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En Thaïlande, politique et bouddhisme ne font pas bon ménage

Bouddhisme_thailande

Le Comité de rédaction de la constitution (CDC) a enfin confirmé qu’il ne reconnaîtra pas le bouddhisme comme religion officielle de la Thaïlande. Une décision qui a provoqué un soulagement pour certains et de la colère pour d’autres.

Le refus d’instituer le bouddhisme en religion d’État a prouvé que, peu importe le niveau d’extrémisme et de conservatisme du Comité de rédaction de la constitution (CDC), il reste neutre dans la relation entre l’État et la religion (comme ses prédécesseurs l’étaient en 1997, 2007 et 2014). Le Comité est conscient du danger possible d’aliénation et de désunion sectaire et, une fois de plus, a résisté à la pression des fondamentalistes bouddhistes et échappé à de nouvelles polémiques.

Cependant, à chaque nouvelle élaboration de la constitution, l’appel à déclarer le bouddhisme religion officielle s’amplifie et les chances du Comité de rédaction de la constitution d’y échapper sont devenues de plus en plus minces.

La pression s’accentue

Le mouvement a joué la carte du nationalisme, citant l’apport historique et culturel du bouddhisme au concept de « Thainess ». C’est une tactique efficace. Les débats sur le bouddhisme comme religion nationale ont très vite tourné au sensationnel et à l’émotionnel. Même lorsque le CDC a contré cette demande en se référant au discours du roi décourageant cette idée, les extrémistes ont réussi à trouver un autre discours où celui-ci admettait que le bouddhisme était la religion d’État.

Après avoir appris que le CDC avait rejeté leur demande, plusieurs bouddhistes ont fait campagne pour voter contre le projet de constitution lors du prochain référendum. C’est une mauvaise nouvelle pour la junte car cela porte atteinte au soutien gouvernemental.

La morale bouddhiste contribuerait à sortir le pays de l’instabilité politique.

Pour de nombreux Thaïlandais, la reconnaissance du bouddhisme comme religion officielle serait un élément fondamental pour élaborer une bonne constitution. La morale bouddhiste contribuerait à sortir le pays de l’instabilité politique qui perdure, simplifiée en crise causée par un manque d’éthique des politiciens. Avec un statut officiel, l’État serait obligé de promouvoir le bouddhisme.

Les moines et leurs disciples s’accordent à dire que le bouddhisme doit recevoir de meilleures garanties, des subventions et une prédominance dans la vie publique du pays.

Mais historiquement le bouddhisme a toujours été bien protégé dans les constitutions de la Thaïlande et les références à la religion et à ses idéaux abondent dans de nombreux documents, en dépit de son statut officieux. Depuis 1997, les constitutions thaïlandaises ont toujours mentionné l’obligation de l’État de protéger et promouvoir le bouddhisme et les autres religions.

Le bouddhisme, une religion protégée

Le Roi doit également professer le bouddhisme. En 2007, lors des discussions sur les termes Nitirat (« loi pour le peuple ») et Nititharm pour l’État de droit, ce dernier a été retenu car il ressemblait davantage au Dhamma (ou la doctrine) du bouddhisme. Le projet échoué de 2014 mettait explicitement l’accent sur l’importance de la sélection de personnes morales dans les postes publics et d’une sanction sévère pour l’absence de bonnes mœurs.

Les valeurs bouddhistes justifient les déclarations de l’État sur l’alcool, l’avortement et la censure.

Bien que le Comité de rédaction de la constitution de 2014 ne mentionne pas spécifiquement l’éthique bouddhiste, il a été largement compris qu’il l’incarnait. Au niveau de la population, l’État attribue toujours la plus grande part des dépenses au bouddhisme par rapport aux autres religions. Le bouddhisme est pratiqué et enseigné dans les écoles publiques à travers le pays. Les valeurs bouddhistes justifient les déclarations de l’État sur l’alcool, l’avortement et la censure. Lors des manifestations politiques, les moines ont mené les troupes* du Dhamma et ont enfreint plusieurs lois sans préjudice de responsabilité. De facto, la Thaïlande est un État bouddhiste.

Une religion vieillissante

Mais une grande partie des Thaïlandais ne sont pas satisfaits ; ils croient que le bouddhisme ne sera jamais assez protégé à moins qu’il ne devienne la religion de l’État. Parmi les nombreuses raisons, figure la peur de perdre son statut de leader auprès des nouvelles générations.

Le bouddhisme a échoué à attirer les générations plus jeunes et plus critiques.

Parce que le bouddhisme de Thaïlande n’a jamais été modernisé et rationalisé, il ne peut pas fournir de solutions adaptées à la Thaïlande contemporaine. L’interprétation de l’enseignement du Bouddha est considérée comme absolue, mais à force d’éviter les difficultés de sa doctrine, la philosophie bouddhiste est devenue obsolète. Les critiques se développent aussi à propos de la faiblesse de la Sangha (la communauté), manifeste sur la richesse et la mauvaise conduite des abbés. Le bouddhisme a échoué à attirer les générations plus jeunes et plus critiques.

En plus des problèmes internes, les bouddhistes perçoivent aussi des menaces de l’extérieur. Notamment, l’insurrection dans le sud de la Thaïlande où des moines ont été abattus par des combattants musulmans. L’accueil de l’islam en Thaïlande, sans doute en raison des troubles dans le Sud, est considéré par les extrémistes bouddhistes comme une tolérance dangereuse.

Concurrence chrétienne

La popularité grandissante du christianisme parmi la population est un autre danger possible. Ces tensions ont mené à un comportement irrégulier de la Sangha, comme l’interdiction pour une jeune fille musulmane de porter le hijab dans son école bouddhiste, ou l’appel à la création d’une « Banque Bouddhiste » pour rivaliser avec la Banque Islamique soutenue par le gouvernement, ou une proposition visant à brûler une mosquée en représailles à l’assassinat d’un moine, ou encore une revendication à confisquer livres et publicités financés par un organisme de charité chrétienne.

La faiblesse du bouddhisme thaïlandais et son ambition pour le pouvoir sont les symptômes d’années d’enchevêtrement avec l’État. Le bouddhisme est devenu tellement gâté qu’il est trop fragile pour rivaliser dans un monde plus diversifié. Il s’est tourné vers le pouvoir de l’Etat comme pour trouver une solution définitive. Bien que ce plan extrême pourrait tourner à la modération, il est soutenu par beaucoup.

Malheureusement, la politique bouddhiste conduit la Thaïlande sur un chemin dangereux.

Traduction : Élodie Prenant
Source : Khemthong Tonsakulrungruang / New Mandala Buddhist Politics and Thailand’s Dangerous Path
Crédit photo : Aliénor Simon / Alterasia

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