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Malaisie : le cinéma comme espace de contestation ?

azizul hadi photo article Ola Bola - Aliénor

En Malaisie, un nouveau film, Ola Bola, traite du racisme dans le pays. Pour Adrien Lee, universitaire, cinéaste et éditorialiste pour le Manchester United Red Devil, la Malaisie n’a pas besoin de nouveaux films rappelant ce qui ne va pas dans le pays. Il convient plutôt de s’interroger sur les actions mises en place pour résoudre les problèmes existants. 

La sortie du film Ola Bola en appelle au “bon vieux temps” en Malaisie. Ce “bon vieux temps” est la période allant de Merdeka [NDLT : indépendance de la Malaisie le 31 août 1957] jusqu’aux années 1970, lorsque la plupart des Malaisiens ne s’arrêtaient soi-disant pas à l’origine ethnique ou à la religion d’une personne, celui où des enfants nommés Ah Meng, Ali et Raju pouvaient faire du vélo ou du cerf-volant ensemble sans se soucier de qui était malais, indien ou chinois.

Le “bon vieux temps” à l’épreuve des nouvelles générations

En réalité, il n’est pas rare de voir des Malaisiens de divers groupes ethniques manger, jouer ou étudier ensemble. Même les centres commerciaux ont pris en compte cette donnée dans leur fonctionnement.

A contrario, le film Ola Bola met en évidence l’importance de plus en plus grande que les Malaisiens accordent aujourd’hui à l’origine ethnique et à la religion. Le film a été salué pour ses métaphores rappelant que le succès et l’unité s’obtiennent en mettant de côté les différences raciales et religieuses.

Du point de vue des études culturelles, qui considèrent le cinéma comme un espace de contestation, Ola Bola peut être perçu comme une critique de la montée des problématiques ethniques et religieuses.

Même sans avoir vu le film, toute personne informée des dernières évolutions de la politique malaisienne sait que les incidents ethniques et religieux sont en baisse régulière depuis les 30 dernières années.

Ce sont plutôt les jeunes d’aujourd’hui qui doivent comprendre ce sentiment d’unité. Mais ces jeunes Malaisiens – qui ont été formatés pour étudier, manger, jouer et aimer en restant dans leurs groupes ethniques et religieux respectifs – peuvent-ils se référer à ce sentiment d’unité adopté par la génération de leurs parents?

Je ne veux pas être accusé de minimiser les éloges sur Ola Bola mais il me semble que l’affichage de ce “bien-être collectif” est comparable à un prêche : la génération des Malaisiens du “bon vieux temps” doit déjà être familière avec la thématique du film. Ce sont plutôt les jeunes d’aujourd’hui qui doivent comprendre ce sentiment d’unité. Mais ces jeunes Malaisiens – qui ont été formatés pour étudier, manger, jouer et aimer en restant dans leurs groupes ethniques et religieux respectifs – peuvent-ils se référer à ce sentiment d’unité adopté par la génération de leurs parents?

L’industrie du cinéma : simple source de profits ou vecteur de messages ?

Malgré un casting se voulant multi-ethnique, Ola Bola ne dépeint qu’une partie du paysage ethnique et religieux de la Malaisie. Les autres communautés, celles qui font de la Malaisie « la vraie Asie », ne sont pas représentées. Il est évident que l’industrie du cinéma ne peut exister dans le vide. Elle s’inscrit dans une société dont les problématiques sont contextualisées. Et il ne faut pas l’oublier, l’industrie du cinéma est aussi une entreprise capitaliste conçue pour générer un maximum de profit.

Comme Ola Bola n’a pas été produit de façon indépendante avec un petit budget, ni projeté gratuitement, on pourrait croire que le film exploite les efforts de construction de la nation et la désunion à des fins de profit. En moins de deux semaines, le film a rapporté l’équivalent de 2,6 millions d’euros. Quelle partie de cette somme pourrait être destinée aux efforts pour « nous unir en tant que nation » comme se targuent de nombreuses publicités du film ?

Lors d’une interview radiophonique, il a été demandé à l’un des acteurs principaux s’il considérait Ola Bola comme un succès. Sa réponse a été claire : Ola Bola ne sera considéré comme un succès que lorsqu’il aura rapporté 4,5 millions d’euros. Si les producteurs sont sincères sur leur volonté de promouvoir l’unité et l’harmonie de la nation, il serait peut-être de bon ton de diffuser Ola Bola gratuitement dans les écoles et les collèges de sorte que ce message d’unité touche les plus jeunes.

À la recherche des valeurs sportives

Hormis l’unité et l’harmonie, le film n’aborde pas d’autres problématiques, comme l’état pitoyable du football malaisien alors que l’intrigue se situe dans le milieu footballistique. Au lieu de cela, les bandes annonces nous martèlent que “nous allons croire de nouveau”. Croire en quoi ? Au football malaisien ?

Il ne faut pas s’y méprendre, même si notre équipe est surnommée “les tigres de Malaisie” cela fait bien longtemps qu’elle ne rugit plus : elle se classe actuellement au 171è rang parmi les 204 pays du classement mondial de la FIFA.

Malgré les millions dépensés dans le développement du football, nous nous classons au même niveau que les équipes d’Antigua et de la Barbade, du Nicaragua, de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, ou encore des équipes déchirées par la guerre en Irak, en Afghanistan ou en Palestine.

Qu’en est-il de l’état de l’esprit sportif et du respect de l’égalité dans les sports en Malaisie ? Sommes-nous assez matures pour ne pas considérer les tenues du volley-ball féminin comme les tenants d’une conspiration juive ? Ou pour admirer la grâce et les compétences d’une gymnaste plutôt que d’être focalisés sur son justaucorps ? Ou admettre avec franc-jeu sa défaite plutôt que faire preuve de vandalisme envers les équipes adverses ?

La notion de “nation” dans le paysage cinématographique en Malaisie

Au cours des quinze dernières années, le cinéma malaisien s’est déjà essayé à la représentation de l’unité à travers des films comme Sepet[1], Bukak Api[2] et Gadoh[3].

Ces films ont abordé des thèmes controversés avec un regard critique et ont fourni un espace pour les marginalisés, ce que Ola Bola n’a pas su faire. Pourtant, Ola Bola, qui reste une entreprise capitaliste, apporte une bouffée d’air frais qui contraste avec les habituels films d’horreur, comédies romantiques et autres films de gangster, ce qui en fait un sérieux candidat aux récompenses cinématographiques.

Il nous reste encore beaucoup de travail en termes d’unité et de construction de la nation. Après tout, notre [nation] n’a que 59 ans !

Il ne serait pas surprenant que le prochain film produit ait pour sujet la victoire de notre équipe lors de la Thomas Cup [NDLT : Championnats du monde de badminton] en 1992. Le film pourrait être intitulé « Badminton hors contrôle » (Wanton Badminton) et serait un succès au box-office en se contentant d’affirmer qu’il a été produit pour promouvoir l’unité nationale. Il pourrait ainsi être le terrain d’une controverse en changeant l’origine ethnique du joueur ayant donné le point de la victoire à la Malaisie. Mais ne l’oublions pas, cette victoire est le résultat de l’effort collectif de toute une équipe.

La plupart des Malaisiens comprend la nécessité de l’unité et de la modération. Seuls quelques extrémistes et fanatiques tentent parfois de nous éloigner de cette vision.

Il nous reste encore beaucoup de travail en termes d’unité et de construction de la nation. Après tout, notre équipe [NDLT : la Malaisie indépendante] n’a que 59 ans !

Bien qu’il soit louable de rappeler le “bon vieux temps” aux Malaisiens dans le but de construire une meilleure nation, il est peut-être nécessaire d’arrêter de se complaire dans cette époque. Il ne faut pas être nostalgique du passé et vouloir construire une nation utopique car nous ne voulons pas vivre en restant fixés sur la grandeur du passé ou être coincé dans ses erreurs.

Plutôt que d’envisager la nation en mode “rembobinage”, il serait préférable d’envisager une Malaisie avec un avenir meilleur. Nous n’avons vraiment pas besoin de plus de films nous rappelant ce qui ne va pas dans notre pays. Nous devons nous demander ce que nous faisons pour remédier à ces problèmes.

Alors que nous exigeons que tout le monde soit reconnu comme Malaisien, sommes-nous vraiment prêts à abandonner nos propres ethnicités ?

Eh bien, la balle – ou le volant comme vous le souhaitez – est dans votre camp.

Bande annonce de Ola Bola

Traduction : Aliénor Simon
Source (Adrian Lee Yuen Beng / Aliran) : What next after Ola Bola? Wanton Badminton?
Photo : Azizul Hadi

[1] Comédie romantique de 2004 racontant l’amour grandissant d’un garçon chinois et d’une fille malaise. Le terme “sepet” dans ce contexte fait référence aux yeux bridés des chinois.
[2] Documentaire de 2000 ayant pour sujet les transgenres.
[3] Film de 2009 explorant les racines du racisme, mettant en scène un conflit entre jeunes d’origines malaise et chinoise.

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