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Indonésie : compte-rendu du Tribunal Populaire International sur les événements de 1965

10/12/2015 by AlterAsia in Justice, Société, Tribune

indonesie_massacres_1965Il y a un mois, une grande page de l’histoire indonésienne a été tournée avec l’ouverture d’un « procès » sur les violations des Droits de l’homme en Indonésie en 1965. Cela ne s’est pas passé en Indonésie, mais aux Pays-Bas, à La Haye, où s’est tenu du 10 au 13 novembre l’International People Tribunal sur « les événements de 1965 ».

L’International People Tribunal (Le Tribunal Populaire International) suit un processus qui a l’apparence des procédures judiciaires officielles : il y a un juge, un procureur, une victime, un accusé. Mais son verdict n’a pas d’impact légal. Le tribunal est organisé sur l’initiative de la communauté, avec le soutient international, pour attirer l’attention sur les violations des droits de l’homme et ses impacts sur une communauté. Il s’opère hors du mécanisme de l’État ou d’une institution formelle comme les Nations Unies. La légitimité de ce tribunal vient des voix des victimes et de la société civile, à l’échelle nationale et internationale. La mission de ce Tribunal est d’examiner les preuves de crimes contre l’humanité, mais aussi de les documenter de façon historique et scientifique en appliquant les principes du droit international aux preuves recueillies.

Ce Tribunal a pour objet les événements de 1965, mais il n’est pas une juridiction pénale. Il n’a pas le mandat d’assurer justice et réparation pour les victimes. Il a toutefois pour vocation de faire pression sur l’État afin de conduire à un processus légal et formel sur les violations de droits de l’homme et de l’amener à prendre ses responsabilités envers les victimes et leurs familles, et vers la société indonésienne dans son ensemble.

Enfin, ce Tribunal est une réponse à la culture d’impunité, une initiative pour briser le cercle vicieux du déni, des distorsions, du tabou et du secret. L’impunité qui entoure ces meurtres de masse est protégée par l’amnésie sociale et politique de ces massacres. Le fait qu’il n’y ait aucune tentative officielle pour savoir qui étaient les responsables de ces actes meurtriers, qui étaient vraiment les victimes, rend ce Tribunal très important.

La composition du jury

Les sept juges de « IPT 1965 » ont des expériences différentes sur la question des droits de l’homme à l’échelle internationale. Par exemple :

    – Le Juge Zak Yacoob, retraité de La Cour Constitutionnelle de l’Afrique du Sud, est connu mondialement pour sa contribution à la jurisprudence de droit économique et social en Afrique du Sud ;

    – Mireille Fanon-Mendès-France est présidente de la Fondation Frantz Fanon, experte du groupe de travail sur les Afro-descendants au Conseil des droits de l’homme de l’ONU ;

    – Un écrivain et journaliste, expert de l’Asie ayant mené une enquête sur les massacres en Indonésie, John Gittings figure également parmi les juges.

Les membres du jury proviennent ainsi de différents pays mais tous partagent une expertise dans les domaines du crime international et des violations des droits de l’homme.

Les procureurs et l’accusation

Ce tribunal est également composé de sept procureurs, six Indonésiens et une Allemande.

Le procureur général est Todung Mulya Lubis, un éminent avocat indonésien, spécialiste des droits de l’homme et penseur très influent sur la question judiciaire. Il est également fondateur et associé principal d’un cabinet d’avocats très important à Jakarta et a été un avocat principal dans un certain nombre de cas de droits de l’homme, travaillant souvent sur une base pro bono.

Un autre procureur est Silke Studzinsky, ancien Conseiller juridique du Trust Fund for Victims à la Cour pénale internationale à La Haye. Depuis 1990, Silke travaille comme avocat de la défense pénale et représentant légal des parties civiles devant les juridictions pénales.

Dans son accusation, le Procureur de Tribunal Populaire International a accusé l’État d’Indonésie « des charges de CRIMES CONTRE L’HUMANITE et de VIOLATIONS DE LA LOI COUTUMIÈRE INTERNATIONALE ». Il s’agit de huit chefs d’accusation qui montrent que l’État d’Indonésie est responsable de Crimes contre l’Humanité comme le meurtre, l’esclavage, l’emprisonnement, la torture, la violence sexuelle, la persécution, la disparition forcée et la persécution par la propagande. De plus, les États Unis, le Royaume Uni et l’Australie ont été accusés de complicité de crimes contre l’humanité.

Les témoignages des victimes et des experts

Douze victimes ont témoigné, dont dix en provenance d’Indonésie et deux exilés qui n’avaient pas pu rentrer en Indonésie après 65, alors qu’ils étaient à l’étranger pour y étudier. Ces témoignages n’ont pas apporté de faits nouveaux. Pour les historiens et les militants de droits de l’homme, cette parole était déjà connue. De nombreuses publications basées sur ce type de témoignages ont été réalisées depuis la chute de la dictature. Ce qui est exceptionnel en revanche, c’est que pour la première fois leurs voix ont été entendues dans un forum officiel à l’échelle mondiale. Si, avant ce tribunal, les victimes avaient fait entendre leurs voix auprès des chercheurs ou avaient écrit leurs témoignages dans un livre, le tribunal pour la première fois leur a donné la possibilité de se faire entendre directement devant des juges.

Il s’agissait de leur passé le plus effrayant et cela s’illustrait dans leur manière de parler : leurs voix étaient parfois très fortes, avec beaucoup de clarté mais souvent très floues, surtout quand les témoins parlaient de leur expérience la plus sombre, comme dans un cas de violence sexuelle. Pendant le témoignage, certaines victimes ont préféré parler cachées derrière un rideau, pour des raisons de sécurité, et surtout par peur de la campagne de propagande anticommuniste qui s’accroit de plus en plus ces derniers temps.

En ce qui concerne le témoigne des experts, il s’agissait de chercheurs, d’un anthropologue et d’un historien, qui travaillent sur les massacres de 1965. Saskia Wieringa par exemple, un anthropologue hollandais, a mené sa recherche sur l’extermination du mouvement féministe de Gerwani, une organisation qui est toujours liée au Parti Communiste Indonésien (PKI) depuis les années 1980. Elle a beaucoup raconté le processus de la diabolisation des femmes militantes.

Asvi Warman Adam, un historien indonésien, a publié des ouvrages sur 1965 dont l’objectif est de fournir une autre perspective sur cet événement comme, entre autres, Pelurusan sejarah Indonesia (2004) et Membongkar manipulasi sejarah (2009).

«  Le Tribunal n’est qu’un début » 

Ce Tribunal a réussi au moins deux choses : briser la culture de silence sur ces crimes contre l’humanité, mais aussi rendre audibles les voix de victimes à l’échelle mondiale, dans un forum officiel.

Toutefois, le manque de données, surtout en ce qui concerne la disponibilité de nombreuses victimes, mais aussi la validité de la recherche, a souvent gêné le déroulement des audiences, pendant lesquelles les membres du jury semblaient être insatisfaits des réponses fournies, surtout par des témoins experts. Ce qui est notamment rendu possible par la différence de langage entre un académicien et un juge.

Malgré cela, dans leur déclaration de clôture, les juges ont décidé que l’État d’Indonésie était responsable de Crimes Contre l’Humanité. Je cite :

« Les juges ont pris particulièrement en considération le fait qu’il n’y a aucun document crédible qui contredise l’existence de ces graves violations des droits humains, le passage en Indonésie d’une législation de vérité et de réconciliation dans un effort pour se réconcilier avec la réalité de ces événements, l’absence de déni par aucun gouvernement d’Indonésie que ces événements ont vraiment eu lieu et la promesse faite par le Président d’Indonésie, Joko Widodo, d’assurer que ces violations seront adressées. Tous les documents démontrent, au-delà du doute, que de sérieuses violations aux droits humains apportées à l’attention des juges se sont produites ».

Pour finir, je voudrais préciser que le Tribunal n’est qu’un début. Il reste encore un long chemin à parcourir. Quelques heures avant l’ouverture de l’audience, au matin du 10 novembre, Saskia Wieringa, qui est aussi le Président de la fondation IPT 1965, se promenait dans la Cour, saluant des témoins d’un « Kita sudah mulai, Pa ! » (On a commencé, monsieur !). Ces messieurs ne répondaient qu’avec un grand sourire. Car ces derniers, venus d’Indonésie malgré les menaces qui pèsent sur eux, ne verront peut-être pas le fruit de leur action. Ils le savent très bien. C’est pourquoi ils ont plutôt agi avec la volonté de cultiver un espoir pour l’avenir.

Pendant le déroulement de ce procès, nous avions en effet conscience des critiques actuelles, qui assimilent encore à des traîtres les Indonésiens assistant et participant à ce Tribunal. Cela illustrait de façon vivace que la question de 1965 en Indonésie reste entourée d’amnésie sociale.

Gani A. Jaelani, Doctorant en Histoire à l’EHESS Paris

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