AlterAsia

Politique

L’Asie du Sud-Est, un concept artificiel ?

Carte_Asie-du-sud-est_google

Tom Pepinsky, professeur de sciences politiques à l’université Cornell, analyse la manière artificielle dont l’Asie du Sud-Est a été créée.

Le premier principe des études sur l’Asie du Sud-Est est l’artificialité même du concept d’Asie du Sud-Est. J’ai appelé cela “l’anxiété fondamentale” de ces études : il n’existe pas d’argument cohérent à même d’expliquer pourquoi l’Asie du Sud-Est inclut le Myanmar mais pas le Bangladesh ni le Sri Lanka, l’Indonésie mais pas la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ou encore pourquoi le Vietnam devrait faire partie de l’Asie du Sud-Est plutôt que de l’Asie de l’Est. Et pourtant l’Asie du Sud-Est existe bel et bien. Elle constitue désormais un nouveau fait social. Ainsi Google sait exactement ce qui appartient ou non à l’Asie du Sud-Est.

Les programmes d’études sur l’Asie du Sud-Est couvrent le même ensemble de pays aux États-Unis, en Asie du Sud-Est elle-même, au Japon, et ailleurs. L’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) inclura un jour le Timor oriental, mais jamais le Sri Lanka, Taïwan ou les Îles Salomon.

L’ASEAN, un concept colonial?

Depuis plusieurs décennies, les spécialistes regrettent les restrictions intellectuelles que la pensée sur l’Asie du Sud-Est place dans leurs investigations savantes. Il y a un genre fécond de recherches sur l’Asie du Sud-Est qui outrepasse les frontières en vigueur. Celles sur Zomia [large territoire d’Asie du Sud-Est dont les habitants refusent l’autorité des États], sont les plus connues, mais il y en a beaucoup d’autres, qui conceptualisent en sous-ensembles les peuples de la région, comme partie prenante d’une configuration concurrente des peuples ou des États. Mais de tels travaux échouent à démanteler le concept d’Asie du Sud-Est et n’y parviendront sans doute jamais. Il suffit d’observer la façon dont l’Association pour les Études Asiatiques se représente l’Asie.

Le concept d’Asie du Sud-Est serait une projection des représentations occidentales de l’Orient.

La pérennité de l’Asie du Sud-Est comme fait social est facile à expliquer. La question la plus intéressante est la suivante : comment en est-on arrivé là? Comment l’Asie du Sud-Est est-elle devenue un fait social? Et comment est-elle devenue ce fait social particulier? Onze États : pas un de plus pas un de moins?

Voici la réponse habituelle : le concept d’Asie du Sud-Est serait une projection des représentations occidentales de l’Orient. En un sens élémentaire c’est certainement vrai, mais cela ne tient pas compte du détail : pourquoi l’Occident en est-il venu à considérer le Vietnam comme partie intégrante de l’Asie du Sud-Est et non le Bangladesh ? Les réponses géographiques et culturalistes ne résistent pas à un examen approfondi : la ligne Wallace exclut les Philippines et la moitié de l’Indonésie ; les influences culturelles du bouddhisme theravada sont mineures dans une grande partie de l’Indonésie, des Philippines et du Vietnam.

Une construction par défaut

Ruth McVey fournit la réponse sur laquelle la plupart des spécialistes semblent s’accorder : il envisage l’idée que l’Asie du Sud-Est s’inscrit dans la lignée de la seconde Guerre Mondiale. Ceci explique à la fois le calendrier et le contenu de l’Asie du Sud-Est, à travers :

« […] la coïncidence entre la naissance de l’Asie du Sud-Est comme concept et le triomphe de la puissance mondiale américaine. La seconde Guerre Mondiale a été importante non pour le détachement bureaucratique du commandement combiné du sud-est asiatique, mais pour l’occupation japonaise de la région, créant ainsi une rupture brutale avec la domination européenne et attirant l’attention des États-Unis. »

Mais l’argument est incomplet. Le commandement ne coïncide pas avec le fait social de l’Asie du Sud-Est. Sur les cartes élaborées par les Alliés en 1942 et 1944, les Philippines et l’Indonésie ne font pas partie du commandement. Celui-ci opère au Sri Lanka. Et les frontières de l’occupation japonaise ne sont pas non plus celles de l’Asie du Sud-Est actuelle, même approximativement.

Ceci nous laisse sans une explication valable de la manière dont l’Asie du Sud-Est est devenue le fait social particulier qu’elle est. Une réponse consisterait à avancer que la région se constitue comme fait social en réponse à la cristallisation d’autres faits sociaux,  de l’Asie du Sud, de la Chine (Chine continentale et Taïwan), de l’Australie comme pays appartenant à l’Occident, de la Mélanésie et de la Micronésie considérées comme régions indépendantes. Un tel argument soulèverait d’autres questions, et celles-ci aideraient aussi à comprendre pourquoi l’Asie du Sud-Est est ce qu’elle est.

Traduction : Amandine Le Goff
Source (Tom Pepinsky / New Mandala) : How did Southeast Asia become a social fact ?
Photo : Google Maps

Print Friendly

Tagged ,

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.