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Le gouvernment de Thaïlande répond au rapport d’Amnesty International

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Le gouvernement a répondu au rapport d’Amnesty International sur la situation des droits de l’homme dans le monde. Le gouvernement souligne notamment la nécessité de replacer la Thaïlande dans son contexte régional.

Sans grande surprise, le rapport 2015-2016 d’Amnesty International s’avère critique envers le régime militaire thaïlandais. Le ministère thaïlandais des Affaires étrangères a répondu en publiant un communiqué de presse dans lequel il déplore :

« [le rapport d’Amnesty International (AI)] ne mette en avant que des questions préoccupantes », sans « tenir compte du contexte spécifique dans lequel évolue la Thaïlande ».

Le ministère explique que ce contexte :

« constitue un défi colossal auquel le pays doit faire face : il consiste à trouver le bon équilibre entre la liberté de rassemblement, la liberté d’expression et le besoin de prévenir de nouveau l’émergence de conflits politiques ».

Réaction du gouvernement thaïlandais

D’autre part, la Thaïlande a besoin d’une « réforme globale pour aboutir à une harmonie sociale [concept sino-communiste doté d’une longue histoire pré-communiste] et à une démocratie solide et durable ». Pour toutes ces raisons, le communiqué affirme que le rapport d’AI est déséquilibré. Le site d’information thaïlandais Khaosod English a relayé la réaction du ministère. Il n’a cependant pas souligné l’idéologie de style chinois de « stabilité à tout prix » sous-jacente à la déclaration du ministère.

Certes, le rapport d’AI ne prend pas assez en compte le contexte actuel du pays. Mais même si AI avait éclairé son étude par le contexte actuel — c’est-à-dire : la question de la succession, l’attitude paternaliste de l’État et la forme rémanente d’un fascisme hérité du dictateur Pibun Songkhram, les divisions de classe et d’ethnie qui ont conduit à des effondrements sociopolitiques récurrents, la corruption endémique dans l’administration, la police et le secteur militaire, l’impunité du gouvernement, pour ne pas mentionner une forme de Bouddhisme hiérarchique qui a désespérément besoin d’être réformé — cela n’aurait probablement pas contribué à adoucir le point de vue sur la Thaïlande.

Le communiqué de presse déclare également :

« La Thailande soutient et valorise fortement la liberté d’expression et les droits de l’Homme en accord avec les pratiques internationales. Par exemple, la presse peut librement critiquer le gouvernement ».

À cet égard, le communiqué est lui-même déséquilibré, puisque la presse, qu’elle soit thaïlandaise ou étrangère, est sans conteste harcelée par le régime. Reporters sans frontières place en effet la Thailande à la 134è position sur 180 États dans son classement sur la liberté de la presse en 2015, un recul de quatre places par rapport à l’année précédente.

Le communiqué souligne également qu’Amnesty International ne loue pas la Thaïlande pour ses développements positifs, parmi lesquels :

« Le rôle leader de la Thaïlande dans l’accueil des rassemblements internationaux sur les migrations clandestines dans l’océan Indien, ses mesures contre les réseaux de trafiquants et contre les agents publics complices d’activités illégales, les amendements et le passage de 164 projets de loi qui se sont vus diriger vers l’Assemblée nationale législative du pays en vue d’être promulgués. »

À cela s’ajoutent la Loi sur l’égalité des sexes, l’amendement de la loi de 2008 contre la traite des personnes, la Loi sur le fonds de justice, qui permet une assistance juridique et élargit la base de la justice communautaire. Le gouvernement a « mis en place des politiques visant à réduire les inégalités, protéger les groupes vulnérables et régulariser les travailleurs migrants venus des pays voisins ».

Il est vrai que le rapport d’Amnesty International fait état d’une situation déprimante : il est centré sur la violation des droits de l’Homme. Cependant, AI semble suivre un modèle pour chaque pays et avoir sa ligne éditoriale. Alors que la Thaïlande est en toute légitimité apte à plaider pour « davantage de bonnes nouvelles », il est peu probable qu’Amnesty International change son modèle et ses directives éditoriales pour faire plaisir au gouvernement. Cela a pour conséquence de faire apparaître la réponse thaïlandaise comme quelque peu artificielle.

La peine de mort dans les pays membres de l’ASEAN

Il est cependant possible de proposer une mise en perspective plus internationale, en inscrivant la Thaïlande au sein du contexte géopolitique plus large qu’est l’ASEAN. L’un des problèmes les plus flagrants au sein de l’ASEAN est celui de la peine de mort. À cet égard, la Thaïlande a gagné en sévérité pendant la période analysée par l’AI, tout comme le Brunei, à partir d’une interprétation de la charia. Le fait qu’une monarchie constitutionnelle bouddhiste soit au même niveau que le Brunei quant au durcissement de la législation relative à la peine capitale a de quoi troubler. Les Philippines, seul pays majoritairement chrétien de l’ASEAN, ont suspendu la peine de mort en 2006. Le Cambodge, souvent considéré comme le moins civilisé des pays par les Thaïlandais, l’a abolie en 1989.

AI n’a pas classé les pays par groupes ou catégories. Cependant, si l’on tient compte du nombre de mots utilisés dans son rapport, il est aisé de voir que le Myanmar est le pays qui porte le plus atteinte aux droits de l’homme, et ce sur tous les plans : Rohingyas, prisonniers politiques, libertés fondamentales, guerre civile longue de plusieurs décennies, impunité. L’Indonésie apparait clairement en deuxième position, avec le dérapage des forces de sécurité, le viol récurrent des libertés fondamentales comme la liberté de culte, et le recours à des peines dégradantes.

Répression des civils et des médias

La Thaïlande apparaît en troisième position, avec des conflits internes armés (insurrection et guerre civile au sud), des cas de torture et de décès en détention (en vertu de l’article 112 contre le crime de lèse majesté). Le fait que le projet de loi criminalisant la torture et les disparitions forcées soit toujours en suspens à l’Assemblée nationale législative est également particulièrement préoccupant.

La répression des civils et des médias est mise en évidence dans le rapport, avec l’ordre, en mars 2015, du Conseil national de la paix et de l’ordre (NCPO) criminalisant le rassemblement de cinq personnes ou plus, et l’article 116 sur la sédition qui a été librement appliqué. Le ciblage des défenseurs des droits humains comme le Nouveau mouvement pour la démocratie, les groupes Resistant Citizen, Khon Rak Ban Ked, les journalistes du site d’information thaïlandais Phuketwan, le défenseur des droits humain britannique Andy Hall, et même des membres du bureau d’AI constitue également un grave problème.

Les droits des réfugiés sont enfreints puisqu’ils se voient refouler (en particulier les boat-people en provenance du Bangladesh ou de Myanmar, ainsi que les 109 Ouïghours originaires de Chine). Ce sont autant de preuves évidentes de violation des droits de l’Homme.

Le Cambodge, le Vietnam et les Philippines semblent constituer un quatrième groupe de pays compte tenu de la place qu’ils occupent dans le rapport. Le Cambodge a d’évidents problèmes par rapport aux libertés fondamentales, ayant aussi bien trait à l’impunité, à la situation de la justice internationale dans le processus de jugement des anciens Khmers rouges, aux refoulements qu’aux disparitions forcées.

La Malaisie, le Laos et Singapour sont les pays où les abus sont les plus faibles.

Au Vietnam, qui garde les allures d’un État soviétique, les prisonniers politiques et dissidents, ainsi que la restriction des mouvements de rassemblement et les cas de morts suspectes en prison, sont également préoccupants. La torture et les disparitions forcées sont monnaie courante aux Philippines, problèmes auxquels s’ajoute celui de l’accès à la contraception, héritage d’une Église catholique très puissante.

Malaisie, Laos et Singapour

La Malaisie, le Laos et Singapour sont les pays où les abus sont les plus faibles. La Malaisie reste préoccupante sur le plan de la restriction des libertés fondamentales, incluant les arrestations et détentions arbitraires, les dérapages des forces de sécurité, renforcés par la nouvelle loi contre la sédition.

Le Laos est inquiétant par rapport aux libertés fondamentales, bien que le seul cas de disparition forcée au cours des trois dernières années fasse pâle figure à côté des soixante disparitions qui ont eu lieu en Thaïlande au cours des dix dernières années.

Les violations des droits de l’Homme à Singapour portent sur la liberté d’expression, les peines dégradantes, et un appareil sécuritaire trop actif.

« En Thaïlande, la loi est la loi »

Le dernier paragraphe du communiqué de presse du ministère thaïlandais des Affaires étrangères affirme :

« Le gouvernement considère les compte-rendus de la société civile, y compris celui d’Amnesty International, comme un point de vue et une réflexion qui doivent être entendus. Nous pensons que l’engagement constructif et le dialogue, ainsi qu’un partenariat avec la société civile sur différentes questions d’ordre social comme les droits de l’Homme devraient amener à une promotion et protection effectives des droits de l’Homme dans tout le pays. »

La mesure dans laquelle cette affirmation est vraie est très intéressante, tout particulièrement si l’on tient compte du fait que le général Prayut a manifestement vu la campagne d’Amnesty International pour défendre les dissidents politiques thaïlandais, tel Sirawit Serithiwat un activiste pro démocratie enlevé de force par l’appareil sécuritaire de l’État et porté disparu temporairement, comme une manière d’encourager les dissidents à transgresser la loi. La position du général Prayut est cependant logique : comme tout en Thaïlande se fait en accord avec la section 44, le général Prayut est la loi. Dans la mesure où tout est fait en accord avec la loi, il ne peut y avoir de violation des droits de l’Homme — c’est la position officielle du gouvernement thaïlandais. Ainsi, si l’on s’en tient à la logique du général Prayut, Amnesty International n’a pas besoin d’écrire un rapport sur les violations des droits de l’Homme en Thaïlande puisqu’il n’y a aucune violation de la loi. Le général Prayut est très clair sur ce point :

« [C’est l’] application de la loi contre ceux qui la violent. S’il vous plait, ne mélangez pas tout. La loi est la loi et je me suis déjà exprimé là-dessus. À vous de voir si vous croyez ou non ce que je vous ai dit. Mais ne confondez pas la question des droits de l’Homme avec la loi, ni les questions personnelles avec celles du pays. »

Alors qu’il est possible que le ministère des Affaires étrangères, composé d’individus intelligents et nécessairement cosmopolites, respecte la position d’Amnesty International, il n’y a aucun signe évident qui montre que la dictature militaire comprend ce que signifie la violation des droits de l’Homme, comprend que la loi peut n’être pas parfaite, et comprend qu’elle ne saurait justifier les atteintes aux droits humains.
Ceci n’est pas un point de vue délirant si l’on s’en remet à la logique interne du général Prayut.

Cependant, au sein du monde militaire, certains doivent comprendre que la loi n’est pas toujours gravée dans le marbre, comme le suggèrent les coups d’État répétés et le déchirement des constitutions. Enfin, la logique interne des « circonstances exceptionnelles » du pays manque tout autant de ce dont elle accuse le rapport d’Amnesty International : une prise en compte du contexte.

Traduction : Emeline Mainy
Source (John Draper / Prachatai) : The 2015/2016 Amnesty International Report : Context
Photo : Sorawut Wongsaranon / Flickr

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