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40 ans de pouvoir pour le Parti Populaire Révolutionnaire Lao : et après ?

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De la transformation des paysages urbains au train à grand vitesse, l’investissement chinois dans le développement du Laos peut être une lame à double tranchant. Oliver Tappe évalue les chances de prospérité pour la démocratie populaire en 2016.

En novembre 2015, les habitants de Vientiane et d’innombrables visiteurs ont célébré le Festival de That Luang, la plus grande fête religieuse du Laos.

Au troisième jour, le jeu traditionnel de tikhi, un genre de hockey (voir l’excellente analyse historique de Simon Creak du « jeu national » dans son livre « La Nation Incarnée »), se déroulait entre des équipes d’officiels du gouvernement et des locaux.

D’après un article du Vientiane Times, le résultat du match indiquait le destin de la ville pour l’année à venir : une victoire de l’équipe locale annonçait 12 lois de joie et de bien-être pour les citoyens ; une victoire des officiels indiquait « que les habitants seraient gouvernés de manière équitable l’année suivante, assurant ainsi la satisfaction quel que soit le résultat. »

Il y avait une série de matchs et je n’ai pas suivi tous les résultats. Cela m’a fait me demander ce que 2016 apporterait pour le Laos : bonne gouvernance et/ou prospérité ?
Quelques jours plus tard, dans son discours à l’occasion de la fête nationale du 2 décembre, le Président Choummaly Sayasone a clairement affirmé que les deux seraient assurés :

« Le système politique de la démocratie populaire a été amélioré et substantiellement renforcé. »

Après 40 ans de pouvoir, le Parti Populaire Révolutionnaire peut se vanter d’un développement économique et social, bien que l’objectif de quitter le classement des Pays les Moins Avancés avant 2020 reste à achever.

Pour Choumaly et la direction du Parti-État, les quatre dernières décennies sont un succès, une situation gagnant-gagnant pour le gouvernement et la population, à l’image radieuse du jeu de tikhi.

Les visiteurs sont frappés par les énormes immeubles apparus soudainement à la place des rizières d’hier.

Investisseurs chinois et viêtnamiens

Aujourd’hui, « le développement » se manifeste en un changement rapide du paysage urbain de Vientiane et de sa périphérie rurale. Les chantiers routiers et d’immeubles gigantesques s’imposent dans la ville.

Les investisseurs chinois et vietnamiens ont rejoint l’actuelle course à la terre au Laos, un exemple scandaleux étant les terrains du vieux Musée National, qui a dû faire place à un complexe hôtelier chinois (comme ce sera le cas pour la Bibliothèque Nationale sur le square Nam Phu). Des milliers de travailleurs immigrés vietnamiens se rassemblent sur les chantiers, travaillant dans une zone grise avec le visa habituel de 30 jours (et divers « droits » additionnels pour les autorités locales et la police). Ils occupent le poste-frontière avec leurs fréquents allers et retours.

Les visiteurs sont frappés par les énormes immeubles apparus soudainement à la place des rizières d’hier. Les projets de construction apparement surdimensionnés des marais de That Luang – négociés avec des investisseurs chinois contre la construction d’un stade à l’occasion des Jeux du Sud-Est Asiatique de 2009 – donnent une impression irréelle.

427 kms de chemin de fer

Une autre « réalisation spéciale » (d’après Choummaly) sera le nouveau chemin de fer traversant le pays de Vientiane à la frontière chinoise, comme tronçon de l’ambition projet de la Chine de liaison ferroviaire Kunming-Singapour. La cérémonie d’inauguration s’est tenue le jour de la fête nationale, jour choisi entre tous, en présence de Somsavat Lengsavad (ancien premier ministre et ancien ministre des affaires étrangères du Laos, d’une famille d’origine chinoise, NdT)- aussi responsable de la zone économique spéciale du célèbre Triangle d’Or au nord-ouest du Laos- agissant comme le véritable homme fort du PPR Lao.

L’échelle du projet est incroyable : 427 kilomètres de rails, comprenant 72 tunnels d’un total de 183 kms; une force de travail estimée à 100 000 personnes (dont une part minime est à recruter parmi la population lao) et 150 hectares de terres a Vientiane réservés à la nouvelle station de train.

Expropriations et dette

Tout cela devrait être suffisant pour inquiéter la population laotienne, au moins à cause de précédents projets de « développement » qui ont souvent nécessité des expropriations de terres contre seulement de maigres et tardives compensations.

L’augmentation de la dette budgétaire est aussi un autre motif de scepticisme. Sur un coût estimé de 6 milliards de dollars pour le projet ferroviaire, le Laos prendra 480 millions à sa charge, ce qui en 2103 aurait représenté plus de 20% du Produit Intérieur Brut.

La Chine fournira un prêt d’un montant équivalent, à garantir par cinq concessions de potasse. La demande de potasse est en augmentation constante comme fertilisant pour le secteur agricole chinois. Cependant le prix du marché mondial a récemment chuté, ce qui fait que les compagnies chinoises doivent fouiller beaucoup de sols pour couvrir leurs coûts (sic, NdT).

Comme les vastes réserves de potasse sont situées dans la plaine de Vientiane – densément peuplée et essentielle pour la production du riz irrigué- on peut s’attendre à davantage de dépossession et de problèmes de gaspillage d’eau et de pollution par le sel.

Plus encore, les projets d’infrastructures et de mines sont d’importants facteurs de déforestation au Laos. Ce n’est pas une coïncidence si l’énorme quantité de bois illégal exporté ces dernières années a correspondu avec une augmentation des investissements chinois et vietnamiens dans l’exploitation minière, l’agriculture, l’exploitation forestière et l’énergie hydraulique au Laos.

Abattage illégal du bois

En octobre 2015, une fuite d’un rapport non officiel du WWF (lien en anglais) a causé de l’émoi en attirant l’attention sur l’abattage illégal effréné se produisant au Laos. Celui-ci se produit couramment aux limites des concessions des compagnies, qui étendent ainsi leur zone de coupes de bois autorisées bien au-delà des frontières de leurs concessions, jusque dans des zones naturelles protégées.

En dépit d’une interdiction d’abattage publiée en août 2015 par le gouvernement laotien, le nombre de camions transportant du bois traversant la frontière vers le Vietnam accroît l’inquiétude sur l’ampleur de la déforestation en cours. L’abattage au Laos – avec 96% de la totalité de la récolte exportée au Vietnam et en Chine – échappe largement au contrôle, et inclut des espèces protégées.

La récente estimation de la FAO d’une couverture forestière de 69,9 % – en prenant en compte un généreux taux de densité de la canopée >10% comme correction positive- n’est certainement pas de nature à augmenter la connaissance de la déforestation. Les données officielles du Laos (>20% de densité de la canopée) suggèrent une couverture forestière seulement autour de 40%.

Il est difficile de croire que l’’abattage illégal sur une telle échelle soit possible sans la collusion des autorités laotiennes. Et il est évident que la forêt sur le parcours de la voie de chemin de fer de Luang Namtha à Vientiane disparaîtra en un éclair.

Mais toutes ces données sont à prendre avec des pincettes puisqu’elles prennent en compte les plantations d’arbres (comme le caoutchouc) et les parcelles replantées (et même restant à replanter). Déjà, il est évident que les forêts bien gérées avec une couverture de canopée de plus de 70% disparaissent rapidement, spécialement dans le sud du Laos. La qualité des la forêt en général s’est aussi détériorée ces deux dernières décennies, avec une forêt dense qui a décliné de 29% en 1992 à 8,2% en 2002 (lien hypertexte vers le rapport en anglais du WWF, NdT).

Il est difficile de croire que l’’abattage illégal sur une telle échelle soit possible sans la collusion des autorités laotiennes. Et il est évident que la forêt sur le parcours de la voie de chemin de fer de Luang Namtha à Vientiane disparaîtra en un éclair.

Qui bénéficiera des premiers résultats de cet important projet ferroviaire? Probablement pas la population locale des plateaux du Laos. Quelque 3058 hectares de terres seront réservés au projet, avec une clôture de sécurité à 50 mètres de part et d’autre de la voie – et où les arbres seront coupés à coup sûr. L’affirmation de Somsavad que la voie de chemin de fer augmenterait la croissance économique de 32% et serait utilisée par 4 millions de passagers laotiens sonne étrangement (souvenez-vous : la population du Laos se situe autour de 7 millions).

En fait, le chemin de fer sert les intérêts économiques et géopolitiques chinois, sans même offrir un investissement comparable à celui, immense, de la Chine en Thaïlande pour la liaison de Nongkhai à Bangkok (et plus loin vers le sud vers Kuala Lumpur et Singapour-Singapour : lien hypertexte).

L’accaparement des terres, la déforestation, et la pollution continueront à toucher la population du Laos. Malgré cela, la critique ouverte du gouvernement laotien est rare, la disparition de Sombath Somphone il y a trois ans restant un avertissement permanent pour chaque acteur de la société civile. Sans surprise, le gouvernement laotien a refusé d’accepter le Forum des Peuples de l’ASEAN (APF) au sommet de l’ASEAN qui doit se tenir en novembre 2016.

Parmi les justifications officielles avancées pour ne pas organiser une réunion des organisations de la société civile de l’AEAN : le manque de temps de préparation et l’insuffisance de fonds. De plus, un porte-parole laotien a affirmé que « des étrangers pourraient vouloir utiliser le Forum des Peuples de l’ASEAN pour critiquer les gouvernements, et les gouvernements de l’ASEAN ne sont pas d’accord », et que le Laos ne pouvait garantir la sécurité de militants « extrémistes » (lien hypertexte en anglais : activists). Ceci est nouvelle alarmante pour n’importe quel acteur de la société civile au Laos et au-delà).

La événement en 2016 est le prochain Congrès du Parti où – comme d’habitude – de petits mouvements du comité central vont alimenter les spéculations sur les fractures au sein de l’élite politique laotienne. Il est évident que les tensions entre familles influentes existent, principalement liées à leurs intérêts d’affaire respectifs – et alimentent le flux quotidien de commérages parmi les citoyens et les expatriés de Vientiane. Déjà, on peut s’attendre à ce que le parti au pouvoir conserve sa fonction de maintien de l’ordre établi et négocie avec soin les réclamations économiques individuelles pour maintenir l’illusion d’une conduite des affaires forte et unie. À nouveau l’emphase sera de mise pour qualifier la solidarité en le Parti-État et le « peuple multi-ethnique laotien » autour de l’objectif de la prospérité future.

Comme le Président Choummaly le dit au Vientiane Times :

« La confiance du peuple dans le nouveau régime et le futur de la nation a été élevée à une hauteur nouvelle ».

Traduction : Nicolas Briand
Source Oliver Tappe / New Mandala Forty Years of Lao PDR. What’s Next?
Photo : Free Grunge Textures

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