AlterAsia

Société civile

2015 : une année de victoires pour la santé aux Philippines

philippines_sante_privatisation

En 2015, aux Philippines, la lutte s’est intensifiée dans le secteur de la santé en faveur de l’accès à des services de santé gratuits et des droits des agents de santé. Avec quelques résultats positifs pour les manifestants.

Leur détermination a indubitablement porté ses fruits. Les groupes de santé et les militants ainsi qu’un réel mouvement de masse ont remporté leurs premières victoires, après avoir régulièrement organisé des piquets de grève pendant la pause déjeuner et des manifestations de grande ampleur dans les hôpitaux, devant le Ministère de la Santé (DOH) ou aux portes du Palais Malacañang [résidence officielle du président].

Ils dénoncent l’absence de services de santé pour les pauvres et la privatisation des hôpitaux publics dans le cadre du ‘daang matuwid’ (chemin vertueux) du gouvernement Aquino. Même pour les médias, ces manifestations n’étaient pas gagnées d’avance. Les grands réseaux d’information ont relayé l’état d’abandon et les conditions déplorables dans les hôpitaux publics comme le Centre Orthopédique des Philippines (POC) qui traite des patients pauvres et sa ‘modernisation’ imminente entre les mains des investisseurs privés.

Différents groupes comme la Conférence des Evêques catholiques des Philippines se sont aussi engagés sur ce sujet et ont pris position contre la privatisation.

Pour Sean Herbert Velchez, président du Syndicat des Personnels de l’Hôpital National Orthopédique – Alliance des Personnels de Santé (NOHWU-AHW), tout ceci est le résultat de l’action collective de la population :

“La question des privatisations dans la santé est entrée dans la conscience nationale et fait désormais partie du débat national”

Les victoires de 2015

En février 2015, le Centre Médical pour les Enfants des Philippines a ainsi sécurisé son titre de propriété du terrain occupé par l’hôpital. Différents groupes, dirigés par les employés et la direction de l’hôpital, avaient intensifié la campagne, nommée #SavePCMC après la publication par l’Autorité Nationale du Logement d’un avis pour l’achat du terrain et l’expulsion de l’hôpital des lieux qu’il occupe depuis les 34 dernières années. Le Parti des Femmes, Gabriela, avait également organisé des manifestations contre l’éviction du PCMC, ses conséquences potentielles sur les enfants malades et les dangers de la privatisation.

Une autre victoire est intervenue en août 2015 quand la Cour Suprême a annulé deux circulaires conjointes – celle du ministère du Budget et de la Gestion (DBM) et du ministère de la Santé, ainsi que celle du DBM et de la Commission de la Fonction Publique. Ces circulaires réduisaient la prime de risque et d’autres indemnités et avantages légaux des agents de la santé publique. L’Association Philippine de la Santé Publique Inc. (PPHAI) a lancé une pétition contre les circulaires communes de 2012.

“La question des privatisations dans le secteur de la santé est entrée dans les consciences et fait désormais partie du débat national.”

En novembre, le consortium Megawide-World Citi a résilié le contrat de construction – exploitation – transfert pour le projet de modernisation du POC, prouvant à nouveau à quel point des efforts conjoints portent leurs fruits. Le projet de modernisation du POC était censé être le premier projet de santé au titre du programme de partenariat public-privé du Président Aquino.

Pour Sean Herbert Velchez, la clef de ce succès ne réside pas seulement dans la détermination des militants, mais aussi dans l’action collective du peuple. Les membres du syndicat des Personnels de l’hôpital n’était pas sûrs de gagner mais la seule façon de le savoir était de mener la bataille :

“Nous ne savions absolument pas si nous avions une chance. C’est au gouvernement que nous nous opposions. Il a les ressources et tient absolument à poursuivre les projets de privatisation. Naging labanan na lang ito ng tama at mali (mais c’est devenu la bataille du bien contre le mal)”.

Des campagnes originales

Les victoires obtenues par les agents de santé n’ont pas été faciles. Ils ont dû faire preuve de créativité afin d’obtenir le soutien d’autres groupes pour que le gouvernement ne puisse pas aisément ignorer leur campagne.

Au sein du PCMC, les médecins, infirmiers et employés ont dansé sur la chanson de Michael Jackson “They don’t care about us” (« Ils ne se soucient pas de nous ») afin de protester contre la menace d’expulsion et l’absence de volonté politique du gouvernement de faire don du terrain à l’hôpital.

En 2014, l’alliance #SavePCMC a également été formée par le groupe de défense des droits des enfants Akap Bata avec le Samahan ng Kawani ng PCMC.

De même, le mouvement « Les Femmes contre la Privatisation » dirigé par le Parti des Femmes Gabriela a fait campagne pour le PCMC en organisant des rassemblements de rue et une série de « Vendredis Noir ».

Une question de timing

Sean Herbert Velchez souligne également que les groupes de santé et les militants ont organisé les piquets de grève et les débats pédagogiques au bon moment. Il a rappelé qu’ils ont su qu’ils devaient se préparer après qu’Aquino a dévoilé les plans du projet de partenariat Public-privé (PPP) dans son premier Discours annuel à la Nation en 2010.

En 2012, Enrique Ona, à cette époque Secrétaire d’État à la Santé, avait annoncé que le POC était le premier d’une liste de projets de santé au titre du PPP. Le syndicat du POC avait alors immédiatement dressé un plan d’action avec l’aide de l’Alliance des Travailleurs de la Santé (AHW) et le Réseau Opposé à la Privatisation des Hôpitaux Publics.

Le syndicat n’a pas perdu de temps et a discuté en interne des conséquences du PPP pour le personnel et les patients. Il a organisé des réunions avec d’autres groupes sectoriels et pris d’assaut le lieu où se tenait l’appel d’offres pour la modernisation du POC. Les militants ont littéralement traqué les réunions du groupe de travail technique :

“Partout où ils allaient, nous étions là pour manifester. Nous avons bloqué la route (des membres du groupe de travail technique) si bien que certains ont dû se rendre à pied à la réunion ou tout simplement se rencontrer ailleurs”.

Ils ont manifesté au POC et au centre PPP, tous deux à Quezon, devant les bureaux de Megawide après que le projet leur a été attribué, aux bureaux centraux du DOH à Manille et sur le Pont Chino Roces (autrefois Pont Mendiola) à proximité de Malacañang.

Sean Herbert Velchez se souvient comment les militants ont fini par découvrir que leur action avait un impact:

“Au cours d’une réunion avec Enrique Ona en 2013, il nous a demandé, démoralisé : ‘Quel est réellement le problème ? Est-ce que vous savez qu’à cause de vos manifestations, la mise en œuvre du projet prend du retard ?’ Alors nous nous sommes dit ‘Ah, notre action est donc efficace. »

Ils ont appris de source gouvernementale que chaque fois qu’une manifestation bénéficiait d’une couverture par la télé, Malacañang se tournait vers le Secrétaire d’État :

“ Il ne pouvait rien faire et il a fini par être remplacé”.

Sean Herbert Velchez considère ce renvoi comme une première victoire :

“Même avant que Megawide ne résilie le contrat, nous avions cette victoire. Malacañang ne pouvait plus le garder car les plans ne s’étaient pas concrétisés. Et nous le devons à notre action collective”.

Éduquer et organiser collègues et patients

Le moral était au plus haut après la résiliation par Megawide du contrat BOT mais cette joie est arrivée après des heures difficiles. Le début de la campagne n’avait pas été facile. Seuls quelques employés du POC se joignaient alors aux manifestations pendant la pause déjeuner. Les infirmières et les médecins restaient en dehors. Certains employés avaient également peur.

La plupart des employés qui avaient l’âge de la retraite étaient résignés à perdre leur emploi à cause du projet de modernisation du POC, mais le syndicat les a mis au défi de faire quelque chose d’important, non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour les autres employés, les patients et les générations futures. Les manifestants n’ont jamais renoncé et ont continué à organiser et à informer leurs collègues, selon Sean Herbert Velchez :

“Le secteur de la santé est l’un des plus immobiles de la société. Ils ne se soucient que de leur progression de carrière et ne se préoccupent jamais des gens ni du futur auquel ils feront face si la privatisation du POC passe”.

Le syndicat, avec l’aide de l’Alliance des Travailleurs de Santé (AHW), a armé les employés en les éduquant. Robert Mendoza, président de l’AHW rappelle qu’ils ont lancé une série de forums dans différents hôpitaux publics et ailleurs.

“Nous avons invité des spécialistes et des employés d’autres hôpitaux dans un état similaire au POC. Nous avons fait en sorte que d’autres secteurs partagent leur situation dans ces forums. Nous avons également parlé des questions nationales et de la raison profonde pour laquelle ces choses arrivent aux Philippines, afin qu’ils comprennent la situation dans son ensemble”.

Robert Mendoza considère que l’histoire récente montre à quel point les efforts concertés des personnels de santé ont gagné contre les menaces de la privatisation et le droit des personnes à la santé. Son groupe, AHW, a été fondé en 1984 après l’union des travailleurs de santé pour lutter contre la suppression de l’Institut Quezon – un hôpital spécialisé dans le domaine de la tuberculose qui était dirigé par le premier président de l’AHW, le regretté Mindalus Quesada.

Depuis le régime du dictateur Ferdinand Marcos jusqu’à l’administration d’Aquino, l’AHW s’oppose également avec succès à la vente prévue du terrain se lequel est actuellement installé le Centre National pour la Santé Mentale. Maintenant, le groupe continue à s’opposer à la privatisation du POC, présentée sous couvert de modernisation. Pour lui c’est grâce à la formation que les employés sont devenus plus concernés et ont commencé à agir de leur propre initiative.

Suite à la campagne, les effectifs de syndicat ont augmenté, a indiqué Sean Herbert Velchez. Les employés et professionnels de santé, habituellement apathiques, ont été politisés et ont agi pour lutter contre la privatisation.

“ Nos adhésions ont triplé parce que nous les avons impliqués dans le droit à la question de la santé. Même les infirmières, qui généralement ne participent pas aux manifestations, ont rejoint les die-in dans les rues. »

Le syndicat s’est efforcé d’éviter que la question de la privatisation ne soit traitée de façon homogène et a aussi fait participer les patients et leurs familles. Pour lui, il n’a pas été difficile de convaincre les patients qui supporteraient la charge une fois que la privatisation serait effective :

“Il y avait un problème à la fois pour les travailleurs de la santé et pour les gens en tant que patients.

“Quand nous annoncions à ces derniers que l’hôpital allait être privatisé, leur réaction immédiate était la colère. ‘Paano naman kami?‘ (‘que va-t-il nous arriver?’). Ils savaient qu’ils seraient directement touchés”.

Il a souligné que les gens savent qu’il est difficile d’être pauvre et malade aux Philippines et que la simple pensée de la privatisation des hôpitaux publics restants, qui se traduit par une augmentation des frais pour les procédures et les services médicaux, est un cauchemar pour les Philippins :

“C’est la réaction de personnes qui ont vécu le système de santé à deux vitesses, un pour les riches et un autre pour les pauvres. Les gens savent que le système de santé est géré comme une entreprise et ils se rendent compte que traiter le service de santé encore davantage comme une marchandise est une attaque éhontée contre ce droit fondamental qui est le droit à la santé et le droit de vivre”.

Un soutien de plus en plus large

Les employés qui ont rejoint les manifestations n’ont pas échappé au harcèlement de la part des dirigeants. Velchez raconte que la précédente direction du Centre Médical POC avait fait pression sur le syndicat en ne lui versant pas ses fonds pendant deux ans. Les tableaux d’affichage étaient détruits et les membres du syndicat ne disposaient que de leurs heures officielles de délégation pour participer aux activités. Mais leur détermination n’a pas faibli.

Le retentissement de la campagne a entraîné le soutien de différentes organisations dans le pays. À son arrivée, le nouveau directeur de l’hôpital, le Dr. Jose Brittanio S. Pujalte, a soutenu leur demande. Il est resté aux côtés des employés contre la privatisation de l’hôpital. Une coalition contre la privatisation du POC a été également formée qui les a amenés à déposer une pétition en recours auprès de la Cour Suprême.

Ils ont aussi obtenu le soutien du CBCP (l’Eglise catholique), de l’Association des Infirmières Philippines et de l’ancienne ministre de la Santé Esperanza Cabral, pour n’en citer que quelques-uns. L’appui est également venu de la communauté internationale. Les membres des syndicats hollandais et belges sont venus et ont fait une déclaration sur la question de la privatisation du POC, qui a été envoyée au président Aquino.

Le soutien est même venu d’en haut, rien moins que la ministre de la Santé, Janette Garin. Des groupes de santé ont fait des piquets devant les bureaux du DOH après sa nomination et celle-ci a engagé le dialogue avec eux. Elle s’est prononcée en faveur de l’arrêt de la privatisation du POC. Elle les a informés qu’elle avait supprimé les fonds et fermé les bureaux de Partenariats Publics-Privés (PPP) mis en place par Enrique Ona dans différents hôpitaux gouvernementaux et congédié les consultants engagés par le précédent ministre.

“Tout est consigné, donc nous la tenons pour responsable”.

Mais pour Sean Herbert Velchez, c’est surtout le bloc Makabayan au Congrès qui a été d’une grande aide dans leur campagne. Ils ont, eux aussi, posé leurs questions sur la privatisation aux députés du parlement. En 2014, Neri Colmenares, représentant du Bayan Muna, a même déposé une résolution pour enquêter sur la privatisation imminente du POC. Le mouvement national démocrate les a également aidés:

“Ils nous ont fourni une analyse politique qui allait au-delà de la privatisation de l’hôpital et une analyse sociale sur la raison pour laquelle cela se produit”.

Le mouvement a également mobilisé sa propre communauté, affectée par la privatisation.

Le combat continue

Mais le combat n’est pas encore terminé. Un des projets PPP est le Complexe du Centre Trimédical qui prévoit d’intégrer trois hôpitaux gouvernementaux : Jose Reyes Medical Memorial Center, Fabella Hospital et San Lazaro Hospital.

Les conditions au sein du POC ne se sont toujours pas améliorées, explique Sean Herbert Velchez:

“Nous utilisons toujours des équipements datant de la seconde guerre mondiale, les patients continuent à payer pour leur hospitalisation et les chambres confort sont infectes. Nous voulons que cela change mais ça devrait être financé par le gouvernement et l’hôpital devrait rester un hôpital public”.

Après cette victoire, un appel a été pour un changement social afin de lever les menaces de privatisation.

“Tant qu’il y aura des responsbles nationaux au service des intérêts des hommes d’affaires, des grandes sociétés et des banques étrangères, la menace de privatisation subsistera. Nous n’obtiendrons de changement véritable que si le peuple se débarrasse de ces politiques”.

Traduction : Édith Disdet
Source Anne Marxze D. Umil /Bulatlat 2015 : A Year of Victories for Health

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.