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Cambodge : un avocat en droit du travail lance une ONG pour unir les syndicats

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Pendant la période mouvementée de l’élection nationale de 2013, lorsque des dizaines de milliers de personnes ont participé à des manifestations à travers le pays, il était facile de croire que ceux qui réclamaient des changements parlaient d’une seule voix.

Mais Moeun Tola et ses collègues du Centre Communautaire d’Education Juridique (CLEC), une ONG d’aide juridique, ont entendu autre chose :

« Nous avons remarqué que les agriculteurs se battaient pour eux-mêmes, les travailleurs se battaient également pour eux-mêmes et pareil pour les jeunes… Il n’y avait pas de coordination entre les groupes ».

Fin décembre 2015, Moeun Tola et environ une douzaine de membres du personnel du CLEC ont décidé de changer cela en créant une nouvelle ONG. Le Centre pour l’Alliance du Travail et des Droits de l’Homme, ou « Central », veut rassembler ces groupes sous un même toit, en espérant que le pouvoir du nombre leur permettra de gagner les droits du travail qu’ils ne peuvent pas obtenir de leur propre chef.

Central s’occupera toutefois principalement du secteur du vêtement, où ses fondateurs pensent que le mouvement syndical, large mais divisé, peut être utilisé pour placer plus de pouvoir directement dans les mains des 700000 travailleurs de l’industrie textile, principalement des femmes.

Focus sur le textile

Au CLEC, Moeun Tola était chargé depuis plusieurs années des questions liées au Travail, l’un des quatre programmes les plus importants du centre. Mais après avoir effectué un examen stratégique de ses travaux à la suite de l’élection de 2013, le groupe a estimé que cette question avait besoin de plus d’attention et a donc décidé de rompre ce programme pour créer une ONG, avec une équipe de 14 personnes pour commencer et un budget annuel de 200 000 dollars.

« Ce nouvel organisme est axé sur l’organisation des travailleurs, la mise en réseau les personnes de tous les secteurs. Pas seulement les ouvriers, mais aussi les jeunes, les agriculteurs etc. Nous allons renforcer le pouvoir des gens ordinaires. Ce que nous définissons par ‘travailleurs’, ce sont tous ceux qui ne sont pas les propriétaires du capital, mais sont les producteurs de capital. Ceux qui travaillent pour aider le capitaliste à être riche, mais qui ne sont pas propriétaires de la richesse ».

Mais c’est beaucoup de travail pour un seul groupe. Ils pensent donc avoir plus d’influence et un plus grand impact en se concentrant sur l’industrie du vêtement au Cambodge, qui représente 5,8 milliards de dollars, et les marques internationales qui passent commandes ici.

Comme l’a indiqué Moeun Tola, les usines de vêtements accueillent la plus grande main-d’œuvre industrielle du pays, un effectif qui est déjà fortement syndiqué. Le Cambodge a signé des conventions internationales relatives aux droits du travail qui peuvent être utilisées pour demander des comptes au gouvernement. Et la plupart des vêtements fabriqués dans ces usines vont aller en Amérique du Nord et en Europe qui, par rapport à la Chine, sont plus susceptibles de se soucier des conditions de travail des salariés.

« Notre objectif est d’amener les marques à négocier avec les syndicats du pays pour un salaire minimum vital, car nous voyons bien que le gouvernement hésite à payer un salaire minimum élevé car il s’inquiète de voir l’investisseur partir en Birmanie, au Vietnam ou en Thaïlande. Nous avons donc besoin de voir les marques pour qu’elles expriment leur engagement réel, qu’elles s’engagent à payer un salaire plus élevé tout en investissant sur la durée dans le pays ».

La Confédération syndicale internationale IndustriALL, qui compte plusieurs syndicats cambodgiens, a récemment lancé la même initiative au Cambodge mais aussi à l’échelle régionale, pour éviter que les marques ne déplacent leurs commandes dans les pays voisins.

Mais là où IndustriALL et d’autres groupes ont adopté une approche descendante (top-down), M. Tola déclare que Central fonctionnera de manière ascendante (bottom up).

Donner le pouvoir aux militants afin de limiter les divisions

« Jusqu’à présent, les syndicats sont plutôt partagés. Nous avons environ 3 000 syndicats, mais seulement quelques-uns se battent pour l’augmentation des salaires ou ce genre de demande. Et même parmi ces syndicats, il reste des divisions. Les divisions au plus haut niveau ont lieu en raison de la passivité des membres. Si les militants de la base comprennent cela et qu’ils participent plus activement, ils peuvent tenir les hauts dirigeants pour responsables, s’ils sont unis.

« Central est le socle qui va unir les différents syndicats. Notre stratégie est de renforcer les travailleurs à la base, de sorte qu’ils puissent dire quoi faire au syndicat national ou aux syndicats régionaux. Nous devons accepter que le syndicat démocratique n’est pas celui qui tire sa puissance du haut, mais du bas de l’échelle ».

Central veut rassembler les syndicats et leurs membres à l’intérieur de chacune des usines fournissant les plus grandes marques et s’approvisionnant au Cambodge, afin de les faire travailler ensemble et de concentrer leurs efforts sur ces marques. Les travailleurs seront en mesure de signer des pétitions en ligne pour se plaindre des violations sur leurs lieux de travail et pourront participer à une formation pour prendre des photos et vidéos de toutes les infractions.

William Conklin, directeur-pays du Centre de Solidarité, une association des droits du travail basée aux États-Unis, a salué les programmes de Central et a convenu que le mouvement syndical du Cambodge était très fragmenté au détriment des travailleurs.

« Il est divisé par l’idéologie, la personnalité, le secteur, pour plusieurs raisons (sans parler de la politique). Pour l’observateur extérieur, cela semble un vrai désordre… Cela a nui aux droits des travailleurs avec le temps, il n’y a aucun doute à ce sujet ».

William Conklin a ajouté qu’il y avait aussi « beaucoup de potentiel encore inexploité » en mettant davantage de pression sur les marques :

« Les marques répètent la même chose depuis longtemps. Mais elles ont fait très peu et s’en accommodent bien ».

Traduction : Elodie Prenant
Source : Peter Zsombor / The Cambodia Daily Labor Advocate Launches NGO to Unite Unions

Photo : ILO in Asia and the Pacific / Flickr

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