AlterAsia

Société

Thaïlande : l’éducation publique génère des inégalités

Thailande_education

Le système éducatif du Nord-Est de la Thaïlande vise de plus en plus à faire de l’argent. Les écoles publiques capitalisent sur des élèves en accordant des privilèges à un petit nombre d’étudiants sélectionnés alors que tous les autres en sont exclus et maintenus dans la filière générale. Elles créent, ainsi, un élitisme économique dans l’enseignement.

Imaginez que vous êtes un étudiant parmi 3 000 autres élèves dans une école publique de l’Isaan. Vous êtes 40 dans la même classe et vous suivez le même cursus que la plupart des autres étudiants de votre école. Cependant, dans votre école existe un programme spécial pour lequel moins de 10% des élèves sont sélectionnés chaque année afin de recevoir un meilleur enseignement. Ils vont à l’étranger avec un professeur de la filière générale tandis que vous vous battez pour qu’on se rappelle votre nom en classe parce que vous êtes noyé dans la foule de ceux-qui-n’appartiennent-pas-au-programme-spécial.

Le « Programme des doués en anglais », suggère que ces classes sont réservées aux meilleurs. En réalité, pour intégrer ces programmes, il faut payer des frais de scolarité supplémentaires.

En Isaan, l’éducation a toujours été une compétition. De la maternelle au lycée, les enfants sont soumis à des épreuves de sélection. Dans les écoles les plus réputées, les élèves doivent passer des examens d’entrée et la répartition dans les classes se fait en fonction de leur score. La classe nommée « Roi » est réservée à ceux qui ont les meilleurs résultats, la classe « Reine » aux suivants et ainsi de suite. Alors que ceci peut sembler un système équitable, de mon expérience, la corruption est courante, surtout dans les meilleures des grandes écoles.

Le rôle déterminant de l’argent

Aujourd’hui, la performance scolaire globale n’est plus le seul critère de sélection pour une éducation privilégiée car les grandes écoles publiques se sont mises à offrir des programmes spéciaux. Les noms de ces programmes, comme le « Programme des doués en anglais », suggère que ces classes sont réservées aux meilleurs. En réalité, pour intégrer ces programmes, il faut payer des frais de scolarité supplémentaires qui peuvent dépasser 1 500 € par semestre, sans parler des droits d’admission pouvant atteindre plus de 2 500 € par personne. Parfois, des places sont réservées à ceux qui n’ont pas le niveau mais sont prêts à payer. Ce n’est pas tant l’excellence scolaire mais l’argent qui joue ici un rôle déterminant, ce qui atteste de l’influence grandissante du capitalisme dans l’éducation publique.

Une étude socio-économique réalisée par le National Statistical Office en 2013 estime que le revenu moyen des habitants de la région a régulièrement augmenté, passant de 187 € par mois et par foyer en 1996 à 485 € en 2013. C’est un signe de la croissance économique progressive dans la région. Mais avec un revenu mensuel moyen par foyer inférieur à 505 €, il est difficilement possible de débourser des frais de scolarité supplémentaires étant donné qu’un foyer être composé de deux à dix membres.

Des conditions d’étude très privilégiées

La plupart de ces programmes offrent des cours intensifs dans des matières importantes pour les examens universitaires, à savoir les maths, les sciences et l’anglais. Par exemple, dans le programme anglais, presque tous les cours sont dispensés en anglais par des équipes mixtes de professeurs thaïs et étrangers. Ces cours sont spécialement conçus pour faire entrer les étudiants dans les écoles prestigieuses, en particulier les écoles de médecine. En général, les programmes sont fiers des résultats de leurs élèves aux concours des grandes écoles ou aux examens d’entrée à l’université.

Dans les écoles publiques, les étudiants doivent se conformer à des règles strictes dans l’habillement, le comportement, la coiffure. Une plus grande liberté est tolérée aux élèves des classes spéciales.

Bénéficier d’une meilleure éducation est déjà un privilège énorme sur ceux qui ne peuvent s’offrir qu’une éducation traditionnelle mais ce n’est pas le seul avantage qui accompagne le paiement de frais de scolarité plus élevés.

Dans les écoles publiques, les étudiants doivent se conformer à des règles strictes visant à empêcher toute originalité dans l’habillement, le comportement, la coiffure, comme par exemple une coupe de cheveux ne dépassant pas la mâchoire supérieure pour les filles ou de longueur militaire pour les garçons. Dans certaines écoles publiques, des filles sont publiquement harcelées à titre de punition rien que pour avoir laissé pousser leurs cheveux un millimètre plus bas que les lobes des oreilles.

Alors que ces restrictions sont durement imposées aux étudiants, des exceptions sont souvent faites pour les membres des classes spéciales. Dans une école bien connue de la province de Mahasarakham, les étudiants du Programme spécial anglais (EP) sont autorisés à porter les cheveux longs et jouissent à l’école d’une plus grande liberté sur leur propre corps.

Dans une école à moins d’une heure de Mahasarakham, la ventilation naturelle est la seule source d’aération dans les classes mais les étudiants EP disposent de leur propre salle climatisée, ce qui implique qu’ils bénéficient également de bureaux et casiers qui leur sont propres alors que, dans la même enceinte, ceux qui suivent le cursus normal n’ont même pas de salle attitrée ; toutes les heures, ils doivent changer de salle et se rendre, le plus souvent en plein soleil, dans différents bâtiments.

L’Isaan et la Thaïlande entrent dans la communauté mondiale. Mais qu’en est-il pour les 90% des étudiants restants ?

D’autres privilèges comme des sorties éducatives à l’étranger, des camps d’anglais, des bals de promo et cérémonies d’honneur sont généralement inclus dans les cours spéciaux. Parfois même, des uniformes sont spécifiquement conçus pour ces étudiants afin de montrer qu’ils paient plus que les autres. La distinction est ainsi encore plus évidente car l’uniforme indique « qui est qui » sur le campus. En outre, pour beaucoup d’étudiants du programme anglais, la participation aux spectacles ou aux activités de l’école comme le jour de Noël sont obligatoires alors que les étudiants normaux sont souvent exclus de cette mise en valeur des talents.

Certains programmes adoptent même une approche commerciale afin de séduire leurs cibles de la classe moyenne et créent leurs propres vidéos de promotion, vantant leurs succès et les avantages supplémentaires par rapport à la filière commune. Dans une province voisine, un EP met en avant le fait que les étudiants de son Programme anglais ont leur salle de musique, leur bibliothèque et leurs propres cours de natation. L’accroche du programme indique même qu’ « il est nécessaire et vital pour nos étudiants d’étudier chaque matière en anglais avec des professeurs dont c’est la langue maternelle car nous entrons dans la communauté mondiale ».

Deux poids, deux mesures dans l’enseignement public

C’est vrai que l’Isaan et la Thaïlande entrent dans la communauté mondiale. Mais qu’en est-il pour les 90% des étudiants restants ?
En théorie, on s’attend à ce que toute personne inscrite dans le système éducatif public bénéficie de façon égalitaire de l’éducation selon les standards nationaux. L’ironie réside dans le fait qu’il y a officiellement deux poids deux mesures dans les écoles publiques et ce, avec l’approbation du personnel de l’enseignement public. Les privilèges accordés créent un élitisme au sein d’établissements scolaires censés fournir une égalité de traitement indépendamment du contexte socio-économique. Au lieu de cela, ce système favorise un groupe d’étudiants qui paie davantage, tout en laissant à la traîne ceux qui sont coincés dans le système général d’enseignement et qui représentent malheureusement la majorité.

Au lieu de mettre l’accent sur un groupe privilégié, les écoles, surtout publiques, devraient étendre leurs initiatives au reste des étudiants pour garantir une égalité de traitement.

De ce point de vue, l’inégalité commence avec l’éducation. Les étudiants des familles plus aisées ont de meilleures chances d’acheter leur chemin vers une meilleure éducation et donc plus d’opportunités. À l’inverse, les étudiants qui ne peuvent se permettre un tel luxe ne sont pas seulement confrontés à l’inégalité sur le même campus mais ils sont également moins préparés pour des opportunités après l’obtention de leur diplôme. Ceci crée une bulle sociale où les élèvent entrent à l’école par la même porte mais où ils sont ensuite répartis par le système, ce qui conduit à des distinctions de classe sur la base du milieu socio-économique.

Revenir à la raison d’être des écoles publiques

En premier lieu, les écoles publiques devraient privilégier la raison d’être de leur établissement, c’est-à-dire assurer l’égalité de l’enseignement à tous les étudiants sans tenir compte de différences socio-économiques. À l’heure où nous entrons dans la « communauté mondiale », l’anglais ainsi que d’autres compétences sont nécessaires pour préparer les étudiants aux évolutions du monde, en particulier maintenant que la Thaïlande fait déjà partie de la communauté ASEAN. Sur le long terme, au lieu de mettre l’accent sur un groupe d’étudiants, les écoles devraient envisager d’étendre leurs initiatives au reste de l’école pour garantir que chaque étudiant est correctement armé pour le futur.

Et surtout, dans la mesure où les écoles se proclament elles-mêmes publiques, il ne devrait pas y être pratiqué ni toléré de traitement inégalitaire juste parce que certains étudiants peuvent se permettre de payer davantage. Parce que, ce qui est bien plus inacceptable que d’avoir les cheveux qui dépassent d’un millimètre la longueur autorisée, c’est le fait que le personnel enseignant pense qu’un groupe d’étudiants au sein d’un espace éducatif partagé mérite un meilleur traitement que les autres.

Traduction : Édith Disdet
Source : Natchanon Ongiu* / The Isaan Record Public Education in the Northeast producing inequalities
Photo credit: rrriles / Flickr

* Natchanon Ongjui est un étudiant en 4e année de premier cycle en Langue et Culture à la Faculté des Arts de l’Université de Chulalongkorn. Il est né et a grandi à Maha Sarakham.

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.