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Philippines
 : vers un paradis pour les touristes, où la population n’a plus sa place?

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Les Philippines sont en feu pourtant nous continuons à classer nos îles à partir des critères voulus par les touristes.

Devons nous nous réjouir quand les magazines de voyages citent certaines de nos îles parmi les endroits incontournables dans le monde ? Oui, bien sûr. Mais cela ne signifie pas que nous devons adopter leurs standards pour mesurer l’utilité de nos îles. Cela ne justifie pas la brutale transformation de nos îles afin d’inciter davantage de touristes à y dépenser leurs dollars. Imaginez si les 7107 îles des Philippines subissaient un réaménagement pour les activités touristiques. Cela sonne bien pour les étrangers et les investisseurs mais c’est un scénario effrayant pour les habitants et pour la biodiversité de nos îles. Pensez seulement au caractère hyper-commercial de l’ile de Boracay 1 et à son désastreux impact à long terme.

Comparée aux industries d’extraction, la promotion du tourisme est un modèle de développement plus soutenable. En effet, l’éco-tourisme prospère et il semble renforcer plusieurs communautés. Devons-nous rejeter ça aussi? Non, notre appel ne vise pas à ignorer le potentiel du tourisme. Au lieu de cela, ce que nous défendons est le lien entre le tourisme et une politique de progrès. Malheureusement, le tourisme est l’otage des intérêts d’une petite élite.

Le tourisme est mis en avant pour imposer des grands projets, l’approbation de programmes anormaux de subventions à la filière porcine 2 et l’accaparement des terres pour le bénéfice des propriétaires et des politiciens. Les habitants chanceux sont placés ou employés dans ces équipements touristiques mais les malchanceux sont expulsés de leurs terres.

Mais si le tourisme est perturbateur, les mines sont clairement bien plus destructrices. Le tourisme n’est-il pas alors une meilleure option ?

Ceci est un faux choix. Pourquoi condamner les gens à choisir entre deux activités économiques imposées par des bureaucrates et des corporations? La situation reste identique même si le tourisme est soudainement présenté comme étant promu par la communauté villageoise ou si le permis d’exploitation minière reste limité à une opération à petite échelle.

Qui décide que la survie d’une ville dépend du choix entre le tourisme et une mine ? Laissons le peuple avoir le mot de la fin et laissons-le explorer d’autres options. Autrement dit, ceci est une question de politique, ou comment les citoyens acquièrent et défient le pouvoir pour redessiner leur présent et leur futur.

Le tourisme est-il vraiment la meilleure solution pour les insulaires nécessiteux ou est-il plus profitable à l’industrie des loisirs? Considérer le tourisme comme la seule voie de sortie de la pauvreté reflète la pensée dominante qui voudrait que la conversion d’un village agricole ou côtier en un paradis pour retraités ou un sanctuaire pour routards puisse rapidement améliorer la vie d’un grand nombre de personnes.

Encore une fois, c’est une vision de l’élite reformulée comme une obligation économique. Pourquoi devrions nous prendre pour argent comptant la proposition que le rôle de nos îles est seulement de produire des revenus et des taxes en dollars? En tant qu’insulaires, nous avons surement des choses tout aussi importantes à faire comme rendre publics les abus des propriétaires terriens et les pratiques féodales persistantes, comme l’organisation des travailleurs agraires et la construction de formations de base. Le tourisme tel que défini par ceux qui sont au pouvoir nous fait oublier les tâches politiques à accomplir.

C’est une évidence lorsque l’on voit la perception biaisée que nous avons de nos îles. Nous pensons qu’il est naturel que nos îles se conforment aux besoins du secteur touristique. Une île devient une destination privilégiée si elle ouverte aux touristes. Quand Boracay, Coron 3, et Malapascua 4sont citées, nous nous rappelons vite leur situation exotique qui leur assure une réputation mondiale; mais nous négligeons la situation du peuple indigène Ati de Boracay, la dégradation rapide la dernière frontière naturelle qu’est Palawan5, et la destruction que le typhon Haiyan 6a laissé derrière lui au nord Cebu. Quand nous laissons le tourisme tout emporter, nous donnons la priorité à l’expansion du marché sur les besoins urgents des habitants ordinaires. Nous ignorons les luttes quotidiennes des insulaires puisque nous croyons que c’est le tourisme et non les politiques publiques qui feront la prospérité de nos îles.

Nous oublions aussi que le tourisme de masse ronge les liens organiques de nos îles. Il y a une compétition inutile entre les stations balnéaires : Panglao 7 est présenté comme le nouveau Boracay alors que Siargao 8 est connu comme le site préféré des aventuriers. Encore une fois, cela se passe ainsi parce que le but principal est d’attirer les touristes. Il n’y a pas de motivation à relier les îles et à restaurer les liens oubliés parce que le profit est le but ultime des suzerains des îles. Une île proche n’est plus perçue comme un refuge durant les crises, mais comme un concurrent.

Des siècles de liens inter-îles deviennent sans objet dans l’économie touristique. Seules les politiques publiques peuvent unifier les îles et les insulaires. Les politiciens ont agi pour divers motifs, mais la plupart du temps, il s’agissait de faire avancer un ordre du jour conservateur. Pensez à l’autoroute inter-île de Gloria Arroyo (Roro 9), à la création d’un région de Negros10, ou à l’appel patriotique à assoir notre souveraineté sur les Spratleys11. Pourtant, il y a aussi des solutions progressistes et le besoin de terminer une révolution inachevée.

La pauvreté germe sur les îles mais son refus peut favoriser l’union parmi les gens du peuple. Sur toutes les îles, des luttes peuvent être gagnées grâce à la solidarité de leurs voisines. Nous pouvons traverser les eaux et combattre auprès de nos concitoyens des îles. Nous pouvons rendre public comment l’exploitation minière a ravagé la beauté de Rapu-Rapu12 et Manicani13, nous pouvons stopper le projet de digues géantes à Panay, et nous pouvons rejoindre les masses de Samar et Leyte alors qu’elles reconstruisent leurs vies.

Donc, une autre manière de favoriser nos îles est de mettre en avant les luttes héroïques de nos concitoyens. Cela a déjà été fait à Mactan 14et Corregidor15, mais nous pouvons aussi parler des batailles rageuses contre les pillages au profit de l’étranger, la corruption bureaucratique et l’oppression féodale à travers les îles. Ne sommes nous pas le seul pays-archipel dans le monde où une guérilla maoïste est combattue depuis les quatre dernières décennies ?

Nous avons plus de 7000 îles et je refuse d’accepter l’assertion populaire qui voudrait que toute cette majesté n’existe que pour donner aux touristes la chance de faire l’expérience du paradis sur terre. Notre peuple vit sur ces îles et beaucoup d’entre eux ont enduré des décennies si ce n’est des siècles de mise à l’écart. Notre priorité est d’en finir avec la souffrance des masses en les entraînant dans une lutte nationale pour une vraie libération et une véritable transformation sociale.

Aucune île ne peut vraiment prospérer aussi longtemps que les 7000 autres îles sont embourbées dans une pauvreté abjecte. Le tourisme peut amener de l’argent immédiat pour des investisseurs triés sur le volet et des conditions de vie temporaires pour quelques habitants; mais si nous voulons un changement substantiel, nous devrions englober le tourisme dans l’objectif plus large de politiques progressistes et de politiques économiques d’intérêt national.

Au 20è siècle, les politiciens de Manille ont encouragé les habitants de Luzon et les chrétiens à peupler la région musulmane de Mindanao. Une campagne similaire de migration peut être mise en oeuvre à nouveau, mais cette fois le message est entièrement différent. Nous pouvons répéter ce que le mouvement social des First Quarter Stormers16 a fait dans les années 70 : retour à la terre pour faire faire un bond à la révolution. Retour vers les îles pour intensifier la lutte pour la démocratie.

Les concept de mentalité insulaire peut être redéfini en s’imprégnant d’un contenu radical. Un îlien qui porte une politique de changement à travers de luttes à l’échelle de l’île, une solidarité inter-île, et mouvement national des masses.

Insulaires unis de toutes les Philippines, nous n’avons rien à perdre si ce n’est un archipel couvert de chaînes.

Traduction : Nicolas Briand
Source (Mong Palatino/Bulatlat) : Politics, Tourism and the Struggle for Social Transformation in the Philippines
Mong Palatino est un activiste philippin et un ancien legislateur. Il est le président de Bagong Alyansang Makabayan Metro Manila. Email: mongpalatino@gmail.com
Photo : Allan Donque/Flickr

  1. NdT. Principale station balnéaire des Philippines, ouverte au tourisme international. Au nord de l’île de Panay, dans les Visayas Occidentales.
  2. NdT. Allusion au scandale du « pork barrel », système de subvention à la filière porcine dont les détournements de fonds massifs ont éclaboussé la présidence de Ninoy Aquino et le gouvernement philippin en 2014.
  3. NdT. Station balnéaire des Palawan.
  4. NdT. île dédiée à la plongée sous-marine, au nord de l’Ile de Cebu, Central Visayas
  5. NdT. L’île de Palawan reste l’île la plus sauvage de l’archipel où furent découvertes les dernières tribus natives dans les années 70. Elle est considérée comme un sanctuaire écologique (relatif).
  6. NdT. Appelé Yolanda aux Philippines, il s’agit du typhon de novembre 2013 qui fit plus de 5000 morts dans les îles de Samar et Leyte, particulièrement dans la ville de Tacloban, mais aussi l’île de Malapascua, ou encore de Manicani.
  7. NdT. Station balnéaire de l’île de Bohol. Originellement petit spot de plongée.
  8. NdT. Ile dédiée principalement au surf, située à l’extrême nord-est de l’île de Mindanao, sur la côte Pacifique.
  9. NdT. Ensemble du système de Ferryboats (passager et/ou véhicules) qui relie les principales îles des Philippines entre elles.
  10. NdT. Ile des Visayas, coupée en 2 dans le sens Nord/Sud par une chaîne de montagne : la partie ouest (Negros Occidentale est de culture Ilongo, comme l’île de Panay), la partie orientale est de culture Cebuano (référence à l’île de Cebu, juste en face). La partie ouest faisait partie de la région des Visayas Occ depuis 1972, et la partie est des Visayas Central. En 2015, la présidence Aquino a créé une nouvelle région administrative réunissant les 2 parties de l’île.
  11. NdT. Chapelet de récifs de la mer de Chine méridionale, dont la souveraineté est revendiquée par les Philippines, la Chine, le Viet-Nam, la Malaisie…
  12. NdT. Ile de la côte pacifique (sud Luzon), dont l’environnement a été fortement pollué au milieu des années 2000 par une exploitation minière de cuivre (Lafayette Mining), en violation des engagements et des règles environnementales.
  13. NdT. Idem, mais avec du nickel, et sur une période allant des années 90 au milieu des années 2000, théâtre de protestations environnementales et de violences policières contre les militants.
  14. NdT. Grand port, zone franche et aéroport des Visayas (face à la ville de Cebu, 2è ville des Philippines). Théâtre des plusieurs luttes sociales.
  15. NdT. Ile à l’ouest de la baie de Manille.
  16. NdT. Littéralement « les faiseurs de tempête du 1er trimestre. Les Philippines ont connu, au premier trimestre 1970, sous la dictature Marcos, un mouvement de contestation puissant parti des Universités de Manille, type mai 1968 en France, avec des suites tout au long des années 70.
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