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Les entreprises ‘zero-déforestation’ utilisent encore de l’huile de palme illégale

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Des militants écologistes démontrent que l’huile de palme cultivée dans des zones protégées abritant des éléphants et des tigres est toujours utilisée par les chaînes d’approvisionnement des géants de l’industrie comme Wilmar, Musim Mas et Golden Agri Resources.

Malgré l’engagement public à stopper la déforestation des plus grandes compagnies mondiales d’huile de palme, un récent rapport de l’organisation écologique indonésienne Les yeux de la forêt (Eyes of the Forest, EoF) montre que leur chaîne d’approvisionnement continue de se fournir en huile de palme cultivée illégalement sur des zones protégées.

L’enquête publiée le 6 avril intitulée « No one is safe » révèle que le Parc national de Tesso Nilo à Riau, ainsi que d’autres zones protégées abritant des tigres de Sumatra en voie de disparition, des éléphants et des orangs-outangs, sont systématiquement ravagés par des plantations de palmiers à huile.

Le fruit du palmier à huile cultivé dans ces écosystèmes fragiles se retrouve aussi bien dans les chaînes d’approvisionnement des usines Wilmar, Musim Mas et Golden Agri Resources basées à Singapour, que dans celles de la société indonésienne Asian Agri, dont les fournisseurs ne sont dotés d’aucune politique de non-déforestation.

Wilmar a développé une politique zero déforestation en 2013, Asian Agri et Musim Mas l’année suivante. Engagée depuis 2011, Golden Agri Resources a étendu cette procédure à sa chaîne d’approvisionnement en 2014.

EoF, qui regroupe les organisations écologistes World Wide Fund for Nature Indonesia, Friends of the Earth’s Riau Office (Walhi) et Riau Forest Rescue Network (Jilalahari), a mené son enquête en suivant des camions transportant des grappes de fruits frais (FFB), de la plantation jusqu’à l’usine d’extraction puis à la raffinerie.

Au nom du WWF Indonésie, Nursamsub – il ne porte qu’un seul nom comme beaucoup d’Indonésiens -, chargé de la surveillance des forêts et responsable plaidoyer, se déclare désabusé :

« Nous sommes déçus qu’en dépit de leur engagement à stopper la déforestation, aucun de ces groupes n’ait supprimé l’huile illicite de leurs chaines d’approvisionnement. »

L’enquête révèle que des grappes de fruits du Parc national de Tesso Nilo et d’une région voisine, pourtant reconnus comme écosystèmes protégés par le gouvernement, se sont retrouvées dans les moulins gérés par des filiales de Wilmar et Asian Agri. Les usines d’huile de palme brute (CPO) qui achètent les grappes illégales fournissent aussi Golden Agri Resources et Musim Mas.

L’augmentation du nombre de moulins indépendants ne disposant pas de leur propre plantation, et qui de ce fait acceptent des fruits issus de diverses origines, complique encore la relation entre la compagnie, le moulin et la plantation.

Nursamsu ajoute que la principale cause de l’incorporation de grappes non conformes dans la chaîne d’approvisionnement est due au fait que l’huile de palme de nombreuses entreprises n’est pas tracée dès la plantation. Les entreprises ne connaissent que l’usine de broyage :

« Nous sommes bien conscients de la complexité à tracer les régimes de fruits frais (FFB) à la source, mais attention, ce prétexte a permis des approvisionnements issus de certaines des plantations les plus dommageables aux ressources naturelles du pays.
« La priorité des acheteurs est de connaître tous les stades de l’acheminement de l’huile de palme ».

L’augmentation du nombre de moulins indépendants ne disposant pas de leur propre plantation, et qui de ce fait acceptent des fruits issus de diverses origines, complique encore la relation entre la compagnie, le moulin et la plantation.

Tracer l’argent

Entre janvier et avril 2015, les plantations illégales du parc de Tesso Nilo ainsi qu’une ancienne concession forestière adjacente maintenant affectée à la restauration de l’écosystème, ont été surveillées par EoF. Il en ressort que plus de 80% des 83000 ha du parc national ont été reconvertis en plantations illégales de palmiers à huile, ne laissant que 18% de forêt naturelle, soit 15000 ha.

Plus de 80% du parc national protégé de Tesso Nilo ont été reconvertis en plantations illégales de palmiers à huile.

Propriétés du « domaine forestier » du gouvernement indonésien, le Parc national de Tesso Nilo et l’ancienne concession forestière, ont interdiction de cultiver des palmiers à huile sur ces terres. Quiconque, impliqué dans l’achat ou la vente de fruits issus de ces palmeraies sera accusé de crime. EoF regrette cependant l’inefficacité de ces lois.

La cartographie satellitaire des points chauds au-dessus des exploitations illégales a aussi permis à EoF de confirmer la finalité des incendies entre 2008 et 2015. Ces foyers d’incendies provoquent chaque année de vastes panaches de fumées polluantes qui recouvrent une grande partie de l’Asie du Sud-Est. Le brouillard a atteint l’année dernière son pic de nocivité : il a causé plus de 500 000 maladies respiratoires et la perte de milliards de dollars pour l’économie du pays, la combustion a émis environ 1,75 milliard de tonnes métriques de gaz à effet de serre, plus que les émissions carbone provenant de la combustion des énergies fossiles d’Allemagne ou du Japon en 2013. Selon EoF, le feu potentiellement utilisé comme méthode de défrichement des terrains en zones protégées aggrave le brouillard et la désolation.

Afin de connaître les acheteurs des récoltes provenant de ces parcelles, l’organisation a suivi entre 2014 et 2015, les camions de livraison de la plantation au moulin, jusqu’aux aux usines de transformation. L’observation a montré que 19 moulins d’huile de palme brute (CPO) parmi lesquels plusieurs opérateurs indépendants et deux appartenant à PT Indi Indosawit Sabur, la filiale asiatique d’Agri, avaient acheté ces fruits. Indosawit est membre depuis 2006 de la RSPO (Table ronde pour une huile de palme durable), qui atteste de la production d’une huile de palme responsable.

Au cours de la filature des camions depuis les moulins jusqu’à la raffinerie de PT Sari Dumai Sejati, filiale de Royal Golden, EoF a remarqué que de l’huile de palme brute (CPO) illégale était mélangée à la production du complexe industriel de Pelingtung (dans la province de Riau). Sur place, les installations de PT Wilmar Nabati Indonesia et PT Wilmar Bioenergi Indonesia sont toutes deux certifiées RSPO, censée vérifier que de l’huile de palme certifiée n’est pas mélangée avec de l’huile illégale ou non durable durant la fabrication ou la livraison. 

Les réponses des compagnies

EoF explique dans son rapport qu’après avoir informé Wilmar de ses découvertes, la compagnie a reconnu n’avoir pas tracé les régimes de fruits frais (FFB) de ses fournisseurs externes mais fait savoir que le problème est inscrit dans sa procédure de règlement des griefs.

Dans le même temps, Asia Agri, déclare qu’elle précise à tous ses fournisseurs que ses usines n’acceptent que des fournitures d’origine licite, avec l’indication de la provenance géographique exacte de la culture des grappes de fruits frais (FFB). Elle promet d’enquêter sur les chaînes d’approvisionnement illégales.

L’enquête a également révélé que Golden Agri Resources – qui a annoncé en février sa capacité à tracer tous les palmiers à huile de sa production indonésienne à la sortie des moulins, envisageant même de dépister en amont, dès la plantation – serait elle aussi susceptible d’acheter de l’huile de palme viciée. Deux des installations de Golden Agri – une raffinerie et une usine de concassage des noyaux ainsi qu’une station d’entreposage, se fournissent auprès de moulins de CPO corrompus. Golden Agri précise que si elle a déjà atteint une traçabilité complète au niveau de l’usine, elle donne la priorité aux moulins mentionnés par EoF dans un effort pour tracer les grappes de fruits frais au niveau de la plantation. Un système d’examen des problèmes a été intégré à la procédure de grief de ses sociétés.

Bien que, selon l’association EoF, tous les camions appartenant au groupe Musim Mas group n’aient pas été suivis, la liste complète des 445 fournisseurs d’huile de palme non raffinée fait ressortir que 14 des 19 moulins ont acheté des grappes de fruits frais cultivées à Tesso Nilo et sur d’autres zones illégales.

Sur sont site web, Musim Mas annonce qu’il : « reconnaît la gravité des points soulevés dans le rapport et la violation potentielle de sa politique de développement durable par les fournisseurs tiers ». La compagnie ajoute qu’elle prend les doléances très au sérieux et s’engage à rencontrer les 14 moulins dans les prochaines semaines. Le rapport d’EoF mentionne qu’un questionnaire portant sur l’origine de leurs matières premières, a été envoyé à tous ses fournisseurs externes de l’huile de palme brute.

Toujours d’après EoF, ces révélations témoignent d’une utilisation systémique d’huile de palme illégale par les plus grandes entreprises mondiales et montrent que la majorité de l’approvisionnement international d’huile de palme pourrait être lié à des pratiques illégales.

« Ces abus doivent cesser ! », implore Woro Supartinah, le coordinateur de Jikalahari. Il accuse l’augmentation de la demande mondiale d’huile de palme, la mauvaise gouvernance indonésienne et l’application de ses lois sur la protection des forêts, d’être les principales conséquences de la culture et des feux de forêt illégaux dans le pays.

Pour mettre fin à ces pratiques, EoF presse toutes les compagnies à rejeter collectivement ces pratiques, qui risquent de priver les producteurs de débouchés et indique que les entreprises citées dans le rapport devraient davantage soutenir les petits exploitants et les fournisseurs indépendants dans leur effort de conversion à des pratiques durables, pour les différencier des entreprises dévoyées.

Le gouvernement devrait aussi arrêter de délivrer des licences d’exploitation aux usines de l’huile de palme brute jusqu’à la vérification de la légalité de leur base d’approvisionnement de fruits frais et faire respecter davantage les règlements existants de protection des forêts

Walhi Riau le directeur général de Riko Kurniawan conclut : 

« Il est temps que toutes les parties prenantes travaillent ensemble pour contrer l’illégalité systémique et normaliser le secteur de l’huile de palme en Indonésie. Les industries pourront alors vraiment changer et se tourner vers une économie verte et durable ».

Traduction : Michelle Boileau
Source (Vaidehi Shah / Eco-Business) Companies with zero-deforestation pledges still using illegal palm oil
Photo (Tesso Nilo Park, protégé depuis 2004) : Preneuf/PROFOR 

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