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Sultan de Johor : « Soyez Malais, pas Arabes »

Malaisie_Sultan_Johor_Ibrahim Ibni Almarhum

Les interventions publiques des sultanats restent rare dans la vie politique en Malaisie. Elles constituent donc un événement. Le Sultan de Johor, Ibrahim Ibni Almarhum, s’est récemment exprimé sur la tendance à « l’arabisation » de la Malaisie. Dans un mélange de sagesse et d’exaspération. 


Il est rare que les sultans malaisiens modernes, encore plus ceux de l’Etat de Johor, fassent des déclarations publiques judicieuses. Mais un mélange de sagesse et d’exaspération était évident dans les derniers propos du Sultan Ibrahim Ibni Almarhum Sultan Iskandar :

« S’il y en a parmi vous qui souhaitent être arabes, pratiquer la culture arabe, et qui ne veulent pas suivre nos coutumes et traditions malaises, cela vous appartient (…) N’hésitez pas à aller vivre en Arabie Saoudite. C’est votre droit, mais je crois qu’il y a des Malais qui sont fiers de leur culture ».

Depuis son enfance, il a toujours utilisé les termes malais et entend bien continuer à les utiliser, a-t-il ajouté. Comme le terme Hari Raya Puasa plutôt que Eid-el-Fitr, en arabe, pour les fêtes de la fin du Ramadan. De même, le terme malais Buka Puasa est utilisé pour parler du repas de rupture du jeûne pendant le Ramadan, à la place du terme arabe Iftar.

Le Sultan a noté que les pratiques arabes étaient de plus en plus suivies servilement en Malaisie au cours des dernières décennies.

Le sultan a également exprimé son désaccord avec ceux qui le critiquent pour avoir serrer la main de nombreuses femmes lors du Kembara Mahkota, une expédition en moto à travers l’Etat de Johor qui a lieu tous les ans et dans laquelle il rencontre le maximum de personnes possible :

« Pourquoi devrais-je changer ? Vous ne devez pas être fanatiques. Si elles doutent, je leur demande leur consentement. Si elles ne veulent pas, il n’y a pas de problème ».

Il a également fustigé le ministère des Travaux publics pour avoir mis sur le bord des routes un panneau disant aux femmes, que c’était un péché de ne pas couvrir leurs cheveux :

« Ce n’est pas l’affaire des ministères de s’occuper de la tenue des gens. Faites ce pour quoi vous êtes payés et occupez-vous de vos affaires ! ».

Pour lui, la religion, ne repose pas sur des critères extérieurs tels que la manière de se vêtir.

Le Sultan ne peut avoir de grande prétention sur l’expertise religieuse mais la maison royale de Johor peut certainement affirmer une ascendance lorsqu’il s’agit de coutumes et d’institutions malaises. Johor a été le successeur du Sultanat de Malacca en tant que chef malais lorsque ce dernier, plaque tournante des échanges internationaux, a été saisi par les Portugais. Il peut donc prétendre à des liens anciens avec le monde malais pré-islamique de l’empire Srivijayan.

Familles royales et maintien des traditions

La référence du Sultan aux vêtements permet aussi de rappeler combien les tenues malaises ont changé au cours des dernières décennies, sous l’influence du modèle de l’Iran et des capitaux saoudiens, du confortable sarong rendu célèbre dans les films d’Hollywood au voile intégral (hijab) dans de nombreux cas. La royauté en Malaisie, et surtout à Johor, a une longue tradition de fidélité aux coutumes malaises associées à des mariages avec des non-Malais.

Au cours des dernières années, le comportement de nombreuses familles royales a affaibli et érodé leur influence aussi vite que l’urbanisation de la population malaise. Mais peut-être qu’elles ont un rôle à jouer en mettant l’accent sur la culture malaise : pas la version islamiste exclusive, basée sur les préjugés raciaux et étroite d’esprit ; mais celle qui autrefois a fait des sultanats, notamment Johor, des centres d’échanges cosmopolites.

Elles pourraient même intéresser les Malais d’aujourd’hui à travers les réalisations de leurs ancêtres pré-islamiques. Par exemple, l’Etat de Kedah, demeure du Dr Mahathir, était un centre majeur de commerce et a fait partie pendant des siècles du réseau de Srivijaya avant que son Raja ne se convertisse à l’Islam. Qu’il ait été Hindou/bouddhiste auparavant ne l’avait pas transformé en État indien, pas plus que l’arrivée de l’Islam n’en a fait un État arabe. Cependant, les représentants de la Malaisie se soucient peu de la richesse de l’histoire pré-islamique des temples de la vallée de Bujang dans l’Etat de Kedah. L’un a été détruit par un promoteur en 2013.

La grande époque des écrits Malais n’a eu aucun problème avec la période pré-islamique, même si certains étaient de la mythologie. Les Annales malaises ou « Sejarah Melayu » et les Annales de Kedah ou «Hikayat Merong Mahawangsa » remontent les lignées royales jusqu’à Alexandre le Grand, grec-macédonien. Ainsi, la maison royale de Johor elle-même a partiellement des liens avec Iskandar, nom donné par les Arabes pour nommer Alexandre le Grand, via Malacca.

Réalité et fiction peuvent se confondre mais Johor comme Kedah ont eu une longue histoire malaise avant l’Islam et n’ont cessé – avec le sultanat de Riau-Lingga, désormais en Indonésie – d’être un port important qu’après la prise de Singapour par les Britanniques et le fait que les Chinois et les Européens supplantent progressivement Malais et Bugis (les Malais de Singapour) dans le commerce régional.

Non-sens historique

Et, alors que l’Islam avait existé en Malaisie depuis des centaines d’années, il a commencé à se renforcer lorsque l’ayatollah Ali Khamenei, chiite, a provoqué des ondes de choc à travers le monde en faisant de l’Iran un État islamique. Cela a fait réagir les sunnites en Malaisie. En 2001, l’ancien Premier ministre Mahathir Mohamad a cherché à déjouer les manœuvres du PAS, Parti islamique de Malaisie bien implanté dans les régions rurales, en déclarant que la Malaisie était déjà un Etat islamique. Cela a canalisé un tournant croissant vers un Islam de style arabe.

Cependant, suivre les exemples arabes est non seulement dangereux mais cela affiche aussi une étonnante ignorance de la diversité des expériences et des traditions islamiques. La connaissance d’autres pays musulmans n’est pas le point fort des autorités religieuses de la Malaisie comme en témoigne l’attaque des chrétiens qui utilisent le nom d’Allah pour désigner le Dieu unique, alors qu’il est utilisé par les chrétiens dans le monde arabe sans objection – et aussi en Indonésie.

C’est dans une telle arrogance ignorante que poussent les graines des talibans, destructeurs des Bouddhas monumentaux d’Afghanistan, et de Daesh (Etat islamique) qui a détruit une grande partie des monuments antiques de Palmyre en Syrie. Bien sûr, les autorités malaisiennes sont maintenant beaucoup trop riches et confortables pour passer à de tels extrêmes. Mais les graines sont là.


L’identification forcée actuelle de tous les Malais avec l’Islam va à l’encontre de l’histoire malaise et est insultante pour eux. Elle détruit aussi le milieu culturel joyeux caractérisé par PO Ramlee, le chanteur, danseur et réalisateur qui est mort, ignoré, en 1973. Mais tant que la nation est dans les mains de politiciens vénaux et malhonnêtes qui utilisent l’Islam et les préférences raciales comme instruments, cela laisse peu de chance à un renouveau d’une Malaisie malaise, à juste titre fière d’être une nation commerçante et littéraire.

Traduction : Élodie Prenant
Source : Asia Sentinel Malaysia Sultan to Subjects : « Be Malay, not Arab »
Photo : Rissalapolo / Wikipedia

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