant le taï du nord, le môn, le lao et les langues karéniques illustrent le mieux cette situation. La coercition et toute menace politique violente constituent la cause de la plupart des migrations, des années 1200 à 1917. Mais en termes de volume des populations, c’est la guerre qui a mis sur les routes le plus grand nombre de personnes déplacées vers le bassin du Chao Phraya.

    Chacune des nombreuses guerres entre la Birmanie et le Siam de 1547 à 1812 a ainsi entraîné des dizaines à des centaines de milliers de civils et de soldats à migrer. Ces déplacements ont aussi concerné des milliers d’esclaves, souvent capturés lors de précédentes incursions militaires, contraints de rejoindre un vainqueur ou un autre.

    Parfois les vainqueurs étaient ces villages-États birmans situés le long des fleuves Irrawaddy ou Salouen, et d’autres fois, les villages-États thaïs établis le long du Chao Phraya. Les innombrables combats entre un des États thaïs de la vallée et une des communautés des hauteurs, comme les Karens, ont également engendré des transferts de populations dans des conditions terribles selon que la bataille était gagnée ou perdue.

    Parfois, ces migrants ont volontairement choisi de rejeter le village-État et sont montés toujours plus haut dans les montagnes. D’autres fois, ils ont simplement été obligés de migrer pour se mettre au service du village-État afin de cultiver les rizières ou participer aux futures guerres.

    Le second type de migrations – faible volume sur une longue période – a des causes économiques et matérielles. Le meilleur exemple réside dans les mouvements des personnes parlant teochew, hakka, hainanais, cantonnais et hokkien. Entre 1600 et 1917, pour quasiment chaque avantage matériel ou économique refusé par le village-État aux personnes parlant le taï du Nord, le môn, le lao et les langues karéniques, un droit s’ouvrait, à des degrés variables, aux personnes parlant chinois.

    À l’inverse des migrations liées aux captures des esclaves ou aux déplacements forcés dûs à la guerre, les migrations chinoises « à l’étranger » ont toujours constitué des cas de mobilité à part, dont la densité n’a jamais dépassé la place occupée par la soute ou l’entrepont sur n’importe quel vaisseau de pleine mer.

    Parfois, ces migrants décidaient volontairement de faire le déplacement. D’autres fois, les circonstances de temps et de lieu laissaient peu d’alternative. Quoi qu’il en soit, les événements historiques spécifiques qui ont joué sur l’amplitude de la migration chinoise deviennent moins importants avec un point de vue historique sur 2000 ans. À côté des évolutions technologiques et du développement d’une meilleure promotion des opportunités de migration pour ceux qui vivaient en Chine, des changements d’attitude sont aussi apparus vis-à-vis du “coolie” qui pouvait être autorisé à entrer, être taxé ou pas… comparativement aux Thaïlandais habituellement employés dans les rizières.

    Des causes individuelles


    Au micro-niveau des expériences individuelles des migrants, on peut être tenté de considérer les « causes » comme encore plus distinctes, plus particulières – plus individuelles. Les exemples sont innombrables. Les parents de paysans chinois meurent et ceux dont ils avaient la charge sont libres de partir. Un mandarin local perd sa position au profit d’un rival et recherche des opportunités à l’étranger. Un paysan chinois n’a nul part où aller après avoir été spolié de sa terre, du fait de la corruption. La femme d’un paysan chinois voit que la voisine, dont le mari est allé à l’étranger, envoie plus d’argent à la maison et ennuie son mari pour qu’il cherche un emploi dans les rizières du Siam. On prête de l’argent à un jeune homme en bonne santé pour partir construire la nouvelle voie ferrée reliant Bangkok à Ayutthaya. Une fille chinoise est vendue à un bordel pour exercer au centre-ville de Bangkok. Un marchand chinois entend parler du Traité Bowring de libéralisation forcée de 1855 et monte une société intermédiaire de type comprador dans le port de Chao Phraya. Et ainsi de suite.
    Les raisons individuelles et particulières à l’origine des migrations semblent infinies. Mais le lien de causalité sous-jacent, stable, toujours actif sur la longue durée avec les nécessités économiques a toujours représenté un mouvement qui se situe au niveau sociétal. Le processus de causalité s’est répété maintes et maintes fois.

    Pour ce qui est des personnes parlant taï – dont les plus avisées au plan politique, matériel et militaire finirent par être appelés « Thaïs » avec un « h » – elles se seraient réparties dans chacune de ces deux causes de mobilité. Des arguments plaident en faveur de ces deux catégories des années 600’ à 1200’, quand différents villages-États thaïs ont commencé à avoir du pouvoir et de l’influence sur une grande partie du bassin du Chao Phraya.

    Quand ils se penchent sur leur propre histoire migratoire vers le Chao Phraya, certains thaïs contemporains le voit comme une conquête, d’autres comme une fuite hors du continent chinois, d’autres se situent quelque part entre les deux. Du point de vue historique, cette migration particulière pourrait simplement avoir été les deux : plus du type volume élevé, courte période aux époques de situation d’urgence et plus du type faible volume, longue durée aux autres moments de libéralisation des échanges. Bien d’autres exemples renforcent ces deux types de causalité migratoire, y compris avec les personnes parlant le khmer, le hmong, le ahka, le viet, le malais et autres.

    Les réalités contemporaines des héritages historiques

    
Une telle histoire semble influer de deux façons majeures sur la vie quotidienne des migrants birmans. Premièrement en termes d’ancrages structurels socio-culturels et politico-économiques très larges et très profonds qui, bien que semblables à la majorité de ces peuples aujourd’hui dans la partie continentale d’Asie du Sud-est, sont traités presque inconsciemment différemment par les acteurs contemporains.

    La seconde raison pour laquelle la période pré-guerre est importante se situe au niveau de ce que l’on en retient – c’est-à-dire, quels sont, au niveau conscient donc plus facilement observable, les éléments de cette période soulignés par les historiens dont se souviennent les acteurs ? C’est particulièrement important pour les thaïs et leur vision de leur propre histoire migratoire dans la région, presque mythifiée. La manière dont les thaïs se considèrent et la notion de migration elle-même a un effet déterminant sur leur façon de percevoir et traiter les birmans contemporains en Thaïlande.

    L’argument ici est que la complexité des raisons pour lesquelles les migrants birmans franchissent aujourd’hui la frontière avec la Thaïlande est constituée par et finalement enracinée dans une histoire qui est bien plus profonde que les expériences vécues par tout ensemble de migrants contemporains. Cela dépasse également l’individu. Peu importe la conviction avec laquelle un migrant actuel présentera son statut de victime comme fondamentalement singulier, cette unicité sera rapidement balayée par une dose saine de n’importe quelle méthodologie attachant de la valeur aux modèles établis sur des siècles plutôt que sur des cas particuliers.

    Toute théorie qui se concentre sur le fait que le migrant du Myanmar a été « contraint » de venir ou est venu « de son plein gré » – que le migrant soit « réfugié » ou « manœuvre » – passe complètement à côté de l’essentiel. En termes d’amélioration de la politique gouvernementale de migration, de la législation internationale sur les réfugiés et le travail, et de l’aide humanitaire, la vision binaire qui précède n’est rien qu’un rapide arrangement éthique.

    Quand on étudie les causes qui interviennent et finalement constituent la mobilité humaine en restant sourd – mais honnête – à ces deux millénaires de déplacements de victimes vers et hors du bassin du Chao Phraya, l’empirisme affirme que politique d’urgence et nécessités économiques sont inextricablement liées. Le danger est qu’en continuant à considérer chaque cas de migration comme un élément fondamentalement nouveau qui doit être étudié afin de donner un peu de respect de soi ou d’autonomie ou de fausse solidarité aux prochaines victimes concernées, nous ne faisons que nous rendre aveugles aux faits pertinents pour mieux dormir une nuit de plus.

    Quelle que soit la solution, s’il elle existe, elle doit considérer en même temps les deux aspects de la question et comprendre que la mobilité est simplement une caractéristique universelle de notre espèce – quelque chose que la pathologie liée à dix millions d’années de civilisation agraire sédentarisée nous a fait oublier.

    Des histoires de migrations couvrant des milliers d’années étudiées par des spécialistes en sciences politiques prenant en compte la démographie peuvent constituer une exception, alors les lecteurs sont invités à consulter le document et proposer une critique constructive tant que ce débat est dans sa première ébauche.

    Traduction : Édith Disdet
    Source : T F Rhoden*/New Mandala Millennia-long histories and Burmese migrations into Thailand
    Photo : Solidarity Center.

    * TF Rhoden est un étudiant de troisième cycle à la Northern Illinois University.

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