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Revitaliser la culture écrite laotienne de l’Isaan grâce à la traduction

Thailande_Isaan_Lao_SixayAvec plus de 11 millions de locuteurs, le laotien de l’Isaan est aussi important que le créole d’Haïti. Cet héritage, qui survit à l’oral, est pourtant menacé de disparition. Mais depuis peu, il tend à renaître chez les plus jeunes sous une forme inattendue : écrite, sur les réseaux sociaux. Témoignage.

La dernière fois que j’ai rencontré ma grand-mère âgée de 78 ans, elle a vu que j’avais un exemplaire de Sang Sinchai (Sinxay) avec moi, s’en est emparée et a commencé à lire.

« Comment est le livre ? Est-ce difficile à lire ? » lui ai-je demandé.

« Non, je le comprends », répondit-elle en secouant la tête comme s’il s’agissait du livre le plus basique. Pour moi, il était tout, sauf basique.

Pour la génération de ma grand-mère, Sinxay et Pha-Daeng Nang-Ai avaient le même statut que « Les Fables d’Esope », le recueil de contes populaires bien connu en Occident. Cependant, pour ma génération, Sinxay et Pha-Daeng Nang-Ai sont rarement lus ou représentés au théâtre, encore moins évoqués à l’école.

Tout, même un manuel scolaire en thaï, se transformait en laotien dès qu’il était lu à voix haute. C’est comme ça que sa génération lisait.

La personne qui m’a donné ce livre, l’écrivain Vitayakorn Sowat, âgé de 38 ans et originaire de Kalasin, l’avait lui-même reçu dans un temple alors qu’il était moine novice. Il me raconta comment sa défunte mère lisait n’importe quel livre thaï à voix haute avec ses propres intonations laotiennes. Tout, même un manuel scolaire en thaï, se transformait en laotien dès qu’il était lu à voix haute. C’est comme ça que sa génération lisait.

Bien que le laotien soit aujourd’hui parlé en Thaïlande – dans le Nord-Est mais également en dehors de la province – quand il s’agit de lire des livres, le bilinguisme a quasiment disparu. Une forme de lecture qui intégrait totalement la langue maternelle laotienne a été perdue. Au début du 20è siècle, la Cour Siamoise a banni les livres en laotien de l’Isaan ainsi que l’écriture et imposé le système éducatif thaï unilingue. Tous les monastères Bouddhistes, auparavant en charge de la préservation de la littérature et de la promotion de la culture, ont été soumis au contrôle strict du « Central Thaï ». Cette perte patrimoniale fait partie intégrante de l’héritage de tous les habitants du Nord-Est.

Au début du 20è siècle, la Cour Siamoise a banni les livres en laotien de l’Isaan ainsi que l’écriture et imposé le système éducatif thaï unilingue.

C’est pour cette raison que j’admire l’initiative de l’Administration Locale de l’Université de Khon Kaen, financée par l’Union Européenne, de redynamiser la culture de l’Isaan. Avec plus de 11 millions de locuteurs, le laotien de l’Isaan est aussi important que le créole d’Haïti – reconnu à présent comme langue officielle en Haïti, après une longue période préjudiciable d’enseignement exclusivement en français. Dans le même esprit, l’ICMRP (Isaan Culture Maintenance and Revitalization Programme – Programme de Conservation et de Revitalisation de la Culture de l’Isaan) a réintroduit la « langue Isaan » et sa transcription Tai Noi dans le programme scolaire de 4 municipalités de Khon Kaen, en espérant non seulement raviver la lecture et l’écriture dans la langue locale mais également améliorer la qualité de l’apprentissage chez les enfants du primaire. Le programme, échelonné sur 4 ans, vient officiellement de se terminer le mois dernier.

Un renouveau qui passe par l’écrit… sur les réseaux sociaux

L’ICMRP, à quelle fin ? Dans un climat politique où les fermiers de l’Isaan ont été qualifiés de « charmants » (na rak) par le Premier Ministre pour leur absence de protestation contre les prix bas du caoutchouc, il est peu probable que ce genre de programme ouvertement régionaliste puisse être approuvé et mis en œuvre par l’État Thaï. À cela s’ajoute le fait que les écrivains contemporains du Nord-Est de la Thaïlande utilisent principalement l’alphabet thaï pour écrire. La lutte pour un retour triomphant du Tai Noi s’annonce rude.

Ceci dit, ce n’est pas une raison pour renoncer.

Aujourd’hui, avec le développement des médias sociaux tels que Facebook ou Social Cam dans toutes les classes des jeunes générations du Nord-Est, l’emploi du laotien local s’est généralisé, des vidéos aux messages, sous-titres ou légendes et commentaires. Ces interventions en ligne quotidiennes donnent naissance à un langage écrit pour le laotien de l’Isaan.

Certes, les caractères thaïs sont utilisés sans aucune référence orthographique, mais, à la lecture à voix haute, les sons dépendent encore et toujours du dialecte de chaque lecteur. Par exemple, si je commente « bo pen nyang » (ce n’est pas un problème) dans un message sur Facebook, un lecteur de Ubon Ratchatani et un lecteur de Loei reconnaîtront tous deux mon commentaire comme étant du laotien, mais leur l’intonation sera différente de mon « laotien de Sisaket ».

Avec le développement des médias sociaux tels que Facebook ou Social Cam dans les classes des jeunes générations du Nord-Est, l’emploi du laotien local s’est généralisé des vidéos aux messages, sous-titres ou légendes et commentaires. Ces interventions en ligne quotidiennes donnent naissance à un langage écrit pour le laotien de l’Isaan.

Notre génération bilingue en est venue à conserver précieusement le pasaa Isaan comme un patrimoine, et notre multilinguisme a donné lieu à bien des blagues et des jeux de mots très éloignés de la stigmatisation de l’ignorance généralement attachée aux ressortissants du pays qui ne parlent pas la langue thaïe. Les références à cette ignorance sont légion dans les vieilles histoires sur le peuple de l’Isaan ; dans sa nouvelle, « Dark Glasses », écrite en 1969, le pionnier de la littérature moderne du Nord-Est de la Thaïlande, Khamsing Srinawk, raconte l’histoire d’une femme qui a mal interprété le compliment koet ma suay fait en thaï par des hommes de la ville, croyant que cela voulait dire « née en fin de matinée ». Son mari la traita plus tard de « stupide » pour son ignorance de la signification du mot « suay » qui est « jolie ».

La création spontanée par cette génération d’une forme écrite commune du pasaa Isaan sur internet existe, indifférente à l’absence d’alphabet distinct et d’orthographe normalisée. Même les écrivains de langue laotienne qui glorifient leur appartenance ethnique écrivent toujours majoritairement en thaï standard, avec occasionnellement des « touches » de laotien de l’Isaan pour faire « couleur locale ».

Donc, pour aller de l’avant, je propose une stratégie alternative à l’ICMRP, une solution qui évite la mise en place d’une orthographe indépendante et normalisée pour les dialectes laotiens de la rive thaïlandaise du Mékong.

Redynamiser les dialectes laotiens

Je propose premièrement que les classiques de la littérature de l’Isaan soient adaptés dans des formes contemporaines au travers de moyens accessibles aux jeunes générations et qu’elles puissent se familiariser avec eux à leur propre rythme, en dehors des obligations scolaires. Deuxièmement, je propose de redonner une vitalité à la langue laotienne de l’Isaan elle-même par des traductions de la littérature mondiale.

Je propose premièrement que les classiques de la littérature de l’Isaan soient adaptés dans des formes contemporaines au travers de moyens accessibles aux jeunes générations.

Aujourd’hui, la « littérature » fait partie des cours de langue thaïe comme preuve du patrimoine national. Les élèves des écoles primaires et secondaires appréhendent la littérature comme un exercice de mémorisation de mots inhabituels et d’apprentissage de la manière « correcte » de comprendre et interpréter les textes canoniques de la nation. À l’inverse de ce qui devrait être, les moments de plaisir et de révélation dans la lecture sont rares.

Le potentiel récréatif de la littérature devrait éclairer notre approche. Plutôt que de se focaliser sur les écoles comme centres éducatifs, pensons aux activités ludiques. Ma sœur de 10 ans, qui pourtant n’excelle pas à l’école, peut nous apprendre des choses. Elle connaît plus de personnages et de traits de caractères de Ramakian (Ramayana) (l’un des textes fondamentaux de l’hindouisme, ndlr) que moi. Pendant son temps libre, elle aime regarder sur YouTube les dessins animés de Ramaya en langue thaïe, très bien faits et amusants. La série est financée par la société alimentaire Snack Jack – et non par le gouvernement.

En naviguant sur la toile de manière plus indépendante, ma sœur a même découvert une interprétation peu conventionnelle de l’épopée, une chanson de rap anti-Rama appelant les ogres oppressés à défendre leur ville Lanka des pillages. Cette chanson a été créée par des artistes indépendants, Yaak Lab. Si cela est possible, alors pourquoi pas des dessins animés sur Sinxay en langue laotienne et financés par les habitants de l’Isaan sous forme participative ?

Voyager est aussi une occasion d’apprendre. Quand, à la fin de l’année dernière, ma sœur, ma mère et moi sommes allées de notre domicile à Sisaket jusqu’à Khon Kaen, nous avons visité le temple Wat Pra That Nong Waeng. Nous nous sommes amusées à deviner la signification de chaque khalam murale dépourvue de légende (interdiction culturelle) et à reconstituer ensuite l’histoire de Sinxay à partir de toutes les peintures. Bien qu’aucune de nous n’ait été familière avec l’intrigue, nous nous sommes baladées pour retracer l’histoire, captivées par les créatures légendaires et l’arc et la conque de Sinxay. L’exercice a rendu ce parcours touristique intra-Isaan beaucoup plus pédagogique.

Dessins animés, peintures murales et éditions en couleurs de Sinxay ne sont qu’une partie de la stratégie, la traduction du classique vers le moderne. L’autre partie, tout aussi cruciale – la traduction des langues étrangères vers la langue autochtone – commence avec la reconnaissance du laotien de l’Isaan comme digne réceptacle de la littérature mondiale.

Place aux traductions littéraires ?

Le thaï standard a été, depuis assez longtemps maintenant, notre langue véhiculaire pour nous connecter au monde des Lettres. Il est temps que nous, traducteurs parlant laotien, commencions sérieusement à considérer notre langage indigène comme une langue cible pour les traductions littéraires. Comment le héros fragile de Virgile, Enée, s’en sortirait-il en dialecte laotien à côté de Sinxay ? Comment des traductions dans notre langage local de la renaissance moderne de la littérature occitane du Sud de la France stimuleraient-elles l’imagination pour une littérature thaïe typiquement du Nord-Est ?

Puisque le Centre National continue d’ignorer notre patrimoine littéraire et nos créateurs littéraires contemporains, il est temps que nous amenions le monde de la littérature pertinente directement à notre langue régionale. Ainsi, nous pourrons faire surgir le laotien des caractères thaïs – comme par magie – à l’instar de nos grands-parents. Nous n’avons pas besoin de l’alphabet TAI NOI pour cela, ni même de l’accord du gouvernement. Nous avons juste besoin du travail de l’imagination et de dévouement collectif pour que cela advienne.

Peera Songkünnatham écrit et traduit à Sisaket City. Actuellement, Peera traduit « El Llano en llamas » de Juan Rulfo en laotien de l’Isaan.

Traduction : Roxane Cordisco
Source : Peera Songkünnatham / The Isaan Record Let’s revitalize Isaan Lao literacy through translations
Photo : Peinture murale du Sinxay.

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