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L’enseignement thaïlandais en danger avec le nouveau projet de Constitution

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En dépit des efforts de la junte pour améliorer l’état déplorable de l’enseignement en Thaïlande, les partisans d’une réforme soulignent que le nouveau projet de Constitution risque de précipiter le pays dans une crise du système éducatif, plus profonde encore.

Classes surchargées, enseignants non qualifiés et apprentissage basé sur le « par cœur »… voici quelques qualificatifs pour décrire l’enseignement thaïlandais. Début 2015, le gouvernement militaire a dissous trois comités d’éducation, y compris le Conseil des enseignants. Beaucoup ont vu cette décision comme un pas en avant vers la réforme de l’éducation promise par les putschistes. Mais après la divulgation du dernier projet de Constitution établi par le Comité d’Elaboration de la Constitution (CDC), les experts craignent que l’avenir de l’éducation en Thaïlande ne soit plus sombre que jamais.

Coupes budgétaires

La section sur l’éducation figure dans le projet de Constitution 2016 à l’Article 50, Chapitre 5, relatif aux principes directeurs des politiques fondamentales de l’Etat. L’article indique, en résumé, que le but premier de l’éducation est de créer de « bons citoyens disciplinés » et fiers de leur nation. Il stipule également, que l’accès à l’éducation est gratuit et obligatoire pour tous les enfants, et que l’Etat doit « diriger, promouvoir et soutenir » l’enseignement local et privé afin d’assurer leur conformité avec le plan national d’éducation.

La réduction de la durée de la scolarisation gratuite et obligatoire de 12 à seulement 9 ans aggravera les inégalités.

Pour Athapol Anunthavorasakul, maître de conférences à l’Université Chulalongkorn, le projet de Constitution va exacerber les problèmes de disparités qui pèsent déjà lourd sur le système éducatif. Selon les termes de l’article, les budgets alloués par l’État aux étudiants du secondaire supérieur (lycée) seront supprimés. On peut lire sur son profil Facebook [non accessible à l’heure où nous traduisons cet article, ndlr] :

« La réduction de la durée de la scolarisation gratuite et obligatoire de 12 à seulement 9 ans aggravera les inégalités d’éducation dans le pays. Malgré les discussions en cours sur la création d’un fonds d’éducation qui permettrait de recueillir des dons privés, [éligibles à la réduction d’impôts] il n’existe pas encore de plan concret ».

Parit Chiwarak, secrétaire général d’Education for Liberation of Siam, [Éducation pour la Libération du Siam], un groupe composé principalement d’étudiants du secondaire qui militent pour une réforme progressive et s’opposent aux (très) controversées « 12 valeurs thaïes » (lire sur AlterAsia), est également préoccupé par cette mesure. Lui-même étudiant au lycée, Parit Chirawat déclare que de nombreux élèves de ces établissements sont déjà confrontés à des problèmes financiers et que le projet de Constitution ne fera qu’empirer la situation :

« Le taux d’abandon en études secondaires supérieures est déjà très élevé. En supprimant le budget pour ces étudiants, l’inégalité dans l’éducation ne peut que s’amplifier. Il n’y a pas que les étudiants des écoles régulières qui seront touchés, mais ceux aussi des écoles professionnelles. Ce sera peut-être même plus grave pour ces dernières car cela signifie que le budget pour acquérir les équipements – qui est important dans ces écoles – sera également réduit. »

Le porte-parole du CDC a récemment déclaré qu’en contrepartie, le budget retiré à l’enseignement en lycée sera consacré à la mise en place de trois années de maternelle. En désaccord avec la proposition, Parit fait remarquer que l’éducation des enfants au niveau de la maternelle est importante, mais que tous les enfants n’ont pas besoin d’aller dans des « maternelles formelles », car à cet âge la famille joue un plus grand rôle dans le développement de l’enfant :

« Si l’on en juge par le projet de Constitution, on croirait qu’ils veulent contrôler le développement des enfants à partir d’un très jeune âge ».

Centralisation du système éducation

Outre la réduction du budget pour l’enseignement secondaire supérieur, le projet de Constitution prévoit une règlementation plus stricte des écoles et un contrôle centralisé de l’État. Bien que les termes de l’Article 50 ne l’indiquent pas explicitement, Athapol Anunthavorasakul reproche au projet d’ouvrir la voie à une centralisation du système éducatif et à une réduction de la participation des familles, des communautés et des institutions alternatives. Il indique sur son profil Facebook :

« Ceci rendra vaines toutes les tentatives pour décentraliser le système éducatif et favoriser la participation inclusive dans l’enseignement, initiatives sur lesquelles nous travaillons depuis 15 ans, et nous fera revenir à une ère d’‘enseignement d’État’ et non d’éducation pour le peuple ».

Il ajoute que l’échec de l’éducation thaïlandaise est déjà évident parce que l’État n’a pas réussi à gérer correctement ses ressources pour l’enseignement public. Par conséquent, ramener le système éducatif sous le contrôle plus strict de l’État ne fera qu’empirer la situation.

Parit Chirawat souligne que, contrairement aux constitutions de 1997 et de 2007, dans lesquelles les articles sur l’éducation figuraient dans les chapitres sur les droits humains et les libertés, ce nouveau projet de Constitution les classe dans le chapitre des politiques d’État. Dès lors, l’éducation devient désormais du ressort de l’État :

« Le projet de Constitution est rédigé de telle sorte que l’éducation devient une question d’État, et non de droit du peuple. En conséquence, l’État pourrait librement déterminer ce qu’il veut faire de ces droits. »

Le Secrétaire général d’Éducation pour la libération du Siam ajoute qu’à l’heure actuelle, l’enseignement local se caractérise par des spécificités régionales et que le projet de Constitution permettra à l’État d’avoir le monopole sur l’éducation en imposant un cursus centralisé auquel les institutions d’enseignement devront se conformer. Il ajoute qu’avec la centralisation, le gouvernement central jouira d’un plus grand contrôle que les administrations locales sur le budget alloué à l’éducation.

Le réformateur éducation-jeunesse indique également que si le but de l’éducation est de créer de « bons citoyens disciplinés » et fiers de leur nation, cela signifie-t-il que « des conceptions individuelles [du « bon citoyen discipliné »] différentes de celle du CDC et de la junte, seraient considérées comme un échec à l’éducation thaïlandaise ? »

« Au 21e siècle, le but premier de l’enseignement est de susciter la diversité et la créativité. Mais comme nous l’avons déjà vu avec la mise en place par la junte dans les écoles des ’12 valeurs thaï’, nationalistes et controversées, je ne pense pas que la version actuelle de la réforme de l’enseignement du gouvernement améliorera l’éducation thaïlandaise, en particulier avec ce projet de charte ».

Et de conclure :

« Si leurs tentatives pour reformer l’enseignement thaïlandais réussissent, le résultat risque d’être terrifiant et préjudiciable à la société démocratique ».

Traduction : Édith Disdet
Source : Kongpob Areerat / Prachatai Thai education in free-fall under new charter: Education activists
Photo credit: Élodie Prenant / AlterAsia

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