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Indonésie : Uber et Go-Jek sèment la zizanie entre le président Jokowi et son ministre des Transports

Go-Jek_Indonesie

La loi sur l’interdiction de certains transports en Indonésie illustre l’incapacité du Président à contrôler ses ministres. Il doit, en personne, voler au secours des très populaires applications mobiles de services, comme Uber ou ses concurrents locaux.

Indriaty Octarina était furieuse en découvrant que son mode de transport préféré, le très populaire service de motos-taxi Go-Jek qui fonctionne sur le même modèle que Uber, avait temporairement été déclaré illégal par le ministre des Transports indonésien Ignasius Jonan mi-décembre, jusqu’à ce que le Président Joko Widodo soit forcé d’intervenir et donne un contrordre.

En tant qu’employée, obligée de traverser tous les jours l’enfer des embouteillages entre son domicile et son bureau à la Bourse de Jakarta situé dans le sud de la ville, la nouvelle l’a foudroyée.

« J’utilise Go-Jek tous les jours, parce que c’est plus rapide et moins cher, pour aller n’importe où. Les taxis sont trop chers, et les transports publics pas assez sûrs et inconfortables. Comment va-t-on faire maintenant ? »

La pression de l’opinion publique

La nouvelle de l’interdiction des services de transports basés sur des applications mobiles, notamment Go-Jek, Grabbike et Uber, a choqué Indriaty Octarina mais aussi une majorité de l’opinion indonésienne. Bien que le ministre ait fait valoir que l’interdiction était légale, personne n’a compris pourquoi les ojeks, c’est-à-dire les motos privées utilisées comme transports publics, étaient interdits, alors que des millions de personnes, en particulier dans les grandes villes, les utilisent depuis des années.

Les nouveaux modes de transports qui fonctionnent grâce aux applications mobiles, Go-Jek en tête, avec ses conducteurs en uniforme, triés sur le volet, formés à la politesse, engendrent un manque à gagner significatif pour les taxis et services de motos traditionnels. Ils touchent également les grandes entreprises de transport, notamment celles dont les activités s’étendent des taxis, containers, bus jusqu’aux infrastructures lourdes dans les grandes villes du pays. Ce sont ces groupes que l’on soupçonne d’être derrière l’interdiction. Et cela illustre bien les difficultés de Jokowi à conserver le pouvoir de façon traditionnelle, avec des ministres dans le rang.

La directive qui annonce l’interdiction précise :

« Faire appel à la Police Nationale et aux gouvernements locaux pour faire appliquer la loi sur les transports publics, sous le coup de laquelle tombent les services de transport à la demande comme Uber et Go-Jek et qui les rendent illégaux ».

Un renversement rapide

Dans ce cas, la popularité de ces applications l’a emporté de façon assez théâtrale. Les utilisateurs et partisans ont passé leur colère sur les médias sociaux, et en quelques heures, les protestations sont devenues si fortes que Jokowi dut intervenir. Cinq heures après l’annonce de l’interdiction par le ministre des Transports, le président l’avait annulée.

Un important homme d’affaires indonésien a expliqué :

« J’ai appelé Ignasius Jonan et lui ai dit : cela va provoquer une révolution. Voulez-vous vraiment voir des centaines de conducteurs de motos dans votre bureau ? (…) C’était tellement stupide. Heureusement, le Président est intervenu pour régler le problème ».

Sur son compte Twitter officiel, le Président a déclaré :

« Les règlementations ne sont pas faites pour accabler davantage le peuple (…). Les législations doivent être gérées (…) Ignasuis Jonan sera réprimandé immédiatement pour ses déclarations ».

Un coup porté à l’innovation

Devant les journalistes au Palais présidentiel? Jokowi a expliqué quelques heures après l’interdiction :

« L’innovation dont font preuve les jeunes générations ne devrait pas être entravée, et les applications comme Go-Jek existent car la société en a besoin ».

Pour Indriaty Octarina :

« Je ne sais pas ce qui s’est passé. C’était un jour si étrange ».

Le fondateur et PDG de Go-Jek Nadiem Makarim – l’un des entrepreneurs qui accompagnait Jokowi lors de son récent déplacement aux Etats-Unis – a exprimé ses remerciements, en évoquant une victoire pour le peuple et le processus démocratique. Dans un email envoyé aux utilisateurs de Go-Jek, il explique qu’il a été touché par l’énorme soutien du public:

« Chers utilisateurs de Go-Jek, le Président Jokowi vient de répondre à nos prières en annulant la circulaire du ministre des Transports sur l’interdiction des services de taxis en ligne et d’applications de motos à la demande. Merci pour votre soutien sur les réseaux sociaux. »

Nadiem Makarim a ajouté que le retrait de l’interdiction garantissait aussi la survie des familles d’environ 200 000 conducteurs de motos dans plusieurs provinces d’Indonésie, qui gagnent leur vie comme chauffeurs Go-Jek.

Au-delà de Go-Jek

Néanmoins, la confusion dans les changements des politiques publiques n’est pas une première dans l’administration Jokowi ; les analystes politiques affirment régulièrement qu’elle fait preuve de manque de coordination et que Joko est incapable de « contrôler totalement ses ministres ».

La preuve la plus frappante est la bataille de titans en cours entre les ministres au sujet du renouvellement de la concession minière de la société américaine Freeport McMoRan Indonesia. Dans un registre un peu moins dramatique, en janvier 2015 par exemple, le ministre de l’Emploi Muhammad Hanif Dhakiri a annoncé que le gouvernement allait exiger des travailleurs étrangers présents et à venir qu’ils passent un test de langue indonésienne pour obtenir un permis de travail, ce que de nombreux investisseurs étrangers avaient considéré comme une mesure protectionniste.

Le niveau de langue requis est mentionné dans la circulaire 12/2013 du ministre de l’Emploi, au sujet des procédures pour l’emploi de travailleurs étrangers. La règlementation mentionne un certain nombre de critères pour l’octroi de permis de travail aux travailleurs étrangers, notamment la capacité de communiquer en indonésien. Pourtant, elle stipule que sont exemptés les employés en mission, les directeurs et les emplois temporaires.

Ce plan a été annulé en mars 2015 après que les chambres de commerce coréenne, japonaise, américaine et européennes ont fait part de leur opposition à cette nouvelle manifestation de nationalisme économique de la part des cadres du pouvoir indonésien.

Ce plan semblait mettre des barrières aux investissements étrangers au moment où le président ne cessait de répéter qu’il voulait déréguler et accélérer le processus d’obtention des permis pour booster les investissements, à l’issue de trois années de ralentissement de la croissance économique.

L’ancien ministre en charge de coordonner les questions économiques Sofyan Djalil, a déclaré aux médias en avril que le milieu des affaires « ne veut ni n’a besoin » de ce genre de ménage réglementaire, ce qui pose de plus en plus de questions sur le fait de savoir si Joko Widodo est vraiment celui qui décide. Cela conduit à une bataille permanente pour le Président, quant à ses prérogatives et sa capacité à faire progresser le processus de dérégulation. Go-Jek et ses partenaires ne sont qu’un exemple parmi tant d’autre de cette difficulté.

Traduction : Louise de Nève
Source (Dewi Kurniawati / Asia Sentinel) Indonesia’s Transport Ban Shows President’s Inability to Control Ministers
Photo : Go-Jek

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