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Émigrer en Europe : la clé du bonheur pour les Thaïlandaises ?

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Tandis que l’Europe est préoccupée par le trafic d’êtres humains et la crise des réfugiés, les villageois thaïlandais fondent toujours leurs espoirs sur la migration des femmes à l’étranger.

Le jour où Dak a quitté son petit village de l’Isaan, elle a emporté la radio de sa belle-famille et a pris le bus pour Nakhon Ratchasima. Dak avait 33 ans; son mari était un travailleur migrant en Arabie Saoudite qui buvait toute sa paie et qui n’envoyait plus d’argent au village. Dak gagnait sa vie en travaillant dans les champs de tapioca autour de son village en Isaan et subvenait aux besoins de ses 4 enfants, ses beaux-parents, ses propres parents et sa sœur malade.

Le prêteur sur gage de Nakhon Ratchasima prit la radio et Dak utilisa l’argent pour un ticket de bus, direction Pattaya. Son idée était de travailler dans un bar et de trouver un étranger à marier, qu’elle pourrait suivre dans son pays. A Pattaya, elle a rencontré un Danois.

Départ vers l’Europe

Au Danemark, Dak a commencé par exercer trois boulots de jour comme assistante de nettoyage dans des maisons de vacances de familles danoises. Elle travaillait également de nuit à bord d’un ferry effectuant la liaison entre le Danemark et la Norvège. Au début, elle devait envoyer beaucoup d’argent au pays, mais après le décès de plusieurs membres de sa famille, elle n’eut plus besoin d’exercer qu’un seul job à l’usine métallurgique. Aujourd’hui, Dak envoie 135 EUR (5300 bahts) chaque mois à sa famille en Thaïlande.

Ces dernières années, de nombreuses Thaïlandaises ont quitté leur pays et vivent à présent dans cette région du Danemark où Dak s’est installée. Mon est l’une d’entre elles. Je la rencontre au sous-sol du bordel dans lequel elle travaille, dans une ville provinciale danoise. Elle tousse, elle est malade aujourd’hui. Autour d’elle on trouve des statues de Bouddha, une coiffeuse, une baignoire, des rubans lumineux et on entend un match de foot à la TV. L’établissement est ouvert à toute heure, mais aujourd’hui Mon est trop fatiguée pour recevoir des clients, elle garde donc porte close. Derrière la porte d’entrée, il y a deux bâtons au cas où elle devrait se défendre contre des clients violents. Mon a divorcé de son mari danois et s’est tournée vers l’industrie du sexe afin de gagner sa vie. Elle voudrait bien quitter son travail au bordel mais elle a encore de nombreux frais en Thaïlande et trouve que le travail à l’usine est pénible et mal payé. Mon fait croire à sa famille qu’elle travaille comme assistante de nettoyage au Danemark. Chaque mois, elle leur envoie 400 EUR (15800 bahts).

Au Danemark, ces femmes sont souvent perçues comme des esclaves de l’industrie du sexe ou des victimes de la traite humaine (…). Trop rarement, on les perçoit comme des femmes s’étant mariées par amour ou qui émigrent délibérément vers l’Europe pour subvenir aux besoins de leur famille.

Mon et Dak ne sont pas des victimes du trafic d’êtres humains, comme le sont souvent décrites les Thaïlandaises en Europe (et dans ce contexte, au Danemark). Ce sont des travailleuses et des candidates au mariage à l’étranger et elles en sont fières. Elles travaillent et envoient de l’argent à leurs familles dans l’Isaan. Au Danemark comme ailleurs en Europe, ces femmes sont souvent perçues comme des esclaves de l’industrie du sexe, des victimes de la traite humaine ou comme des femmes qui ont passivement été achetées et qui sont exploitées par leur mari étranger. On imagine qu’elles voient leur mariage comme un raccourci vers la richesse. Trop rarement, on les perçoit comme des femmes s’étant mariées par amour ou qui émigrent délibérément vers l’Europe pour subvenir aux besoins de leurs familles.

L’équation est la suivante : un jour de travail dans un champs de tapioca rapporte 7 EUR (300 bahts). Un jour de travail dans une multinationale rapporte 9,8 EUR (400 bahts). Au Danemark, une journée de travail dans une usine métallurgique rapporte 80 EUR (3200 bahts) et une grosse journée dans un bordel danois rapporte 400 EUR (15800 bahts).

Un salaire de 7 EUR fournit de quoi nourrir une famille pour un seul jour, mais ne permet pas de s’offrir grand-chose d’autre. Maladies graves, accidents et chômage sont de véritables fléaux que les 7 EUR journaliers ne couvrent pas. Le village de Dak, situé dans la province de Nakhon Ratchasima, est une communauté pauvre qui a bénéficié économiquement de la migration des femmes vers l’Europe et de leurs contributions mensuelles. Sur les 600 villageois, 17 femmes sont parties en Europe, dont 9 vivent au Danemark. Ce qui signifie que la plupart des familles sont touchées par la migration de ces femmes. D’abord, parce que leur mère, leur sœur partie à l’étranger leur manquent bien sûr, mais aussi parce que l’argent reçu ou emprunté ou encore les maisons dans lesquelles ils vivent, leur rappellent sans cesse l’absence d’un membre de leur famille.

L’argent des migrants, une compensation au manque de services publics?

Comme le Bangkok Post l’a récemment publié, des recherches de l’IPSR (Institute for Population and Social Research) de l’Université Mahidol démontrent comment l’Isaan a vu les familles divisées par la migration, et ce depuis des décennies. La conséquence, selon les chercheurs, est que les enfants thaïlandais élevés par leurs grands-parents mais sans la présence de leurs parents sont plus enclins à être mal nourris et à souffrir de troubles comportementaux. Il faut néanmoins être prudent en diffusant le résultat de ces recherches car cela pourrait amener à juger de manière négative des familles qui sont déjà dans des situations difficiles plutôt que de responsabiliser l’Etat thaïlandais incapable de fournir des programmes d’aide et d’assistance à ses citoyens. Tandis que cette étude se concentre essentiellement sur les parents partis pour Bangkok, certains enfants du village de Dak souffrent certainement de l’absence de leur mère. Mais l’argent envoyé par ces mères leur donne la possibilité de bénéficier d’une aide à l’enfance (privée) et d’une nourriture saine. Les grands-parents font de leur mieux pour élever leurs petits-enfants.

Grâce à leur émigration, les femmes font en fait ce que l’on serait en droit d’attendre de l’Etat thaïlandais. Le paradoxe c’est qu’au Danemark, ces Thaïlandaises exercent des métiers dont les Danois(e)s ne veulent pas.

Dak a été la première femme du village à partir pour l’Europe et depuis, le village a changé. La cousine de Dak, restée au village, témoigne :

« Il y a 8 ans, il n’y avait qu’une seule voiture dans le village, mais maintenant, il y en a au moins 10 et certaines d’entre elles sont des pick-up 4×4 flambant neufs. Je me souviens qu’il n’y avait qu’une seule maison en bois de 2 étages avec du carrelage bleu ; la maison était propre et bien maintenue… maintenant, il y a au moins 15 nouvelles maisons en béton avec des fenêtres en verre, du carrelage, des réfrigérateurs et des toits colorés – certaines ressemblent à des palaces. C’est incroyable la vitesse à laquelle les choses ont changé. »

Les seules familles dans le village qui peuvent se permettre de telles maisons sont celles dont une femme est en Europe ou quelques riches propriétaires terriens. Ce village n’est pas le seul. Ces dernières décennies, plusieurs villages de l’Isaan ont connu cette métamorphose.

L’argent des migrantes n’est pas seulement utilisé pour la consommation de biens matériels. Une grande partie sert aux frais d’hospitalisation de parents malades ou à l’éducation des frères et sœurs. Le revenu des migrantes fonctionne comme une épargne-pension et une assurance chômage. Grâce à leur émigration, les femmes font en fait ce que l’on serait en droit d’attendre de l’Etat thaïlandais. Le paradoxe c’est qu’au Danemark, ces Thaïlandaises exercent des métiers dont les Danois(e)s ne veulent pas. Entretemps, ces femmes contribuent au développement de leurs familles en Thaïlande et particulièrement dans l’Isaan – soit en travaillant dans l’industrie lourde (nettoyage) ou dans l’industrie du sexe. Bien qu’il n’y ait pas d’informations précises sur les envois d’argent, les données de la Banque Mondiale montrent que les contributions monétaires vers la Thaïlande ont augmenté de manière significative ces 10 dernières années, et dans la plupart des pays européens, le ratio parmi les immigrants thaïlandais est de 85% de femmes et 15% d’hommes. Pour faire court, la Thaïlande reçoit beaucoup de bénéfices grâce à ces femmes sans rien leur donner en retour.

Héroïnes ou victimes ?

Du point de vue des villageois de l’Isaan, ces migrantes sont considérées comme des héroïnes. Cela ne veut pas dire pour autant que la vie de ces femmes au Danemark se passe sans encombres. Tandis que la plupart de femmes que j’ai rencontrées vivent un mariage heureux, l’industrie du sexe, le travail pénible en usine et la violence conjugale sont une réalité pour d’autres. Mais le succès économique des migrantes continue d’inspirer certaines Thaïlandaises et les poussent à partir à l’étranger.

La Thaïlande reçoit beaucoup de bénéfices grâce à ces femmes sans rien leur donner en retour.

L’attention portée sur le trafic d’être humain et sur l’industrie du sexe éclipse continuellement le vrai débat concernant les Thaïlandaises en Europe et au Danemark et fait sévèrement abstraction du point de vue des migrantes elles-mêmes ou de leurs familles restées en Isaan. Ce qui est primordial dans ce débat, c’est de laisser de côté la « terreur morale » et de s’occuper de la réalité globale qui fait que les Thaïlandaises partent vers le Danemark ou ailleurs.

Certaines le font par amour, d’autres pour trouver du travail – certaines dans des bordels – parce qu’elles ne gagnent pas assez d’argent en Thaïlande. Comme c’est souvent le cas pour les migrantes thaïlandaises, la décision d’émigrer de Dak et Mon a été façonnée par l’inégalité, les procédures sévères d’obtention de visas européens et une culture de la migration thaïlandaise toujours plus croissante. Une approche plus nuancée reconnaît que les femmes thaïes à l’étranger ne sont simplement pas toutes des travailleuses du sexe. Mais elles portent plutôt le fardeau de l’État thaïlandais et de son système social médiocre et son support inégal envers les communautés rurales.

Traduction : Roxane Cordisco
Auteur : Sine Plambech / The Isaan Record Is the key to happiness a daughter in Europe ?
Photo : Henrik Bohn Ipsen

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