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Le combat d’un activiste cambodgien contre la déforestation salué par un prix international

Mr. Leng Ouch

L’activiste et défenseur des droits humains Ouch Leng s’est vu décerner le 18 avril 2016 le prestigieux prix Goldman pour l’environnement. Cette récompense vient saluer un long travail d’enquête mené sous couverture sur le trafic illégal de bois sévissant au Cambodge ainsi que l’action du militant auprès des communautés affectées par la déforestation et l’accaparement des terres.

Ce prix, décerné chaque année depuis 1989, met à l’honneur des individus s’étant illustrés par leurs actions en faveur de l’environnement, souvent au prix de grands risques.

Dans une interview réalisée récemment, l’activiste de 42 ans explique que l’action directe se situe au coeur de son travail et demeure le meilleur moyen pour les communautés de faire entendre leur voix.

« Il m’arrive de suggérer aux gens de bloquer les routes ou de dormir au milieu de la voirie afin de forcer le gouvernement à résoudre les problèmes qui les touchent. S’ils ne bloquent pas la route pour protester et se manifester auprès des autorités, personne ne viendra les aider. »

Enfant brillant, issu d’une famille pauvre

Né au sein d’une famille pauvre de la province de Takeo (dans le sud du pays) peu avant que les Khmers rouges ne s’emparent du Cambodge, Ouch Leng et ses parents s’installent à Phnom Penh en 1980.

Dans son enfance, lorsqu’il ne fouille pas les ordures à la recherche de papiers à recycler, le jeune Ouch Leng a l’habitude de passer la tête à travers les fenêtres de l’école pour assister comme il le peut aux classes. Après trois années d’écoutes clandestines, il finit par rejoindre les bancs de l’école.

« Durant ma scolarité, nous n’avions rien à manger. Mon père, qui préparait mon déjeuner, ne pouvait y mettre que du riz, car c’est tout ce que nous avions. »

Malgré une enfance difficile, Ouch Leng est un élève brillant, ce qui lui vaut d’obtenir une bourse lui permettant d’intégrer une faculté de droit. En 1999, il rejoint la Ligue cambodgienne de défense des droits humains (Licadho), puis intègre en 2005 l’Association pour les droits de l’Homme et le développement au Cambodge (Adhoc) au sein de laquelle il commence à enquêter sur l’abattage illégal et l’accaparement des terres.

En 2011, l’environnementaliste fonde un groupe de travail sur les droits humains au Cambodge (Cambodia Human Rights Task Force) ayant pour mission d’enquêter secrètement sur les négociants de bois les plus puissants du pays.

En 2012, Ouch Leng se fait passer pour un employé d’un homme d’affaires accusé de blanchiment de bois illégalement abattu sur ses nombreuses propriétés foncières.

L’année suivante, Ouch Leng se fait passer pour un employé de l’homme d’affaires Try Pheap, notoirement accusé de blanchiment de bois illégalement abattu sur ses nombreuses propriétés foncières – des accusations que réfutent les communicants du magnat.

Cette enquête au long cours aboutit à la rédaction en 2013 d’un rapport exposant les vastes opérations d’abattage illégal supervisées par M. Pheap.

Trois mois de travail sous une fausse identité

« J’ai travaillé trois mois sous couverture dans les forêts. J’y interviewais des ouvriers et des chefs d’entreprise. J’ai également vu des employés du gouvernement et du département de l’administration des forêts, des fonctionnaires en charge de l’environnement, des membres de la police, des chefs de commune ainsi que des gouverneurs de district obtenir des commissions lors du transport de bois illicite. »

Au cours de ses années d’enquête, Ouch Leng – un ami proche de l’activiste écologiste Chut Wutty tué en 2012 – fait l’objet d’innombrables menaces de la part des entrepreneurs forestiers.

« Je n’ai jamais eu peur du canon des armes. J’ai parfois été mis en joue par des hommes armés. L’un d’eux m’a un jour lancé : ‘Si tu étudies à l’université, pourquoi me prends-tu en photo ?’ ».

« Grâce à mes nombreux avocats et à mes relations au sein d’ONG cambodgiennes et internationales, ils ne peuvent pas m’arrêter ni me jeter en prison. Mais sachant que je travaille sur l’abattage illégal, ils n’ont qu’à me trouver et me tuer. »

« Dans ces situations, il m’arrive de penser ‘Vous êtes armés, alors pourquoi ne pas me tuer ?’ » dit-il en souriant, avant de se rappeler du jour où deux soldats armés l’ont menacé alors qu’il se trouvait dans une zone protégée dans laquelle intervenait l’entreprise de M. Pheap.

Selon l’activiste, qui change régulièrement de lieu de résidence par crainte des représailles de ceux à qui profite le trafic de bois, si le prix Goldman lui a permis d’atteindre une renommée internationale, il a également fait de lui une cible.

« Grâce à mes nombreux avocats et à mes relations au sein d’ONG cambodgiennes et internationales, ils ne peuvent pas m’arrêter ni me jeter en prison. Mais sachant que je travaille sur l’abattage illégal, ils n’ont qu’à me trouver et me tuer. »

Ouch Leng se dit pessimiste sur les perspectives du Cambodge en terme d’environnement tant que le Premier ministre Hun Sen sera au pouvoir.

Selon moi, les promesses du gouvernement en matière de protection des forêts sont creuses. Elles ont pour seul but de tromper la communauté internationale et les donateurs, ainsi que d’inciter les populations locales à voter pour lui.

« Selon moi, les promesses du gouvernement en matière de protection des forêts sont creuses et ont pour seul but de tromper la communauté internationale et les donateurs, ainsi que d’inciter les populations locales à voter pour le Parti du peuple cambodgien (PPC). »

L’activiste fait ici référence à la nouvelle autorité en charge de la répression du trafic illicite du bois créée par le Premier Ministre au début de l’année et dirigée par le commandant de la police militaire nationale, le général Sao Sokha.

« Ce groupe de travail a été mis en place dans le but de punir les trafiquants de bois et d’arrêter les magnats profitant de l’abattage illégal, mais jusqu’à maintenant – et cela fait déjà plusieurs mois – personne n’a été arrêté, rien ne s’est passé.
« Si nous ne protégeons pas la forêt à temps, et que Hun Sen est réélu pour un nouveau mandat, tout est perdu. »

Le porte-parole de la police militaire nationale Eng Hy remet en question les affirmations de Ouch Leng et réclame que l’activiste prouve l’existence de ces trafics de bois :
BQUOTE « J’ignore d’où M. Leng tient ces informations sur des opérations d’abattage illégal en cours. J’ai averti son organisation que s’ils avaient connaissance de trafics encore en activité, ils devaient en référer à notre groupe de travail qui prendra des mesures immédiates. »
Les responsables du ministère de l’Environnement, du ministère de l’Agriculture et de l’Administration forestière n’étaient pas joignables lors de la publication de cet article.

Traduction : Jade Dussart
Auteur : George Wright / The Cambodia Daily Local Activist Earns International Acclaim
Photo : Goldman Prize

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