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Singapour : l’arrestation de 27 présumés terroristes, passée sous silence

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Quand la nouvelle de l’arrestation de 27 Bangladais en vertu de l’ISA (Internal Security Act) est tombée le 20 janvier 2016, la plupart des citoyens singapouriens a pensé que les arrestations avaient eu lieu la veille. Mais pas du tout.

À part un Bangladais qui purge une peine de 12 semaines de prison, les 26 autres avaient déjà été renvoyé dans leur pays. Et ils avaient été arrêtés plus de deux mois auparavant. L’information était déjà datée.
La révélation tardive d’un événement d’une telle importance montre combien nous sommes dépendants des informations fournies par le gouvernement. Si le ministère de l’Intérieur n’avait pas émis de communiqué de presse, personne n’aurait été au courant. Les Singapouriens et le reste du monde seraient demeurés dans l’ignorance totale.

Une annonce deux mois après les faits

Les arrestations des 27 travailleurs du bâtiment bangladais ont eu lieu entre le 16 novembre et le 1er décembre 2015. Le gouvernement a réussi à garder cette information secrète pendant plus de deux mois. Et quand la nouvelle a éclaté, des titres effrayants ont recouvert la une des journaux.

Que pouvons-nous tirer de ces journaux ?

Le quotidien The New Paper (TNP) rapportait le lendemain de l’annonce (le 21 janvier) que d’après M. Mahbub, un compatriote de M. Hossen, l’un des ouvriers arrêtés, sa famille s’était alarmée et inquiétée de son état de santé car cela faisait une semaine qu’elle était sans nouvelle. C’était en Novembre 2015. Le TNP écrit dans son reportage :

« Fin Novembre, la famille de Hossen a contacté M. Mahbub et lui a dit n’avoir pas eu de contacts avec Hossen depuis une semaine environ, et lui a demandé s’il pouvait les aider à le retrouver. Malgré des tentatives pour contacter l’employeur de Hossen, la police et M. Mohsin, M. Mahbub n’a pas réussi à retrouver son ami. Son téléphone portable était éteint. Ce n’est que lorsqu’un journal bangladais a rapporté que des hommes avaient été rapatriés que la famille de Hossen a compris qu’il avait été arrêté ».

La famille de Hossen n’a donc pris connaissance des arrestations que récemment, c’est-à-dire deux mois plus tard. Les familles des 27 hommes arrêtés n’avaient vraisemblablement aucune idée de ce qui s’était passé.
Vingt-sept ouvriers étrangers, venus travailler dur à Singapour pour gagner leur vie et envoyer de l’argent chez eux pour nourrir leurs familles ont disparu à Singapour, cet état ultradéveloppé. Singapour est-il comme la Chine, le Brésil ou le Laos, des pays où des gens disparaissent sans laisser de trace, et où même leurs ambassades respectives ne sont pas au courant, à moins qu’elles soient de mèche avec notre gouvernement ?

C’est tout le pouvoir de notre ISA, cette loi si draconienne. Les gens peuvent disparaître de nos rues, de leurs foyers ou de leurs lieux de travail. Les familles, les proches et les amis peuvent être malades d’inquiétude, à se demander s’ils ont été kidnappés ou assassinés. Notre gouvernement singapourien peut priver n’importe qui de sa liberté, à tout moment et où que ce soit. Les gens disparaissent. Ils peuvent être torturés (et le sont en général) pendant les 30 jours d’interrogatoire prévus par la loi, bien que la torture soit illégale. Notre gouvernement est à l’abri de toutes poursuites. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, et ceux qui sont arrêtés n’ont aucun recours, en particulier quand il s’agit de pauvres travailleurs étrangers employés sur les chantiers de construction.

Quand la nouvelle des arrestations est tombée, les gens ont paniqué. Même datée, une telle information a le pouvoir de créer une vaste onde de choc dans l’opinion.

Le journal MyPaper du 21 janvier titrait en Une :

« 27 Bangladais arrêtés en vertu de l’ISA ».

Le TNP titrait lui :

« Pour le rédacteur en chef de l’unique journal en bengali à Singapour : les Bangladais radicalisés sont une honte pour nous »

Et poursuivait :

« Le peuple sous le choc après l’arrestation de 27 Bangladais ».

Interrogé, M. Mohsin, le rédacteur en chef du seul journal de Singapour en bengali Banglar Kantha, aurait déclaré à The New Paper :

[ceux qui ont été arrêtés] « sont une honte pour nous, car ils ont formé la première cellule terroriste étrangère à Singapour ».

Ce genre de gros titres empêche les gens de réfléchir. Les gens sont choqués car ils ne savent pas que le gouvernement de Singapour, comme tout autre gouvernement autoritaire, est capable de faire ce que Goebbels fit pour Hitler.

Les travailleurs étrangers dans la ligne de mire

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement de Singapour utilise le choc et la peur comme techniques pour effrayer les Singapouriens. Cependant, c’est la première fois qu’il utilise des travailleurs étrangers pour semer la méfiance envers la main d’œuvre étrangère. Il veut terroriser ceux qui travaillent ici. Il veut également rappeler aux Singapouriens que nous vivons dans un pays fragile, et que nous avons besoin de l’ISA pour garantir notre sécurité. C’est ce qu’il fait régulièrement, de l’Opération Coldstore à l’Opération Spectrum et les arrestations de musulmans après le 9 Septembre.

Le ministère de l’Intérieur a diffusé un communiqué de presse le 20 janvier 2016 dans lequel il ne précise pas la date à laquelle les 26 hommes ont été relâchés.

Mais Yahoo News rapporte que 14 d’entre eux ont été expulsés le 14 décembre 2015 (c’est-à-dire probablement dans le délai de 30 jours de détention sans autorisation préalable prévus dans le cadre de l’ISA). Ils ont été arrêtés à l’aéroport de Dhaka après leur expulsion. Un autre reportage le même jour dit que la police de Dhaka n’a pu établir aucun lien avec l’EI ou Al-Qaïda.

Le récit de la BBC est un peu plus clair : la police de Dhaka aurait confirmé avoir arrêté les hommes expulsés à leur arrivée le 21 décembre. Les autorités ont déclaré que certains avaient été relâchés faute de preuves, mais que 14 d’entre eux étaient toujours détenus après la découverte de liens avec Ansarullah Bangla Team (ABT), un groupe accusé d’attaques contre des blogueurs laïcs.

Si la police de Dhaka n’a pas établi de connexions terroristes significatives, ce dont les 27 hommes étaient accusés par le gouvernement singapourien, les travailleurs peuvent-ils poursuivre le gouvernement en justice ?

Le gouvernement de Singapour a utilisé l’ISA pour arrêter, emprisonner et expulser les 27 travailleurs parce qu’il n’y avait pas de preuves de liens entre eux et des activités terroristes. Cette loi donne 30 jours au gouvernement pour les interroger et les torturer. On ne sait pas s’ils ont fait des déclarations pouvant les incriminer durant leurs 30 jours de détention dans des chambres froides et sans assistance juridique.

Le ministère de l’Intérieur ne les a sans doute pas informés qu’ils pouvaient bénéficier des services gratuits de l’Ordre des Avocats de Singapour. Si ces 27 ouvriers étaient poursuivis devant la cour conformément au Code Pénal ou toute autre législation, ils auraient certainement été acquittés. Les travailleurs étrangers sont venus à Singapour pour travailler, et ils ont été calomniés, torturés et expulsés sans procès équitable. Ils ont sans doute emprunté de l’argent pour venir à Singapour. Comment vont-ils rembourser leurs dettes ? Singapour est-il juste avec eux ?

L’usage de l’ISA pour arrêter, emprisonner et expulser ces 27 travailleurs étrangers sans procès donne une mauvaise image de Singapour. Loin de montrer que l’ISA est une loi qui protège notre pays du terrorisme, cela dit au monde entier que nous ne respectons pas les droits de ces travailleurs et qu’ils peuvent être arrêtés, emprisonnés et expulsés n’importe quand sans procès.

Les Singapouriens devraient réfléchir et se demander si l’ISA est vraiment ce dont nous avons besoin. Cette loi sème la terreur dans l’opinion. Est-ce une bonne chose pour notre gouvernement que de nous rappeler constamment qu’il possède et peut utiliser cet outil mal adapté contre n’importe qui, n’importe quand et n’importe où ?

Traduction : Maya Bayu
Source (Teo Soh Lung / The Online Citizen) : Were the 27 arrested Bangladeshis terrorists?
Photo : Maks Karochkin / Flickr

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