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Une place fictive pour les droits de l’homme dans la nouvelle feuille de route de l’ASEAN

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Le rêve d’une ASEAN centrée sur les droits de l’Homme peut-il se réaliser quand ces derniers sont exclus du discours de l’organisation ?

Lors du sommet de l’ASEAN en Malaisie, qui s’est déroulé à Kuala Lumpur, les dirigeants régionaux et mondiaux ont lancé un plan d’action pour la future ASEAN 2025 afin d’« avancer ensemble » sur des questions sécuritaire, économique, sociétale et culturelle.

Au cours de ce 27è sommet, des investissements commerciaux ont été négociés et les liens diplomatiques ont été renforcés. Surtout, la Convention sur la lutte contre la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des enfants (ACTIP), a été signée à l’unanimité.

La société civile, à la marge des négociations

Celle-ci est un élément clé pour l’ASEAN puisque la région abrite certains des plus grands trafics d’êtres humains. Beaucoup de pays membres arrivent dans le dernier tiers du classement dans le Rapport américain sur la traite des êtres humains publié en 2015.

Mais malgré cette convention, c’est à trois kilomètres du sommet de l’ASEAN, que se tient un autre forum qui réunit les acteurs importants de la société civile de la région, mis à l’écart par les dirigeants de l’ASEAN : le Forum populaire de l’ASEAN (AFP).

Surprenant ? Pas tant que cela. Comme il a été déclaré dans l’une des conférences de presse de l’AFP, les dirigeants de l’ASEAN n’ont jamais montré beaucoup d’intérêt pour les questions de la société civile de la région.

Le directeur de l’APF, Jerald Joseph, plaide pourtant pour que les gouvernements s’engagent enfin de façon significative auprès de la société civile, remettant le peuple au cœur des priorités de l’ASEAN.

Dans le discours de clôture du 27è sommet de l’ASEAN, le Premier ministre de Malaisie Najib Razak a promis la construction d’une ASEAN « résiliente, pacifique, sécuritaire et attentive aux besoins de ses peuples et de l’intérêt général » et « fondée sur les libertés fondamentales et la justice sociale ».

Voici la promesse de l’élite dirigeante. Après tout, cette année, le sommet a même honoré des acteurs clés de la société civile via l’ASEAN People’s Award, cérémonie destinée à récompenser les contributions à « la création d’une Communauté de l’ASEAN prospère et bienveillante ».

Priorités : les Rohingyas et la pollution

Mais, de façon incongrue, le sommet n’a pas une seule fois mentionné les questions actuelles sur les droits de l’Homme auxquelles sont confrontés les pays de la région. À la place, ce sont les questions économiques et politico-sécuritaires habituelles, comme le conflit en mer de Chine territorial, ainsi que l’accord de Partenariat transpacifique, la Communauté économique de l’ASEAN et les menaces terroristes qui ont dominé les débats.

Alors que la question des droits de l’Homme est restée en arrière-plan lors du Sommet de l’ASEAN, l’APF a lui souligné la détresse des Rohingyas et les nuages de pollution transfrontalière comme étant les priorités de la région.

L’ASEAN évite en général de discuter des questions domestiques au niveau régional au nom du principe de non ingérence qui régit sa Charte. Durant des décennies, ce principe a permis à l’ASEAN de tisser des liens forts entre les Etats membres en évitant toute tension politique.

L’ASEAN évite en général de discuter des questions domestiques au niveau régional au nom du principe de non ingérence qui régit sa Charte.

Mais cela a également permis de maintenir les régimes autoritaires en place et de voir le nombre d’abus dans le domaine des droits de l’Homme augmenter au sein des pays l’Asie du Sud-est, comme le Cambodge, la Thaïlande, la Malaisie, le Vietnam, le Laos et beaucoup d’autres qui ont enfreint nombre de libertés civiles et restent déficients en matière de justice économique.

Une Commission régionale des droits de l’homme… sans mandat

De nombreux travailleurs migrants au sein de la région de l’ASEAN sont exploités, et selon un rapport de l’Organisation international du travail, un travailleur sur six dans l’industrie thaïlandaise de la pêche serait pratiquement réduit à l’état d’esclave moderne. D’autre part, un rapport de l’institut Verité a révélé les conditions de travail choquantes qui prévalent au sein des travailleurs migrants dans l’industrie électronique malaise. Et il ne s’agit là que du dessus de l’iceberg.

Jusqu’à présent, la Commission intergouvernementale de l’ASEAN sur les droits de l’homme n’a encore résolu aucun des abus sur les droits de l’Homme dans la région simplement faute d’un mandat de protection pour les questions des droits de l’homme dans certains pays spécifiques.

Par conséquent, nombreux sont ceux qui, sceptiques, doutent de l’aptitude de l’ASEAN à faire face aux défis des peuples de la région en matière de droits de l’Homme.

Lors de ce 27è sommet de l’ASEAN, la Malaisie a transmis la présidence au Laos, un pays tristement célèbre pour ses agissements à l’encontre des activistes des droits humains et qui a décidé d’empêcher la société civile d’organiser l’an prochain le rassemblement de la Société civile de l’ASEAN.

“Nous avons décidé de tenir l’APF de l’an prochain au Timor-Leste », déclare Jerald Joseph. Timor-Leste, une nation qui n’appartient pas encore à l’ASEAN, dépasse le Laos dans le classement sur l’indice du développement humain établi par le PNUD en 2014.

L’ASEAN a peut-être fait un bond en avant concernant sa promesse pour une Communauté économique de l’ASEAN. Mais sans une communauté de l’Asie du Sud-Est forte, l’ASEAN reste une organisation creuse dirigée par une élite et dans laquelle d’importantes questions commerciales et financières sont discutées derrière des portes closes.

Traduction : Emeline Mainy
Source Nor Arlene Tan*/New Mandala : An ASEAN devoid of its community
Photo : Prachatai / Flickr

*Nor Arlene Tan est productrice et animatrice radio de DurianAsean.com, une chaine de radio online axée sur les questions de l’Asie du Sud Est. Elle a participé à plusieurs activités de recherche et combats pour la société civile au sein de l’ASEAN. 


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