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Myanmar : quand société civile ne rime pas avec démocratie

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La société civile birmane sera-t-elle une aide ou un frein au changement politique ? Analyse d’Aye Thein, diplômé de l’École des études orientales et africaines (SOAS) de Londres.

On estime souvent que la société civile est un agent de démocratisation. Au mieux, cette hypothèse est spécifique à un contexte. Si l’on considère le Myanmar, on peut observer deux exemples flagrants du fait que la société civile ne contribue pas à construire la démocratie.

Une des caractéristiques déterminantes de la société civile est qu’elle est censée être indépendante de l’État. Mais sous les gouvernements dictatoriaux qui se sont succédé au Myanmar, la société civile a dû lutter pour survivre. En dépit d’une longue histoire de protestations populaires contre le régime, l’espace politique dans lequel la société civile existait a été extrêmement limité.

Le gouvernement a fait savoir qu’il y avait des limites à ne pas franchir en arrêtant les dirigeants des manifestations étudiantes contre le nouveau projet de loi sur l’éducation en 2015. Ceux qui ont été arrêtés croupissent toujours en  prison. 

Aujourd’hui, elle dispose de toute la liberté nécessaire à l’exercice de ses fonctions sociales et apolitiques, sans trop d’interférences extérieures. De même, la société civile a ressurgi de toutes parts dans le sillage dévastateur du cyclone Nargis en 2008, assumant les rôles laissés vacants par un État indifférent et apportant aux victimes les secours indispensables.

Une société civile dépendante de l’État

Le paradoxe est que la société civile birmane a dû fonctionner au sein d’un espace politique et juridique dont les paramètres ont été fixés par ce même régime qu’elle vise à changer. Ce n’est que lorsque l’État est réellement démocratique, c’est-à-dire qu’il garantit les libertés de réunion et d’expression, qu’une société civile indépendante peut exister et agir sans crainte ni interférence en tant qu’organe de contrôle des actions du gouvernement.

C’est le cœur de la récente conversation que The Irrawaddy a eue avec Kyaw Thu, acteur de longue date de la société civile et responsable de l’organisation Paung Ku. Comme le souligne Kyaw Thu, même si la suspension de la construction du barrage de Myitsone a été citée comme un exemple de réussite de la société civile birmane à amener le pouvoir à respecter l’opinion publique, le gouvernement Thein Sein a collaboré avec la société civile pour marquer des points en sa propre faveur. Celui-ci a d’ailleurs fait savoir qu’il y avait des limites à ne pas franchir en arrêtant les dirigeants des manifestations étudiantes contre le nouveau projet de loi sur l’éducation en 2015. Ceux qui ont été arrêtés croupissent toujours en prison.

Même dans les discours de moines modérés, les musulmans sont tolérés mais ne sont pas reconnus comme égaux sur le plan politique.

Une société civile discriminante

Dans un autre ordre d’idée, nous avons vu certaines parties de la société civile birmane se comporter sans civilité avec les musulmans du pays. Par exemple, la Sangha (Communauté) bouddhiste – qui n’est pas un acteur de la société civile au sens strict – a été une force positive dans la lutte du Myanmar pour la démocratie aux pires époques dictatoriales, mais constitue maintenant un obstacle sérieux dans la période actuelle de transition.

L’émergence du Ma Ba Tha, conduit par les idées du moine radical Ashin Wirathu et prônant ouvertement des sentiments anti-islamiques, est particulièrement préoccupante. Même dans les discours de moines modérés comme Sitagu Sayadaw, les musulmans sont tolérés mais ne sont pas reconnus comme égaux sur le plan politique.

Dans l’État de Rakhine où les musulmans ont été récemment victimes de violences intercommunautaires et de persécutions et discriminations historiques, les acteurs et organisations de la société civile se distinguent difficilement de l’ensemble des Birmans réticents à reconnaître des droits humains aux musulmans de leur région. Il faut se souvenir de la campagne « ONG dehors » lancée dans des villes comme Sittwe. À ma connaissance, certaines personnes à l’origine de cette campagne collaborent maintenant avec des organisations de développement locales et internationales.

Dans la mesure où la société civile ne respecte ni les principes du droit humain, ni le principe d’égalité des personnes dont les croyances religieuses sont différentes, rien ne justifie qu’on l’appelle “société civile”.

Le fait est que, dans la mesure où la société civile ne respecte ni les principes du droit humain, ni le principe d’égalité des personnes dont les croyances religieuses sont différentes, rien ne justifie qu’on l’appelle “société civile”. Donc, en admettant que la société civile tende vers la démocratie, cela n’implique pas qu’elle défende les valeurs libérales sans lesquelles la démocratie ne saurait fonctionner.

Alors que l’Église a pu être un agent de démocratisation dans des pays comme la Pologne et les Philippines, la Sangha birmane pose problème en ce qu’elle rejette les valeurs libérales. Pour être honnête, une critique plus directe de la société civile du Myanmar dans son ensemble doit signaler qu’elle fait peu de progrès face aux opinions anti-islamiques et à l’islamophobie, largement répandue au sein de la population, et face à un gouvernement déterminé à favoriser cette attitude et à manipuler de tels sentiments.

Ce n’est pas tant la société civile qui démocratise le gouvernement que la démocratisation du Myanmar elle-même qui ouvre un espace politique à la société civile

Une démocratisation par le haut

Finalement, ce n’est pas tant la société civile qui démocratise le gouvernement que la démocratisation du Myanmar elle-même qui ouvre un espace politique à la société civile. Comme le dit l’adage populaire : “Kyar tha nar hma nwa chan thar” (la vache est toujours à la merci du tigre).

Tandis que l’identité nationaliste-religieuse prend une importance nouvelle, une société civile inapte à dépasser les clivages nationalistes et religieux ne saurait être qu’un piètre agent de démocratisation.

Traduction : Édith Disdet
Source (Aye Thein / New Mandala) : Myanmar: where civil society and democracy collide
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