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Papouasie : il faut responsabiliser la population

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La déconnexion entre Jakarta et les provinces pourrait s’aggraver sous l’actuelle présidence. Cette dernière ne fera que redessiner et renforcer les vieilles politiques qui mettent en avant de manière simpliste l’économie comme facteur de développement, sans prendre en compte la responsabilisation de la population.

Loin de les rapprocher l’une de l’autre, l’intégration de la Papouasie à l’Indonésie en 1969 a été un processus controversé et entaché d’erreurs, qui les a conduit depuis à un éloignement réciproque – un coup de lance au cœur de bonnes relations.

Ce résultat s’explique en particulier par le fait que les demandes des Papous, notamment celles des habitants des régions montagneuses, ont été constamment négligées par les autorités et les responsables politiques de Jakarta.

Des disparités croissantes

Depuis l’intégration des Papous, il y a près de 50 ans, le gouvernement a des difficultés à admettre, et plus encore à identifier, les problèmes fondamentaux des Papous. Ce qui explique, dans l’ensemble, le contexte historique et politique de la région.

Les défis sont aussi sociologiques et économiques, avec des disparités croissantes entre nouveaux venus et papous indigènes. Les migrants dominent les secteurs économiques et administratifs du territoire, laissant les indigènes sans compétences pour les concurrencer sur ce terrain. Des frictions sociales émergent en conséquence et mènent à leur tour à des conflits.

Une politique simpliste, avec l’économie comme seul facteur de développement ?

Président non lié aux régimes précédents et à leurs principaux protagonistes, Jokowi Widodo ne devrait pas commettre les mêmes erreurs que ses prédécesseurs. Mais jusqu’ici, les signaux ne sont pas bons. Sans admettre de manière sérieuse les problèmes des Papous, ni y faire face, l’administration Jokowi ne fera que redessiner et renforcer les vieilles politiques qui mettent en avant de manière simpliste l’économie comme facteur de développement.

Lors de ses deux dernières visites, Jokowi n’a fait que des propositions centrées sur l’économie, avec des investissements dans le tourisme à Raja Ampat, dans les infrastructures à Jayapura et Sorong, dans l’agriculture à Merauke, et les mines à Fak-fak et à Teluk Bintuni.

De telles politiques sont inutiles si l’on admet que la plupart des Papous manquent de compétences suffisantes pour pouvoir bénéficier de ces projets (et qu’ils sont tellement distancés, que jouer la carte du rattrapage est presque inconcevable).

En réalité, de tels projets ne vont faire qu’augmenter l’afflux massif de migrants en provenance de Java, Kalimantan et Sulawesi, et réaffirmer la domination économique des non-locaux – un processus déjà observé dans toutes les villes papoues, à la fois des régions côtières et montagneuses. Ces projets ne diffèrent en rien des programmes lancés par les autres présidents depuis Suharto.

Les déclarations publiques des élites de Jakarta simplifient outre mesure les problèmes de la région et exacerbent l’approche erronée du gouvernement central. Un exemple en est la récente déclaration d’un ministre clé de Jokowi, Luhut Panjaitan, pour qui les Papous ayant des aspirations politiques devraient quitter les provinces et rejoindre les pays du Pacifique de même culture. Sans surprise, cette déclaration a déclenché de nombreuses critiques.

Une politique superficielle

Pour couronner le tout, l’administration Jokowi a échoué à gagner la confiance des Papous. On voit, par exemple, des protestations continues de mères indigènes (mama-mama Papua), qui demandent à Jokowi de leur construire des marchés traditionnels, comme il leur avait promis lors de ses visites, début 2015.

La même année, Jokowi a relâché plusieurs prisonniers purgeant des peines pour des activités politiques, dont l’ancien officier d’État Filep Karma. Mais cette action a été considérée comme superficielle, puisqu’il reste encore de nombreux prisonniers politiques derrière les barreaux. L’accès à cette région, donnée à la fois aux journalistes étrangers et à quelques journalistes locaux pour couvrir ces questions, n’a pas non plus aidé le gouvernement – Jokowi s’est vu reproché ce choix par son ministre de la Défense.

L’administration Jokowi a échoué à gagner la confiance des Papous.

En arrière-plan, l’armée est très présente et ne cesse de se rendre en Papouasie à des « fins officielles », qui vont de la défense des îles nationales périphériques à l’aide au gouvernement pour promouvoir le développement de la zone.

L’actuelle présence militaire comprend la « pseudo expédition conjointe », dominée par un effectif de 670 militaires, dont fait partie le Commandement des forces armées spéciales (Kopassus) et qui inclut également 530 civils. Elle a pour objectif de mener des recherches et de collecter des données concernant les ressources naturelles de la Papouasie. Le mauvais souvenir des manquements aux droits de l’homme, laissé par les forces armées dans la région ne fera qu’amplifier la méfiance des locaux envers leur gouvernement national.

Ressources naturelles : des recherches sous direction militaire

Quoi qu’il en soit, l’expédition de recherche dirigée par les militaires en Papouasie est en désaccord avec le rôle principal de l’armée tel que défini par la loi. Selon cette loi, les opérations militaires autres que la guerre couvrent 14 missions spécifiques, dont les opérations de recherche et de sauvetage, l’anti-terrorisme, l’assistance humanitaire et la protection des frontières. L’ensemble de ces 14 missions doit soutenir les fonctions militaires premières – le renforcement de la capacité de l’armée aux opérations de combat.

La question centrale est celle de la responsabilisation du peuple papou.

Aucune de ces missions ne porte sur la collecte de données concernant les ressources naturelles d’une région ou sur ses habitants. Cette opération conjointe constitue un autre exemple de la lenteur des réformes militaires internes depuis le second mandat de l’ancien président Susilo Bambang Yudhoyono. C’est aussi un rappel amer de l’influence qu’exerce toujours l’armée Indonésienne non seulement en tant qu’acteur de sécurité, mais aussi en tant qu’acteur social. Pire encore, Jokowi n’a montré que peu de volonté à continuer les réformes militaires et a placé beaucoup d’officiers retraités à des postes gouvernementaux stratégiques.

Le gouvernement devrait comprendre que l’afflux de nombreux soldats, s’ajoutant au contingent déjà présent sur place, ne peut résoudre les problèmes de la Papouasie. En réalité, l’armée est une source de difficultés continue. Et en définitive, c’est aux Papous de faire face aux problèmes de la région.

La question centrale est celle de la responsabilisation du peuple papou, et non pas une attention seulement portée aux ressources naturelles de la région, qui concentre aujourd’hui tout l’intérêt du gouvernement central.
En tant que journaliste papou, Victor Mambor pose la question :

« Quelle est l’importance de la Papouasie pour l’Indonésie ? Est-ce les gens de Papouasie ou bien ses ressources naturelles qui intéressent le gouvernement central de Jakarta ? 
Si ce sont les gens, pourquoi tant de Papous sont-ils arrêtés, tués et interdits d’exprimer leurs aspirations ? »

Traduction : Marine Métadier

Source (Hipolitus Yolisandry Ringgi Wangge* & Djali Gafur*, Guest Contributors / New Mandala) : Jokowi’s Papua policy deeply flawed
Photo : AK Rockefeller / Flickr

* Hipolitus Yolisandry Ringgi Wangge est chercheur à l’Académie Marthinus, à Jakarta. Djali Gafur est cadre à l’Institut Maluku, au Centre de politiques publiques et d’études du développement économique, à Moluccas.
Les deux auteurs ont mené des recherches de terrain en Papouasie.

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