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En Papouasie, la rivalité clanique : une bombe à retardement

Papouasie

La politique foncière, source de rivalité entre les clans et de peur dans une région déjà troublée.

Quand je suis entrée dans une maison d’un village côtier de Papouasie, j’ai retiré mes chaussures. On m’a dit de les prendre avec moi et de ne pas les laisser à la porte, sinon l’Orang Wamena du clan des montagnes allait me les voler. Remarquant les ruines d’une maison à proximité, j’ai demandé quelle était son histoire. On m’a alors répondu de nouveau Orang Wamena.

Au cours de mes 10 mois de travail sur le terrain dans le petit village du district de Jayapura – dans la région indonésienne de Papouasie – j’ai entendu des dizaines et des dizaines de fois Orang Wamena, Orang Wamena. Ces mots étaient prononcés dès que quelque chose n’allait pas ou que quelque chose de mal allait se passer. Face à cette menace, j’étais prévenue de pas contrarier le groupe désigné ou de ne pas faire des affaires avec lui.

Outre les décennies existantes de clivage entre les migrants et les populations autochtones de la région, il existe un clivage de longue date entre le clan du littoral et celui des montagnes.

Hommes des montagnes vs Hommes du littoral

Bien que la situation actuelle soit déjà mauvaise, le militant indépendantiste papou Filep Karma – libéré le mois dernier par les autorités indonésiennes après avoir purgé une peine de 11 ans de prison pour avoir brandi un drapeau indépendantiste – note que les tensions entre les deux groupes sont accrues et décrit la situation comme une “bombe à retardement”. Il ajoute :

“Si la Papouasie obtient gain de cause et que les Indonésiens rentrent chez eux, une autre bombe à retardement se déclenchera et ne [veut] pas que cela se produise comme cela”.

Dans la région indonésienne de Papouasie, le stéréotype sur certaines manières du clan des montagnes a la vie tenace. Les habitants des villages côtiers expriment souvent leur inconfort à vivre et interagir avec le clan des montagnes. Cette situation se base principalement sur l’idée selon laquelle le clan des montagnes résout les conflits par la violence. Ce cliché n’est pas rare et il est principalement entretenu par le clan du littoral.

Ibu X – une villageoise du clan du littoral travaillant comme éducatrice de la santé – m’a raconté que le clan des montagnes faisait n’importe quoi pour de l’argent, y compris des combats. À ma grande surprise, cette femme avait trop peur d’interagir avec les Orang Wamena. Je lui ai demandé si elle serait prête à m’accompagner pour aller voir certaines personnes du clan des montagnes, elle a secoué la tête et m’a conseillée de ne pas aller les rencontrer. Un autre villageois m’a expliqué que les Orang Wamena s’emportaient très facilement et qu’ils ne réfléchissaient pas aux risques et aux conséquences de leurs actes violents. Il ajoute que ce sont des fauteurs de troubles qui, culturellement, aiment la guerre.

”Bombe à retardement”

Certaines personnes – se sentant peu à l’aise avec les Wamena – estiment qu’il est temps que le gouvernement local intervienne pour interdire leur arrivée dans le village. Selon ces mêmes personnes, les Orang Wamena ne devraient pas avoir le droit au programme de développement du village. Si l’accès à ce type de programme leur était autorisé, elles craignent que plusieurs membres du clan des montagnes ne viennent dans leur village.

Dans le village où je me trouvais, les Orang Wamena vivent entre eux et sont isolés des maisons du clan du littoral. En me basant sur mes entretiens avec leur chef de village, je peux vous dire que les Orang Wamena viennent de différentes zones de la région centrale montagneuse. Ils viennent non seulement de Wamena (la capitale de Jayawijaya), mais aussi de Lanny Jaya, d’Intan Jaya et de Puncak Jaya.

La première installation d’individus du clan des montagnes dans la village côtier s’est faite entre 1982 et 1983, pour étudier la religion à l’université locale de Théologie. Une grande majorité d’entre eux étaient alors étudiants de l’Université. Certains membres de leurs familles proches ou de leurs familles éloignées – qui les soutenaient dans leur scolarité – les ont alors rejoints dans le village côtier. À la fin de leurs études, la plupart d’entre eux sont restés dans ce village – très peu sont retournés dans leur village natale. D’autant plus que certains avaient accepté de travailler comme fonctionnaires.

Par le passé, lorsqu’un membre du clan des montagnes arrivait dans un village du littoral et demandait des terres, le propriétaire le lui accordait en contrepartie de son soutien en cas d’élection ou de conflit.

Le manque de développement – en termes d’économie, de santé, d’éducation et d’infrastructures – dans les régions montagneuses, où la plupart des autochtones pauvres vivent, constitue l’une des raisons pour lesquelles ils se sont décidés à rester dans la zone côtière.

Le clan des montagnes travaille principalement dans l’agriculture, un domaine dans lequel il peut utiliser des compétences maîtrisées et acquises dans les régions des montagnes. Il plante différents types de légumes, de fruits et de cultures de rente. Les gens travaillent dur et plus particulièrement les femmes, qui marchent de longues heures le matin entre les collines pour aller vendre leurs produits sur les marchés l’après-midi. Hormis l’agriculture, quelques petits groupes d’Orang Wamena, composés généralement d’hommes, chassent des porcs et des canards ou travaillent comme ouvriers du bâtiment.

Le chef du clan des montagnes ressent également le malaise des Orang Wamena, toujours accusés de violence. Mais selon lui, les dirigeants du village du littoral y contribuent aussi.

Alors que ce passe-t-il réellement ?

Conflits fonciers en toile de fond

Le conflit entre le clan des montagnes et celui du littoral est en partie dû à la politique foncière. Par le passé, lorsqu’un membre du clan des montagnes arrivait dans un village du littoral et demandait des terres, on le lui accordait généralement, mais il devait en contrepartie soutenir le propriétaire des terres accordées lors des élections ou de situations potentiellement conflictuelles. Les chefs traditionnels, louant leurs terres, utilisaient généralement cette entente orale informelle. Les propriétaires estimaient que le clan des montagnes étaient physiquement fort et agressif et donc craints par les membres du clan du littoral. Ils se sentaient en sécurité parce qu’ils étaient désormais sous la protection de “l’armée” du clan des montagnes en cas de conflit. Lorsqu’un propriétaire était pressenti chef du village, l’appui du clan des montagnes lui assurait la victoire.

Mais tous les propriétaires du littoral n’ont pas loué leurs terres pour des raisons politico-militaires. L’un des leaders, avec qui je parlais, proposait de mettre des conditions à la location ses terres. La première consistait à ne faire acte d’aucune agression ou violence. La deuxième condition était de ne pas faire pousser les cultures sur le long terme. Ce leader a même déclaré que certains membres du clan des montagnes étaient des victimes, utilisés par certains chefs de clan du littoral.

Lorsque Filep Karma exprime ses préoccupations sur le racisme ambiant entre Papous et définit la situation comme bombe à retardement, il a raison. Le clan sera l’unité essentielle des Papous, s’ils se battent avec autant de conviction pour leur droits. Le conflit entre Papous et le gouvernement central d’Indonésie doit être résolu, mais le dialogue doit également être engagé pou résoudre les conflits internes.

Traduction : Aliénor Simon
Source Yulia (Indri) Sari* / New Mandala Papuas Time Bomb

* Yulia (Indri) Sari est candidate au doctorat de l’École de politique publique de Crawford, de l’Université nationale australienne.

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