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Thaïlande : Ces mauvaises nouvelles que la junte veut cacher

censure_thailandeAlors que la censure fait rage, l’économie thailandaise poursuit sa régression.

Dans son édition thaïlandaise – les autres éditions n’ont pas été touchées – livrée le 30 novembre dernier, la une du International New York Times, comporte un espace vierge en lieu et place d’un article du journaliste Thomas Fuller sur le ralentissement de la croissance économique thaïlandaise.

Ces colonnes blanches sont représentatives à la fois de l’incapacité des généraux à maintenir ce qui a été l’une des plus économies les plus dynamiques de l’Asie du Sud-Est, ainsi que de leur volonté de contrôler un pays qui malheureusement ne sait que trop bien ce qu’est l’économie d’État. La junte a tenté de bloquer tous les reportages et blogs critiques, dont Asia Sentinel, régulièrement censuré en Thaïlande.

Comme le souligne Fuller et tant d’hommes d’affaires thaïlandais et occidentaux, le pays reste comme suspendu dans le temps. Il attend que les généraux quittent le pouvoir – Prayuth Chan-ocha a indiqué que, le cas échéant, cela ne sera pas avant 2017 – et, plus important, peut-être – le décès du roi Bhumibol Adulyadej âgé de 88 ans, et la reprise du trône par le détesté Prince Maha Vajiralongkorn. Les rares apparitions entre deux séjours à l’hôpital de Siriraj montrent un homme à l’état de santé très dégradé.

Mais la chape de plomb que la junte fait peser sur la politique interdit quasiment toute liberté d’expression. Le 30 novembre dernier, trois membres du Front national uni pour la démocratie et contre la dictature – groupe d’opposition plus communément appelé les chemises rouges – ont été arrêtés alors qu’ils tentaient de gagner Rajabahkti Park à Hua Hin (Parc historique de l’armée au Sud de Bangkok) où circulent des accusations de corruption associées au projet de construction de sept statues géantes en bronze représentant les rois Chakri (le coût aurait largement dépassé les estimations et des pots de vins auraient été reversés aux militaires). Après une courte détention, ils ont été relâchés contre la promesse de renoncer à toute activité politique.

En 2014 après la prise de pouvoir des généraux, tout le monde était bien conscient que ceux-ci n’avaient aucune notion de la gestion des finances. Ce qui a été confirmé de façon spectaculaire la semaine dernière avec les résultats du Produit intérieur brut du 3è trimestre 2015. Le ministère des Finances a dû réduire ses prévisions à quatre reprises, tout en accusant l’économie mondiale.

Une économie morose

Un banquier thaïlandais :

“L’affaiblissement actuel de l’économie fait courir un énorme risque à la junte. Cette dernière a mis le pouvoir absolu entre les mains d’un seul homme, sûrement consciencieux mais pas très intelligent. L’économie ne sera pas si mauvaise, du fait des ressources naturelles du pays, mais l’économie dirigée des militaires avec une politique socialiste ne pourra être qu’inadaptée.”

La croissance économique a chuté à 2,9% au 3è trimestre, bien en dessous de la tendance à 3,61% par an pour la période 1994-2014. Cette baisse de 0,9% reste malgré tout raisonnable compte tenu du chaos politique qui a suivi le 22 mai et la chute la démocratie parlementaire qui a mis un frein à l’économie.

La Thaïlande, avec ses industries de l’automobile et de l’informatique, sa population la plus nombreuse de la région après l’Indonésie (61 millions d’habitants) et sa position stratégique qui en fait un centre névralgique régional, devrait être le porte drapeau de l’Asie du Sud-Est.

Cependant, le Conseil national pour la paix et l’ordre ainsi que s’auto-proclame la junte, n’a développé aucun programme économique coordonné et reste davantage préoccupé par les questions d’ordre public et de succession royale.

L’économie a sérieusement besoin d’une aide fiscale. Mais celle-ci se fait attendre. Au mois d’août, la nomination de Somkid Jatusripitak (ex ministre des finances au sein du gouvernement précédent de Thaksin Shinawatra) comme nouveau conseiller économique, et le remplacement du médiocre ministre des finances par Apisak Tantivorawong l’ancien directeur de la Banque commerciale du Siam et président de l’Association des banquiers thaïlandais, ont révolutionné le cabinet de Prayuth Chan-ocha.

Grands projets à l’abandon

Avec quatre autoroutes et un réseau de voies ferrées, le Grand plan conçu par le gouvernement Pheu Thai et la premier ministre Yingluck Shinwatra ambitionnant raccorder le pays au Myanmar, au Vietnam, à la Chine, au Cambodge et au Laos a été en grande partie abandonné lorsque l’armée a pris le pouvoir, condamnant le renouvellement des infrastructures. Certains parties du projet ont redémarré. La coopération de la Chine pour la construction d’un chemin de fer allant à Kunming en traversant le Laos n’est pas encore finalisée.

Selon la Banque asiatique de développement, malgré le redressement des dépenses publiques dans la première moitié de 2015, la consommation et l’investissement fixe privé sont restés faibles. À Bangkok, l’épicentre économique du pays, seulement 6810 nouveaux programmes de logements ont été lancés au 3è trimestre de 2015. Un chiffre en baisse de 40% par rapport aux opérations démarrées au 2è trimestre d. Le cette même années promoteurs n’accordent aucune confiance dans le contexte actuel et les projets sont remis à plus tard.

L’économie mondiale n’a pas épargné la Thaïlande. De même que les productions automobile et d’assemblages informatiques destinées à l’exportation, le revenu agricole a lui aussi chuté, le cours mondial des matières premières comme le riz – dont la Thailande est le plus grand exportateur mondial – se sont effondrés. Avec la baisse des revenus agricoles et le ralentissement de la croissance des salaires, l’endettement des ménages a augmenté. Par ailleurs, le pays est confronté à la pire sécheresse depuis 10 ans et les agriculteurs des régions rizicoles, de plus en plus désespérés, se battent pour irriguer leurs cultures.

D’après un rapport de la Banque asiatique de développement :

« la confiance des consommateurs continue de baisser en juillet et les investissements privés sont modestes à cause du manque de perspectives à l’exportation, d’une consommation des ménages molle et d’une capacité de production industrielle inutilisée. »

Seuls les touristes en profitent

Même la hausse de l’excédent commercial enregistrée au cours des six premiers mois, d’ordinaire un signe positif, ne découle que d’une chute encore plus forte des importations. L’excédent commercial associé aux hauts revenus du tourisme a plus que doublé comparé à la même période de 2014.

La banque asiatique de développement explique :

“Des mesures fiscales couplées à la planification des grands projets d’infrastructure et l’amélioration des perspectives d’exportations vers les économies industrielles majeures pour 2016 devraient faire remonter d’un point (1%) la croissance du PIB par rapport à 2015. Néanmoins, les projections d’expansion des deux prochaines années sont plutôt revues à la baisse.”

Le seul point relativement positif est le tourisme qui se remet plutôt bien après la baisse de fréquentation aux pires heures des troubles politiques de 2010 à 2014. L’affluence des touristes internationaux, 29,5 millions depuis les 10 premiers mois de l’année, ont dépassé les 28,8 prévus en début d’année 2015. C’est encore en hausse au regard des 24, 7 millions de visiteurs en 2014. Mais trop souvent au Pays du Sourire, seuls les touristes sont heureux.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Asia Sentinel) : Thai Junta Shuts Public’s Ears to Bad News

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