AlterAsia

Environnement

Yogyakarta : le Sultan du développement ?

Yogyakarta_Indonesie



Yogyakarta bénéficie d’un degré d’autonomie et d’un ‘statut spécial’ depuis l’ère coloniale. Aujourd’hui, les conflits fonciers se multiplient sur les terres du sultan, utilisées par la communauté.

L’actuel Sultan de Yogyakarta, Sri Sultan Hamengku Buwono (HB) X a cinq filles mais pas de fils. Historiquement, le sultanat a toujours été transmis par la lignée masculine. Il était donc largement admis qu’à la fin du règne du sultan actuel, le sultanat passerait à son demi-frère. Le poste de Gouverneur de la Province de Yogyakarta allant automatiquement de pair avec la position de Sultan, ceci signifiait que le demi-frère du sultan assumerait également cette fonction.

L’association de la fonction de Gouverneur de Yogyakarta à la position de sultan comme position héréditaire est devenue loi nationale en 2012.

Le privilège d’occuper le poste de Gouverneur sans passer par des élections est spécifique à Yogyakarta. C’est également un phénomène relativement récent. Le père du Sultan actuel, Sri Sultan Hamengku Buwono (HB) IX, a été Gouverneur de Yogyakarta de la période de l’indépendance de l’Indonésie à sa mort en 1988. Mais cette fonction ne lui avait pas été octroyée par la loi. L’association de la fonction de Gouverneur de Yogyakarta à la position de sultan comme position héréditaire est devenue loi nationale en 2012.

Égalité des sexes ?

Le 30 avril 2015, le Sultan HB X a émis une proclamation royale indiquant que la fonction de Sultan pourrait être occupée par une femme. La proclamation a aussi modifié les titres officiels du Sultan. Elle a supprimé la désignation islamique de Khalifatullah (Calife), titre qui ne peut être tenu que par un homme, et remplacé la désignation javanaise mâle Buwono (traduit au sens large comme ‘univers’) par le terme neutre Bawono. Le 5 mai, le Sultan a publié un autre décret, modifiant le nom de sa fille aînée Gusti Kanjeng Ratu Pembayun (GKR) pour lui donner un nouveau titre qui la désigne comme Princesse de la Couronne.


Le 30 avril 2015, le Sultan a émis une proclamation royale indiquant que la fonction de Sultan pourrait être occupée par une femme.


À l’extérieur de Yogyakarta, les médias – par leur couverture et leurs commentaires – ont largement présenté le décret et la proclamation comme une victoire pour l’égalité des sexes. Certains ont suggéré que la disparition du terme ‘Khalifatullah’ dans le titre officiel constituait un pas qui non seulement ouvrait la voie à une Sultane mais renforçait aussi les valeurs de la diversité religieuse à Yogyakarta, dans la mesure où elle affaiblit l’identification du Sultanat à l’Islam.



À Yogyakarta, les commentaires des médias ont été centrés sur les avis d’experts considérant que ces changements sont illégaux aux termes de la Loi Spéciale à la Région Yogyakarta de 2012 (Law No. 13/2012). En liant la fonction de Gouverneur au Sultan, la loi de 2012 l’a dispensée d’élections. La loi de 2012 mentionne la position de la femme du Sultan, conduisant certains à soutenir que ceci indique sans équivoque que la fonction de Sultan doit être occupée par un homme. Après 2012, le Sultan HB X a fait pression en vain sur le Parlement de la province pour que soit retiré le paragraphe faisant mention à la femme du Sultan mais celui-ci a été maintenu. La loi de 2012 attribuait également le poste de Vice-gouverneur au Pakualam, chef d’un petit duché appelé Kadipaten Pakualaman au sein de la Province de Yogyakarta.

Le Kadipaten Pakualaman a été initialement créé par les autorités coloniales anglaises sur des terres prises au Sultanat de Yogyakarta au titre de la stratégie coloniale de la Grande-Bretagne ‘diviser pour mieux régner’.



La population de Yogyakarta a accueilli avec méfiance les modifications proposées. Des banderoles sont apparues dans tout Yogyakarta exigeant un retour aux ‘règles’ du Kraton (Palais royal, entouré de ses terres, ndlr). Des soupçons ont été exprimés dans les médias sociaux sur les motivations sous-jacentes à ces changements, en raison du rôle du Sultan dans la politique et le contrôle des terres dans la région.



Récupérer la terre



Yogyakarta a bénéficié d’un degré d’autonomie et d’un ‘statut spécial’ depuis l’ère coloniale. Après l’indépendance, ce statut a été inscrit dans la loi nationale en reconnaissance du rôle exceptionnel que le Sultan (HB IX) et le Pakualam (VII) d’alors avaient joué dans le soutien au mouvement d’indépendance. Le Sultan et le Pakualam ont alors conservé la propriété de terres appartenant à leurs fonctions au lieu de les rendre au nouvel État.

Les terres traditionnellement ‘royales’ ont continué d’être utilisées par les communautés locales et beaucoup ont servi pour des projets de travaux publics comme s’il s’agissait de terres publiques. Ces projets ont été perçus comme bénéfiques pour la communauté, de l’utilisation des terrains pour la création d’une université publique à des projets d’ingénierie.



Un élément de la loi de 2012 auquel on a prêté peu d’attention jusqu’à maintenant est la clause restaurant les terres princières de l’ère coloniale.

En 1984, Sri Sultan HB IX a adopté la Loi de Base Agraire de 1960 (BAL) à Yogyakarta, un changement qui a transféré la propriété de toutes les terres de la couronne restantes ou terres royales (possession du Sultan ou du Pakualam) à la République d’Indonésie. Avant cela, Sri Sultan HB IX avait entrepris une série de travaux publics sur les terres de la couronne. L’adoption de la BAL 1960 est intervenue après le retrait de la vie politique de Sri Sultan HB IX en 1978. Un recul précipité par le retrait du soutien du Président de l’époque, Suharto. De ce moment et jusqu’à sa mort en 1988, Sri Sultan HB IX est resté Gouverneur de Yogyakarta. Les tensions entre HB IX et Suharto se sont alors reportées sur le Sultan actuel qui s’est vu refuser la nomination au poste de Gouverneur de Yogyakarta jusqu’à la chute de Suharto.

Cette fonction a été remportée lors d’élections en 1998.

 La Loi Régionale Spéciale de Yogyakarta de 2012 attribuant le poste de Gouverneur au Sultanat a été perçue comme une reconnaissance du statut unique de Yogyakarta en tant qu’épicentre culturel de Java. Elle a reçu un large soutien au sein de la population de Yogyakarta. Cette loi a fait suite à des protestations de masse contre une proposition du président de l’époque Susilo Bambang Yudhoyono visant à instaurer des élections démocratiques régulières pour les fonctions de Gouverneur et Vice-gouverneur de Yogyakarta. La rhétorique entourant le débat a pris un aspect de lutte entre Jakarta et Yogyakarta.

 Un élément de la loi auquel on a prêté peu d’attention jusqu’à maintenant est la clause annulant la BAL et restaurant les Sultan Grond (SG) [terres du sultan] et Pakualaman Grond [terres du Pakualaman] (PAG) de l’ère coloniale.

Ceci signifiait que de vastes étendues de terres à Yogyakarta avaient été reclassées en terres de la couronne, propriété du Sultan ou du Pakualam. Dans la foulée de la loi de 2012, un projet de cartographie sans précédent a été lancé pour enregistrer toutes les terres ‘appartenant’ au Sultan et au Pakualam d’après les SG ou PAG. Des habitants dont les titres de propriétés avaient été modifiés dans le cadre de l’exercice de cartographie ont commencé à publier des photos des modifications dans les médias sociaux à la suite de la proclamation royale, associant l’initiative de cartographie aux changements de succession.



Selon un schéma qui a commencé avant 2012, différents sites à travers Yogyakarta ont été revendiqués par le Sultan et le Pakualam et affectés à des projets commerciaux de grande envergure. Les communautés locales qui utilisaient ces sites résistent à l’expulsion des terres et la controverse sévit pour chaque projet. La légitimité juridique des SG et PAG repose dans la Loi de 2012 (avant cela, la BAL de 1960 – reconnue par Yogyakarta en 1984 – avait annulé les SG et PAG, donc le Sultan et le Pakualam n’avaient aucun droit de propriété).

Le mouvement contre le développement

La résistance à la revendication de terres au titre des SG et PAG et les luttes contre la spoliation continuent depuis plusieurs années dans diverses parties de Yogyakarta. Dans le district de Kulon Progo, un différend de ce type a vu des fermiers entrer en conflit avec les autorités pour une tentative d’expropriation afin de céder la place à un projet d’exploitation de sables ferreux en collaboration avec une compagnie minière australienne. La résistance féroce a duré plusieurs années et est connue sous le nom de mouvement bertani atau mati (l’agriculture ou la mort) – un jeu de mot sur le slogan de l’ère de l’indépendance merdeka atau mati (l’indépendance ou la mort).

Bien que ces fermiers aient favorablement attiré l’attention en dehors de l’Indonésie, à Yogyakarta, les médias les ont décrits jusqu’à peu comme un groupe marginal opportuniste. En fait, beaucoup à Yogyakarta ont accepté le discours officiel que la résistance organisée était l’œuvre de preman (criminels organisés) ou de voyous cherchant à tirer des compensations financières du gouvernement. Cette opinion a évolué au fil du temps, en particulier après le récent décret royal.

 Yogyakarta a vu grandir un mouvement contre le développement, centré sur la résistance au développement urbain. Le mouvement Jogja Ora Didol (‘Jogja n’est pas à vendre’ en javanais) a protesté via le street art pour s’opposer à ce qui est perçu comme un développement sans limite et inéquitable.

Dans le même temps, des manifestations spontanées de protestation et de résistance à la construction effrénée d’hôtels, d’immeubles, d’appartements et de centres commerciaux ont augmenté dans les quartiers.

 À Yogyakarta, dans pratiquement chaque zone, on peut voir des pancartes exprimant l’opposition aux projets de développement commerciaux. Néanmoins, jusqu’à maintenant, seule une minorité de militants a attiré l’attention sur le lien entre le développement endémique et les rôles du Sultan et du Pakualam en tant que titulaires d’une charge politique, propriétaires fonciers et promoteurs.

Poursuivre le Sultan en justice

Dans une action sans précédent, les résidents de Kulon Progo menacés d’expulsion pour faire place à un autre projet de développement, un immense aéroport international, ont lancé une action en justice contre le Sultan pour avoir approuvé ce projet. Dans cette affaire pèse également une incertitude sur les droits fonciers.

L’opinion publique sur le projet d’aéroport a évolué et ceux qui protestaient et étaient considérés avec méfiance il y a quelques mois sont en passe de devenir un symbole pour tous les habitants de Yogyakarta.

La BAL signifie que l’utilisation des terres par les populations locales était protégée, alors que le retour aux PAG et SG signifie que les droits fonciers au sein de ces zones sont maintenant incertains. Si le projet Kulon Progo continue, ceci impliquera que les PAG et SG ont priorité.

 Les habitants qui s’opposent au projet d’aéroport de Kulon Progo sont représentés par une organisation locale d’assistance juridique célèbre pour défendre la justice sociale.

L’opinion publique sur le projet d’aéroport a évolué et ceux qui protestaient et étaient considérés avec méfiance il y a quelques mois sont en passe de devenir un symbole pour tous les habitants de Yogyakarta qui sont las du développement endémique, une attitude renforcée depuis le dernier décret royal et sa proclamation.

Le procès Kulon Progo contre le Sultan a été gagné et une suspension temporaire des travaux accordée. La décision du tribunal en faveur des résidents a coïncidé avec le retrait de nombreuses bannières prônant un retour aux ‘règles’ du Kraton. Le Sultan a exprimé son intention de faire appel et les populations locales continuent de vivre dans l’incertitude.



Bien que les demi-frères du Sultan se soient opposés aux modifications dans la succession, les protestations au sein de la famille royale ont été majoritairement mises en sourdine et il est difficile d’imaginer que des protestations venant de ces quartiers s’unissent avec les communautés qui s’opposent à la possession des terres, étant donné que nombre des membres de la famille étendue du Sultan ont bénéficié de la promotion immobilière à Yogyakarta. De l’avis de beaucoup d’habitants, que la succession reste dans la famille immédiate plutôt que d’aller à un des demi-frères du Sultan ainsi que cela a toujours été le cas, a porté atteinte à l’un des contre-pouvoirs à la puissance du Sultanat. Le Sultan a défendu les modifications de succession en disant que l’impulsion était venue… des messages de Dieu.

Traduction : Édith Disdet
Source (Cally Colbron / Inside Indonesia) The Sultan of Development

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.