AlterAsia

Société

Malaisie : l’éducation forcée des enfants issus de minorités ethniques

Malaisie_Education_OrangAsli

Édith Mirante, auteure de plusieurs livres sur les minorités ethniques d’Asie du Sud-Est, relate la fuite d’un groupe d’enfants depuis un internat malaisien, dont les conséquences ont été dramatiques.

Des enfants issus d’une minorité ethnique se sauvent d’un pensionnat violent pour rentrer chez leurs familles, se dissimulant aux équipes de secours tout au long de leur fuite. Le dernier exemple en date de cette histoire trop familière s’est terminé de façon plus tragique que le parcours en 1931 des trois filles aborigènes australiennes décrit dans le film Le Chemin de la liberté (2002).

Le 23 août 2015, six filles et un garçon, âgés de sept à onze ans, du groupe ethnique autochtone des Temiar, se sont enfuis d’un pensionnat gouvernemental à Gua Musang en Malaisie. Les enfants ont échappé aux recherches jusqu’au 9 octobre, jour où Norieen Yaacob, 10 ans, et Mirsudiar Aluj, 11 ans, ont été retrouvées en vie. Bien qu’émaciées et faibles, les fillettes continuaient de tenter de se dérober à la police qui les a trouvées au bord d’une rivière.

Comme l’a indiqué le Center for Orang Asli Concerns, groupe de défense des peuples indigènes en Malaisie, les enfants « n’avaient pas disparu, mais se cachaient ». Les cinq autres enfants ont péri noyés ou sont morts de faim.

Une pratique relevant des crimes contre l’humanité

Enlever des enfants à leurs parents pour les endoctriner dans des écoles qui les privent de leur propre culture, de leur langue et de leurs croyances spirituelles est considéré comme une pratique rétrograde et un crime contre l’humanité. L’Australie, le Canada et les États-Unis ont présenté leurs excuses pour ce type d’agissements, bien qu’ils n’aient pas correctement indemnisé les victimes.

Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a promis d’appliquer les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation portant sur le sinistre héritage du système d’internat infligé aux Premières nations du Canada. Mais cette pratique destructrice constitue la politique actuelle en Malaisie continentale, où les enfants de peuples autochtones collectivement appelés Orang Asli sont systématiquement retirés de leurs familles à un très jeune âge.

Les pensionnats du gouvernement malaisien participent de l’irrespect généralisé à l’égard des cultures et droits civiques des Orang Asli. Les Temiar sont connus pour leur modèle de société non-conflictuelle, intégrative, ainsi qu’une spiritualité fondée sur les rêves et la transe, mais ils sont marginalisés par le développement non durable. Les terres ancestrales des Temiar ont été confisquées et ravagées par des projets de barrage hydroélectrique, l’exploitation minière, forestière et la plantation massive de palmiers à huile destructrice des sols.

Un système violent et rigide

J’ai visité des pensionnats Orang Asli où des enfants Batek, Mendrik et Jahai ont dû étudier contre leur gré. Un directeur m’a confirmé :

« Il y a un fort taux d’abandons scolaires et de fugues. Vous savez, ils sont toujours nomades alors ils préfèrent passer les mois d’août à octobre à vagabonder avec leurs familles ».

Les enfants Orang Asli portent des uniformes scolaires malgré la chaleur tropicale, sont – du moins en théorie – convertis à l’islam aux dépens de leurs croyances animistes traditionnelles, et scolarisés dans un système rigide, avec séparation des sexes, bien loin des pratiques égalitaires de leurs groupes ethniques. L’enseignement est dispensé en malais, la langue nationale, et non dans leurs propres langues.

Dans l’école d’où se sont enfuis les enfants Tamiar, leurs sœurs ainées avaient été battues parce qu’elles étaient allées nager dans une rivière voisine. On rapporte des punitions sévères et des brimades de la part des enseignants dans beaucoup d’internats vis-à-vis des Orang Asli.

Un drame qui doit marquer la fin de ce système honteux

Il y a sûrement d’autres façons d’éduquer les enfants des minorités ethniques. Si les parents Orang Asli sont pour la plupart favorables à l’éducation de leurs enfants, ils s’opposent farouchement à ce qu’ils leur soient enlevés très jeunes pour être privés de leur propre culture.

L’éloignement de certaines communautés Orang Asli n’excuse pas le système d’internat. La Malaisie continentale dispose d’un vaste réseau routier et les enfants des autres groupes ethniques malaisiens sont externes dans des écoles situées dans leur propre zone rurale, de plantations ou de forêts.

La scolarisation devrait être proposée au sein des communautés d’origine pour l’enseignement primaire et secondaire, commencer dans leur langue, en accord avec un programme qui respecte leurs connaissances et compétences traditionnelles. Les étudiants Orang Asli apprennent mieux dans une atmosphère non punitive et non coercitive.

Les médias malaisiens ont enquêté sur les conditions de vie déplorables du pensionnat Temiar de Gua Musang, et les politiciens de l’opposition ont critiqué les négligences dans la recherche des enfants disparus, durant laquelle les parents ont souvent été tenus à l’écart.

C’est tout le système des pensionnats qui est en cause. Le calvaire des enfants Temiar et la mort de Sasa Sobri, huit ans, Ika Ayel, neuf ans, Haikal Yaakob, huit ans, Linda Rosli, huit ans et Juvina David, sept ans, doivent être le terrible catalyseur qui signe la fin de la politique honteuse du gouvernement. Il doit cesser d’arracher les enfants Orang Asli à leurs foyers et leurs communautés pour les soumettre en captivité à un système éducatif visant à éradiquer leur culture.

Edith Mirante est l’auteure de “The Wind in the Bamboo: Journeys in Search of Asia’s ‘Negrito” Indigenous Peoples.”

Traduction : Édith Disdet
Source (Edith Mirante / New Mandala) : An education in captivity
Photo : Edith Mirante

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.