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Cambodge : les cas d’expulsions sur le littoral (ré)émergent

Cambodge_Tourisme_Victory Beach_ Sihanoukville

Alors qu’un nouvel accord entre le groupe chinois Yee Jia Tourism Development et une douzaine d’autres entreprises, principalement chinoises, vient d’être signé pour développer de mégaprojets touristiques dans le parc national de Ream, les paroles de familles victimes de conflits fonciers sur les zones littorales se font enfin entendre.

Avec la menace d’expulsion planant sur les commerces des plages O’Chheuteal et O’Tres de Sihanoukville, des avocats spécialisés dans le droit foncier se sont réunis la semaine du 21 mars à Phnom Penh pour porter la parole de milliers de familles prises dans des conflits fonciers avec des entreprises puissantes qui cherchent à transformer les bandes littorales en destinations touristiques.

Le mois dernier, les propriétaires de bars, de restaurants et d’hôtels des plages populaires ont eu quelques semaines pour quitter les lieux et ont même été confrontés à des expulsions forcées, le gouvernement local les accusant d’occuper illégalement les terres appartenant à l’État. Ces expulsions ne sont cependant pas un symptôme du développement rapide des provinces côtières du pays. Pendant une conférence de presse à Phnom Penh le 21 mars, les représentants des communautés et d’associations de défense des droits humains de Preah Sihanouk, Koh Kong, Kampot et Kep ont prouvé que plus de 40 conflits liés aux terres côtières existent… depuis 2006.

Ces cas d’expulsions ne sont pas un symptôme du développement rapide des provinces côtières du pays. Ils existent depuis près de 10 ans.

Parmi ceux-ci, persiste le conflit en cours entre trois communautés de riziculteurs du district de Prey Nop, province de Preah Sihanouk, et le groupe d’investissement chinois Yee Jia (Yee Jia Tourism Development, filiale du groupe Unite International, ndlr). Ce dernier a reçu, dès 2004 selon ces derniers, 3 300 hectares de concessions (officiellement en 2008, ndlr) de terrain à vocation économique pour développer un gigantesque complexe hôtelier à l’intérieur du Parc national de Ream (une zone protégée, ndlr). Pour Seng Chantha, un représentant des familles qui déclarent avoir été expulsées en 2007 des terres qu’elles occupaient depuis 1990, le tout sans compensation :

« Depuis que la compagnie Yee Jia est arrivée, nous ne pouvons plus exploiter nos plantations. Même si les compagnies veulent se développer, le gouvernement devrait nous prendre en compte et considérer l’impact sur nos conditions de vie ».

De même, sur l’île de Koh Rong au large de Sihanoukville, où le conglomérat local Royal Group s’est vu autoriser en 2008 la construction d’un complexe hôtelier de 2,6 milliards d’euros, comprenant des casinos, des hôtels et des terrains de golf et de polo. Plus de 600 familles de pêcheurs vivent toujours sur ces terres prévues pour le développement (économique et touristique, ndt), signale Sok Sokhom, directeur de l’Organisation nationale cambodgienne de recherche (CNRO) à Preah Sihanouk :

« Ils sont confrontés à l’expulsion et ni les compagnies, ni le gouvernement, n’aborderont le problème avec eux ».

En réponse aux expulsions imminentes de O’Chheuteal, Seng Chantha accuse le gouvernement d’hypocrisie pour avoir autorisé le puissant groupe Sokha à occuper une large parcelle de terrain sur la plage :

« O’Chheuteal est propriété de l’État, pourquoi le groupe Sokha peut-il l’occuper ? ».

À qui appartient le littoral cambodgien ?

Son ressenti a trouvé écho chez Eang Vuthy, directeur exécutif de Equitable Cambodia, qui reproche au gouvernement de faire deux poids, deux mesures. Il appelle le gouvernement à adopter une interprétation plus juste de la loi lorsqu’il cherche à stimuler le développement de la côte occidentale cambodgienne :

« Nous savons tous que, d’après le droit foncier cambodgien, les personnes n’ont pas le droit d’aménager ou d’occuper ce terrain car il appartient à l’État (les premiers 50 mètres de bande littorale sont propriété de l’État). Mais je peux citer certains hôtels, comme par exemple l’hôtel Sokha sur O’Chheuteal, qui est gigantesque et situé directement sur la plage. Et il y en a bien d’autres (…). C’est deux poids, deux mesures. Vous ne pouvez pas faire ça.

« Je pense qu’ils doivent prévoir un projet plus indépendant et que celui-ci doit être appliqué plus équitablement. Une fois de plus, les populations pauvres et vulnérables doivent être plus prises en compte étant donné qu’elles dépendent essentiellement des petits commerces. (…) Les expulser revient à les priver de leurs moyens de subsistance. »

Paul Ferber, directeur de l’organisation Marine Conservation Cambodia basée à Kep, explique que la faible communication entre les officiels locaux et les officiels nationaux aggrave la confusion sur la propriété foncière :

« Une fois sur le terrain, c’est très compliqué car il y a de nombreux échanges de propriétés foncières et de titres de propriété. Les populations locales et provinciales se déplacent au gré des paiements faits par les promoteurs et les investisseurs pour régler les choses. C’est seulement lorsque les élites de Phnom Penh découvrent ce qu’il se passe que la problématique commence à être gérée convenablement ».

Kith Meng, président de Royal Group, a refusé de commenter, tandis que les représentants du Unite International Investment Group (Cambodge), maison mère de la compagnie Yee Jia, n’ont pu être joints. Cheam Sophal Makara, un porte-parole du ministère de l’Aménagement du territoire, affirme que les villageois occupant illégalement les propriétés de l’État doivent se préparer à quitter les lieux pour laisser place à des projets de développement. Il admet que l’hôtel Sokha est également sur une propriété de l’État, mais il précise que la compagnie loue cette parcelle au gouvernement depuis de nombreuses années et qu’elle a ainsi obtenu le droit d’y rester :

« L’entreprise Sokha paie un loyer au gouvernement depuis plus longtemps. Les petits établissements, en revanche, ont dû quitter les lieux car ils sont relativement arrivés plus tard.
« Par exemple, si les gens voulaient louer le terrain juste devant votre maison, que feriez vous ? Vous les feriez partir. »

Traduction : Marie-France Leccia
Source : Sek Odom et George Wright / The Cambodia Daily Evictions Signal Coastal Development Dilemma
Photo : WHL Travel / Flickr

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