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Philippines : les agriculteurs manifestent à Kidapawan car ils ont faim

Kidapawan_Philippines

Dans la province de Cotabato-Nord, sur l’île de Mindanao, le phénomène El Niño a engendré une sévère sécheresse, menant nombre d’habitants à la famine. Désespérés, ils réclament un secours immédiat de l’État, auquel les autorités philippines ont répondu par une violente répression. La confrontation entre l’État et les agriculteurs s’est conclue par la mort de trois fermiers*.

Cela fait maintenant des mois qu’Arlene Amar et ses trois enfants ne doivent leur survie qu’à un peu de manioc et de banane. Certains jours, ils ne font pas plus d’un repas. Dans un entretien à Bulatlat, Arlene Amar explique que toutes les semences de maïs qu’elle a plantées en décembre sont mortes en février, en raison de l’extrême sécheresse qui sévit actuellement dans la région. L’agriculture est son seul moyen de subsistance.

« Mes enfants ne cessent de pleurer, ils souffrent de la faim et de la pauvreté. »

Ses autres collègues agriculteurs subissent le même sort. Ils n’ont jusque-là reçu aucun soutien de l’État :

« Nous avons donc décidé de nous rendre à Kidapawan City pour réclamer un secours immédiat. Nous voulons seulement nourrir nos enfants ».

Émeutes de la faim

Le 28 mars, un convoi de quelque 150 fermiers est parti de la vallée d’Arakan dans le Cotabato-Nord, pour rejoindre des milliers d’agriculteurs (entre 3000 et 6000 selon différentes sources, ndt) en provenance d’autres villes de la région. Ensemble, ils ont occupé l’autoroute pendant des jours afin d’obtenir une aide alimentaire immédiate, en priorité du riz et des intrants agricoles. Le 1er avril, sur ordre du gouvernement provincial, la police et les soldats ont ouvert le feu sur les manifestants, provoquant la mort de trois agriculteurs et blessant une centaine de personnes.

Nous avons demandé du riz, ils nous ont donné des balles.

Dans une interview à la télévision nationale, le 4 avril, Proceso Alcala, secrétaire d’État à l’Agriculture, a déclaré à la télévision nationale que l’approvisionnement en nourriture [mis en place par l’État afin de répondre à la crise alimentaire] était jugé suffisant dans la province Cotabato-Nord :

« Ils [les agriculteurs] ne connaissent actuellement pas de difficultés sur place ».

Une déclaration contre laquelle s’est insurgé Gerry Alborme, porte-parole du Mouvement des Paysans Philippins (MPP) [Kilusang Magbubukid ng Pilipinas, KMP] pour la province de Cotabato Nord.

Une calamité connue des autorités depuis des mois

Le porte-parole rappelle par ailleurs que le gouvernement provincial a lui-même déclaré en janvier, l’état de catastrophe naturelle dans la région Cotabato-Nord en raison de la forte sécheresse provoquée par El Niño. Et d’ajouter que les données du bureau régional pour l’agriculture montrent que 28 000 hectares des terres arables n’ont pas survécu, une perte estimée à plus de 4,5 millions d’euros.

Pour le mois de février 2016, le bureau régional pour l’agriculture de la 12è région (Soccsksargen), affichait 63% des terres agricoles touchées par la sécheresse dans la vallée de l’Arakan : 46 % dans la municipalité d’Antipas, 52% à Président Roxas, 48% à Kidapawan, 64% à Magpet, 48 % à Makilala, 58% à Tulunan, 48% à M’Lang, 42% à Matalam et 46% à Kabacan.

« La Faim. Voilà ce que nous endurons aujourd’hui. »

Selon Gerry Alborme, le fonds du gouvernement provincial pour les calamités, de 4,5 millions d’euros, aurait dû couvrir les besoins de 15 000 sacs de riz, d’intrants agricoles et autres formes d’assistance. Il regrette les paroles de la gouverneur de Cotabato, Emmylou Taliño-Mendoza (dite « Lala ») qui, lors du dialogue du 30 mars avec les agriculteurs, avait déclaré être dans l’incapacité de fournir trois kilos de riz par trimestre, pour chaque famille :

« Nous avons demandé du riz, ils nous ont donné des balles ».

Agriculteurs en colère

Gerry Alborme a 46 ans, il est agriculteur à Makilala. Selon lui, la sécheresse a grandement affecté la production de caoutchouc. Auparavant, 300 arbres de caoutchouc pouvaient produire une centaine de kilos de caoutchouc. Avec la sécheresse, le même nombre d’arbres ne produit plus que 34 à 45 kilos du précieux sésame. Les agriculteurs sont également touchés par la baisse du cours du caoutchouc qui est passé de 1,9€ le kilo en 2010 à seulement 27 à 34 centimes d’euros le kilo actuellement.

Auparavant, 300 arbres de caoutchouc produisaient une centaine de kilos de caoutchouc. Avec la sécheresse, le même nombre d’arbres ne produit plus que 34 à 45 kilos.

Gerry Alborne est père de trois enfants. Sa femme, elle, travaille comme aide domestique à Davao City, afin d’assurer un minimum vital à la famille :

« La Faim. Voilà ce que nous endurons aujourd’hui.
« J’aimerais que nos responsables gouvernementaux cessent de mentir ».

Gerry Alborme comme Arlene Amar se montrent très critiques à l’égard du secrétaire d’État Proceso Alcala. Une colère qui vise en particulier sa déclaration, affirmant que les agriculteurs auraient été manipulés pour rejoindre la protestation. Eux assurent que non, la décision de réclamer leur dû leur appartient. Arlene, malgré la terreur continue de cette expérience, n’envisage pas de rentrer à la maison les mains vides. Elle a laissé ses trois enfants, dont le plus jeune est âgé de 6 ans, aux soins de sa sœur. D’une voix brisée, elle conclut :

« Je ne peux pas continuer à voir mes enfants souffrir de la faim dans les mois à venir.
« J’aimerais que la gouverneur ‘Lala’ éprouve, elle aussi, ce que nous traversons. Elle devrait savoir ce que c’est que d’avoir faim ».

* Actualisation : Devant l’ampleur des manifestations, une enquête a été ouverte par le Sénat et le chef de la police de Cortabato a été licencié. Des centaines sacs de riz ont été remis par de donateurs privés. Les besoins sont estimés à 15 000 sacs.

Traduction : Camille Salord

Source : Ronalyn V Olea / Bulatlat « We Only Want to Feed Our Children », North Cotabato Farmers
Photo credit : Kilab Multimedia**

** Kilab Multimedia est un projet audiovisuel sur les droits de l’homme à Mindanao. Vous pouvez les soutenir en finançant leur projet.

Lire aussi : Philippines : La répression de la manifestation paysanne de Kidapawan vécue comme un retour de la loi martiale

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