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Philippines : la réforme des écoles génère la multiplication d’écoles privées « low cost »

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D’après un récent rapport, l’essor d’une logique de profits s’installe dans les écoles privées bon marché APEC.

Alors que le nouveau programme scolaire du gouvernement sera totalement déployé à la prochaine rentrée scolaire, le dernier trimestre 2015 a vu les parents des élèves de 10è année se démener pour trouver des écoles privées bon marché qui proposent le deuxième cycle du secondaire (SHS) – c’est-à-dire les deux années d’enseignement supplémentaires prévues par le cursus «K to 12».

Plus tôt cette année, le Département de l’Education (DepEd) a annoncé que seulement 5 800 sur les 7 748 lycées publics aux Philippines seront en mesure de proposer les niveaux des 11è et 12è années.

Armin Luistro, secrétaire à l’Éducation, a indiqué que jusqu’à 2,2 millions d’étudiants peuvent être accueillis dans les écoles publiques mais on s’attend à ce que de 800 000 à 1 million d’étudiants aillent dans les lycées et établissements d’enseignement supérieur privés.

Désormais, les Centres d’Enseignement Privé Abordable, également connus sous le nom d’écoles APEC, promettent un enseignement de “qualité de classe mondiale” pour un coût modique et séduisent les familles à revenus faibles ou intermédiaires qui n’ont pas les moyens de payer les frais de scolarité du pendant les deux années supplémentaires de lycée.

Toutefois, bon nombre de détracteurs du système « K to 12 » disent que, avec l’essor de ce type d’écoles, le nouveau programme ne va pas seulement produire de la main d’œuvre bon marché pour les grandes entreprises mais va aussi leur ouvrir le chemin pour réaliser encore plus de profits à travers l’enseignement.

L’éducation : une bonne affaire

En mai 2014, le groupe Ayala Corporation a annoncé son entrée sur un nouveau créneau – celui des établissements d’enseignement secondaire privés à coût modique.

Les écoles APEC sont une chaîne d’écoles secondaires à but lucratif créées par la British Company Pearson PLC, le plus grand groupe d’enseignement au monde, grâce à son fonds de capital-risque Pearson Affordable Learning Fund (PALF) et par le groupe Ayala, par l’intermédiaire de sa branche ‘edu-business’, LiveIt Global Services Management Institute (LGSMI).

Une étude parue récemment, commandée par l’Internationale de l’Education, a cependant révélé que, derrière la promesse d’un enseignement à faible coût mais de première qualité, se cache un concept axé sur le profit visant à procurer de la main d’œuvre bon marché aux capitalistes industriels mondiaux.

Cette étude, intitulée « L’enseignement privé aux Philippines : Pearson, Ayala et l’émergence des Centres d’Enseignement Privés Abordables (APEC) » a été réalisée par le canadien Curtis B. Riep, étudiant de doctorat au Département des Études des Politiques d’Enseignement de l’Université d’Alberta.

L’étude réalisée pour l’Internationale de l’Éducation – une organisation d’enseignants dans 170 pays à travers le monde – a déclaré que « K to 12 » avait donné à des groupes privés l’occasion de prendre part au système éducatif des Philippines, comme Ayala et Pearson avec les écoles APEC.

Pour faire des bénéfices, les écoles Apec et autres chaînes similaires, emploient moins d’enseignants ou des enseignants peu qualifiés et fournissent des locaux qui ne sont pas aux normes. Ce qui est regrettable à cet égard, pour ne pas dire scandaleux, c’est que le gouvernement a dérogé aux règles qui existent dans le domaine de l’éducation pour satisfaire des intérêts commerciaux.

La privatisation favorisée

Les écoles Apec s’affichent comme des établissements privés d’enseignement secondaire de niveau international accessibles pour la modique somme de 1,24 € par jour (manuels, ordinateurs et frais inclus). Mais pour Riep, leurs frais de scolarité s’élèvent au minimum à 481 € par an, soit 40% du revenu d’une famille pauvre.

Curtis Riep a précisé qu’il y a actuellement 12 écoles Apec dans la région de la capitale nationale avec environ 1 500 élèves mais qu’Apec prévoit de se développer et d’étendre son réseau avec 24 écoles en 2016 accueillant 4 000 étudiants pour atteindre, d’ici à une dizaine d’années, 500 écoles pour 250 000 étudiants dans l’ensemble du pays.

“Un étudiant d’Apec payant au minimum 481 € par an pour le service scolaire et 250 000 jeunes versant cette somme, c’est une affaire extrêmement lucrative pour Ayala et Pearson’’.

Le ministère de l’Éducation lève ses propres règlementations

Mais comment les écoles Apec ont-elles réduit leurs dépenses ?

« DepEd a assoupli un certain nombre de règles pour qu’Apec et ses actionnaires puissent mettre en œuvre leur expérience d’enseignement bon marché à but lucratif avec des restrictions limitées de la part du gouvernement ».

D’abord, DepEd a autorisé les écoles Apec à exercer dans des locaux commerciaux non utilisés ou vacants qu’elles pouvaient louer au lieu d’acheter du terrain et de construire des infrastructures scolaires en bonne et due forme.

James Centenera, un ancien responsable du développement des affaires chez Pearson Affordable Learning Fund interrogé par Riep dans le cadre de la recherche, a reconnu que le groupe avait des contacts avec le gouvernement pour faire assouplir certaines règlementations.
Le Manuel du ministère sur les règlementations pour les Écoles Privées dans l’Education de Base stipule que:

“Sauf dérogation du Secrétaire, chaque école privée sera propriétaire de son site, ou aura un plan précis et réalisable pour son acquisition dans un délai raisonnable, ce site devant être adapté et convenable pour les bâtiments et activités de l’école.”

L’étude rapporte que les espaces loués par les Apec se situent généralement dans les niveaux supérieurs des bâtiments commerciaux vacants et comprennent trois à quatre bureaux transformés en salles de classe secondaires qui accueillent chacune de 30 à 45 élèves. En raison du sous-dimensionnement des bâtiments scolaires, les écoles Apec n’ont pas de laboratoires de sciences ni de gymnase ou de bibliothèque, ce que DepEd exige des écoles secondaires privées.

“Les écoles Apec doivent être créatives dans l’utilisation de leurs locaux pour des cours comme l’éducation physique (PE) ou bien les cours en laboratoire ».

Un enseignant Apec explique :

“Il est difficile de faire de l’éducation physique dans nos espaces parce c’est si petit que les enfants ne peuvent pas vraiment bouger. Mais nous essayons d’optimiser l’espace pour que les enfants puissent bouger un peu”.

Comme dans les écoles publiques, Curtis Riep indique qu’il y a des plaintes sur la mauvaise qualité de la ventilation et les classes surchargées. Mais si la direction de l’école met en route l’air conditionné, elle répercutera ce coût aux clients – en l’occurrence, les étudiants. “Parce qu’à la fin, nous ne sommes pas une institution caritative, nous restons une entreprise. Alors est-ce que ce sera rentable pour la société ? ” se demande un directeur d’une école APEC dont les propos sont repris dans l’étude.

Des enseignants peu qualifiés et peu rémunérés

L’étude révèle également qu’environ 70% des enseignants des écoles APEC n’ont pas l’accréditation professionnelle exigée par le DepEd pour les professeurs des écoles secondaires, à savoir la Licensure Examination for Teachers. Ces enseignants perçoivent également des salaires particulièrement bas.

Les professeurs Apec, appelés “facilitateurs d’apprentissage” reçoivent des guides pédagogiques qui leur expliquent ce qu’ils doivent couvrir et les activités pour animer la classe.

L’étude rapporte les propos suivants d’un administrateur APEC :

“Nous demandons aux enseignants de ne pas s’écarter du guide parce que cela pourrait introduire des disparités au sein de la chaine et nous ne savons pas si tous les enseignants ont les qualifications pour faire autrement.”

Le DepEd a également permis à ces écoles d’abaisser le niveau requis pour un enseignant qualifié. Dans un reportage, le directeur des ressources humaines APEC, Pam Wu, explique qu’il octroie un faible salaire aux enseignants afin d’être sûr “de pouvoir équilibrer les coûts et les recettes”.

Selon un directeur d’école APEC :

“Parfois la qualité est compromise à cause de la préoccupation des entreprises de faire des profits”.

France Casto, secrétaire générale de l’Alliance des professeurs engagés (ACT), déplore qu’APEC et le DepEd violent les droits des enseignants.

“Ceci prouve que ces écoles privées ne fonctionnent pas vraiment pour le service mais pour le profit. Le pire, c’est que le ministère de l’Education est de mèche avec ces groupes, comme Ayala et Pearson. Cela ne fait que démontrer combien notre gouvernement est soumis aux dictats des entreprises”.

De la main d’œuvre bon marché pour les sociétés

L’étude de l’Internationale de l’Éducation montre que les écoles APEC sont conçues pour produire de la main d’œuvre bon marché et flexible non seulement pour le marché du travail local mais aussi mondial :

“En se concentrant sur les compétences et caractéristiques demandées par l’industrie et en agissant par ingénierie inverse sur le programme d’enseignement pour inculquer les dispositions nécessaires, le système éducatif commercial d’APEC a orienté les résultats des élèves de façon à servir les intérêts des capitalistes de l’industrie”.

L’étude cite l’explication d’Alfredo Ayala, président d’Apec :

“Nous avons littéralement mené les sociétés Ayala sur les campus et demandé à la Bank of the Philippine Islands ou Globe Telecom de nous donner leurs besoins en recrutement d’ici mars et leurs spécifications, observé ceux qui avaient des performances élevées et modifié par ingénierie inverse le programme d’études.”

En réponse, Curtis Riep met en évidence que :

“Les étudiants d’Apec apprennent des compétences qui incluent le traitement des prêts bancaires et la vente de téléphones Android.”

Pour lui, APEC suit le programme « K to 12 » du ministère de l’Éducation en proposant les mathématiques, les sciences, l’anglais, le philippin, les sciences sociales, MAPESH (musique, arts, éducations physique et santé) et TLE (technologie et éducations des moyens de subsistance) mais celui-ci se concentre sur les capacités et caractéristiques d’employabilité, au détriment des thèmes fondamentaux de l’enseignement.

Le programme d’enseignement APEC insiste également sur les compétences linguistiques en anglais requises pour travailler dans les centres d’appel.

Le rapport ajoute que ces écoles comportent deux formes de privatisation : une privatisation de facto sous forme de frais payés par les étudiants en échange de l’éducation de base et une privatisation du fait de l’augmentation du contrôle et de l’influence du secteur privé dans les relations sociales de production. Ce qu’il démontre par la joint-venture entre Ayala et Pearson qui vise à produire un réservoir de main d’œuvre possédant les compétences, savoirs et valeurs demandées par l’industrie.

Angelo Gavrielatos, coordinateur de projet au sein de l’Internationale de l’Éducation regrette que, au lieu d’œuvrer pour la gratuité de l’enseignement, le gouvernement favorise les écoles APEC qui ne sont pas si bon marché.

“Au lieu d’investir dans une éducation primaire et secondaire de qualité et gratuite pour tous, le gouvernement philippin encourage le développement des écoles privées à but lucratif d’APEC. Les frais demandés représentent 40% du revenu des pauvres aux Philippines. C’est difficilement abordable”.

Une nation de travailleurs contractuels mal payés

Les écoles APEC, conformément au programme « K to 12 », promettent l’employabilité mais les détracteurs de ce programme font valoir que cela ne règlera pas le problème du chômage qui sévit dans le pays depuis des décennies.

Dans un autre rapport, le groupe ouvrier Kilusang Mayo Uno a déploré que « K to 12 » contribue à faire du pays une “nation de travailleurs mal payés, enfermés de façon durable dans le travail contractuel.” Il déclare que la production de main d’œuvre bon marché sera encore plus systématique grâce au programme « K to 12 ». Le KMU soutient que le gouvernement favorise les mensonges sur l’« inadéquation aux emplois » servant d’excuse pour expliquer un chômage généralisé et remodeler le système éducatif de façon à mieux répondre aux intérêts des capitalistes étrangers ou locaux.

Il rappelle également que beaucoup de Philippins n’ont pas de travail tout simplement parce qu’il y a peu de travail dans le pays et non par manque de formation pour les postes disponibles.

« Il est insensé de croire que le problème de chômage du pays peut être résolu par des ajustements du système éducatif. »

‘Investir dans l’éducation’

Angelo Gavrielatos, de l’Internationale de l’Éducation, rappelle que le gouvernement a l’obligation de financer correctement l’enseignement.

“Ce qui nous préoccupe, c’est que l’annonce du « K to 12 » sans les financements nécessaires donne l’opportunité, encouragée par le gouvernement, à des sociétés à but lucratif et à des acteurs non-publics, d’accéder au domaine de l’éducation. Les acteurs à but lucratif sont motivés par la réalisation de profits. L’objectif primaire, c’est d’augmenter les bénéfices”.

Il ajoute que la recherche du profit n’a pas à dicter ce qui est enseigné dans les écoles, comment c’est enseigné ou comment les écoles sont organisées parce que, dans ce monde-là, les premiers touchés sont les étudiants et la qualité de l’enseignement.

« Pour faire des bénéfices, les écoles APEC et autres chaines similaires, emploient moins d’enseignants et des enseignants peu qualifiés et fournissent des locaux qui ne sont pas aux normes. Ce qui est plutôt regrettable à cet égard et quasiment scandaleux, c’est que le gouvernement déroge aux règles existant dans l’enseignement afin de satisfaire les intérêts commerciaux de Pearson et Ayala. Chaque fois que vous mettez un prix sur l’enseignement, c’est une barrière pour l’accès à l’éducation. Nous demandons à tous les gouvernements de remplir leur obligation de fournir l’engagement politique et financier nécessaire à la mise en place d’une éducation primaire et secondaire gratuite pour tous et de qualité ».

Traduction : Édith Disdet
Source (Anne Marxze D. Umil/Bulatlat) : K to 12 | The rise of low-fee, private schools for profit
Photo : EI Research / Intérieur d’une classe APEC

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