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Cambodge : L’insuffisance de femmes à la tête des syndicats freine leurs revendications

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Les augmentations de salaire constituent les campagnes syndicales les plus visibles du secteur textile au Cambodge. Mais les ouvrières luttent pour faire entendre leurs revendications spécifiques, comme le congé maternité ou l’hygiène… y compris par les syndicats qui les représentent.

Comme d’autres ouvrières du textile au Cambodge, Chhean Thida 37 ans travaille dur pour un maigre salaire. Néanmoins, sa doléance principale concerne… l’état des toilettes de l’usine qui, dit-elle “sont insalubres, dégoûtantes et jamais nettoyées.”

Les campagnes les plus visibles des syndicats du textile sont celles concernant l’augmentation du salaire minimum. Mais les ouvrières luttent pour faire entendre leurs revendications sur le congé maternité, la santé reproductive et l’hygiène de leur lieu de travail, y compris par les syndicats qui les représentent. Même si plus de 600 000 travailleurs du secteur (près de 86%), sont des femmes, leurs dirigeants syndicaux sont des hommes… et ils ne visitent pas les toilettes des dames !

Sok Thareth, agent de programme au Centre d’information des travailleurs (Workers Information Center, WIC), un centre social pour les ouvrières du textile – parlant des dirigeants syndicaux hommes, déclare vertement :

“Pour eux qui n’ont pas leurs règles, les questions féminines sont difficiles à comprendre.”

Le rapport annuel 2015 du programme conjoint de Better Factories Cambodia (BFC) et de l’Organisation internationale du travail indique qu’une cinquantaine d’usines contrôlées se sont engagées vers une démarche d’amélioration de la réglementation du travail concernant les discriminations sexistes, y compris pour des fins de contrats liées à des relations sexuelles ou à cause d’une grossesse.

Me Thareth déclare que les questions de discrimination pourtant difficiles à prouver sont les plus fréquemment évoquées par les femmes rencontrées au sein des ONG :

“Nous disposons de rapports attestant de la difficulté qu’ont les femmes enceintes de continuer à travailler dans leur usine.

“Si le travail est moins rapide, n’importe quel autre motif justifiera une rupture de contrat sans faire allusion la grossesse. Les premiers mois on a des malaises, on manque d’énergie, on ne travaille pas au même rythme que les autres et l’employeur n’hésite pas à faire preuve de discrimination dans ce cas.”

Mme Thida, l’ouvrière textile, confirme ces dires.

Le rapport de l’OIT indique également qu’une usine sur cinq ne verse pas les indemnités légales de congé maternité tandis que dans une même proportion d’autres usines utilisent les contrats de courte durée pour échapper au paiement des avantages accordés par la législation du travail.

Mme Thareth explique que l’exposition quotidienne à des températures élevées, aux produits chimiques, dans des pièces souvent mal ventilées fait courir des risques dommageables à la santé des femmes travaillant dans les usines.

“Les conditions de travail ne les préoccupent pas, ils ne sont intéressés que par l’atteinte des objectifs. Peu importe que les ouvrières soient enceintes ou pas, elles sont souvent sollicitées pour faire des heures supplémentaires, entrecoupées de quelques courtes pauses.”

Malgré ces difficultés, les femmes luttent pour faire entendre leur voix. Très impliquées dans les campagnes sur le terrain, elles manquent pourtant de représentation là où c’est important, à la table des négociations :

“Les dirigeants syndicalistes sont des hommes, cependant lors des manifestations, les femmes sont toujours en première ligne”.

Selon une enquête de 2012 (la plus récente à notre disposition) menée auprès de 47 organisations syndicales du textile, par le Solidarity Center, un organisme de défense des droits au travail basé aux États-Unis, 25 femmes seulement occupent des postes à responsabilité, pour 132 hommes. Parallèlement, selon un sondage publié en 2011 par Better Factory Cambodia, la représentation féminine n’est que de 30% au sein des équipes de négociation collective.

“À l’échelle de l’entreprise, les négociations portent principalement sur des revendications salariales. Les questions concernant spécifiquement les femmes n’apparaissent qu’au 10è point de l’ordre du jour.

“Quelques femmes obtiennent des postes de direction, mais aux postes clés de la confédération, elles buttent à nouveau sur un système dominé par les hommes.”

Yaing Sophorn est l’une des rares femmes à s’être hissée à la tête du syndicat. Elle est actuellement présidente de l’Alliance cambodgienne des syndicats. D’abord militante syndicale en 1997, elle a ensuite obtenu un poste au sein de Free Trade Union en 2000 :

“Mon expérience avec les syndicats me permettrait d’obtenir un poste de direction mais les femmes sont encore trop souvent dissuadées de prendre des rôles de leadership”.

Elle explique également que pendant les négociations elle doit constamment affronter la résistance de ses collègues masculins :

“Au cours des discussions concernant le salaire minimal, je m’efforce d’aborder les questions des femmes mais je ne suis pas soutenue. Pour la majorité des dirigeants syndicaux, leur opinion compte plus que celle des femmes. Et cette ségrégation subtile envers les femmes commence dès le bas de l’échelle.

“Le plus difficile se situe au moment des élections pour choisir les délégués syndicaux locaux. Les candidates qui essaient d’aborder les questions spécifiquement féminines ne sont pas épaulées par les hommes.

“Et bien que la plupart des travailleurs soient des femmes, les élus sont toujours des hommes, à cause de la tradition ancrée de l’hégémonie masculine dans les syndicats.

“Ils n’imaginent même pas qu’une femme puisse également diriger.”

Ath Thorn le président de la Coalition des Travailleurs de l’habillement cambodgien (Cambodian Apparel Workers’ Democratic Union – CCAWDU) le plus important syndicat indépendant du secteur, assure que ses membres doutant de la compétence d’une femme à diriger n’envisagent pas la possibilité d’élire un administrateur féminin, et il poursuit :

“Pour devenir dirigeant syndical il faut être élu par les adhérents. D’après notre l’expérience, beaucoup de travailleurs craignent que dans les situation difficiles, les femmes se laissent intimider ou menacer.”

Selon lui, bien que les femmes siègent à 50% au sein de CCAWDU, elles ne détiennent que 10 à 15% des postes de direction au niveau national.

Même si la direction nationale est composée majoritairement d’hommes M. Thorn déclare que son syndicat prête une attention particulière aux questions des femmes spécialement les droits des femmes enceintes et insiste auprès des usines pour leur faire accepter les congés maternité ou les absences pour les visites y afférent. Mais il souligne également que l’assise est plus large lors des questions collectives :

“S’il y a une augmentation de salaire tout le monde est concerné. Les revendications féminines sont plus spécifiques”.

Selon Joni Simpson, spécialiste de questions de genre à l’OIT, la perception culturelle de la femme est le plus grand obstacle à sa progression dans le milieu du travail :

“Le principal défi est les normes culturelles et les attitudes face aux opportunités et au rôle des femmes et des hommes dans la société et l’économie.”

Elle ajoute que les syndicats doivent provoquer les changements :

“Nous avons besoin d’organisations de travailleurs fortes pour oeuvrer autant pour les besoins des femmes que ceux des hommes”.

Mme Thareth du CIT confirme que le leadership des femmes dans les syndicats est essentiel à l’amélioration de la vie des travailleurs. Elle ajoute qu’il est indispensable d’étendre le pouvoir et le droit aux femmes dans les décisions, notamment pour l’amélioration la situation dans les usines textiles :

“Ils (les hommes) pensent parler plus fort que les femmes au microphone, qui ont une voix douce et plus basse. Mais quand on écoute ces dernières, ce qu’elles disent est très puissant”.

Traduction : Michelle Boileau
Source : Aria Danaparamita et Sek Odom / The Cambodia Daily Lack of Lady Leaders Hinders Labor Movement
Photo : Piotr Zaporowski / OIT

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